Le coût de l’argent gratuit

Keynes présentait les « taux zéro » comme l’arme d’euthanasie des rentiers. Mais nous vivons en même temps la disparition des banques dans leur forme traditionnelle, la mutation des Banques centrales et une instabilité chronique mais inégalée – en dehors des périodes de guerre – des marchés financiers que l’on a tenté de reconstruire depuis 2008-2009.

Un des premiers enseignements des cours d’économie politique est celui de l’égalité nécessaire de l’épargne et de l’investissement. Ce qui, de manière illusoire, peut faire croire qu’une épargne élevée va se traduire par des investissements élevés. Ce, d’autant plus que les taux d’intérêts « accommodants » baissent le coût du capital des entreprises. En fait, cet équilibre se réalise « ex post », ce qui signifie que les revenus non distribués sont, par définition, qualifiés d’épargne allouée à l’investissement, qu’il s’agisse de bulles spéculatives dans l’immobilier ou du marché des actions, ou encore d’investissements industriels durables.

La crise du COVID-19 est dans sa dimension économique, celle de la demande puis de l’offre, mais les évolutions boursières pourraient conduire à une autre crise du système financier comme en 2008. L’année 2020 resterait dans les annales comme celle d’une crise financière doublée d’une crise de la demande.

Et, dans cet embrouillamini financier, les directions financières doivent trouver des solutions.

Denis Molho rappelle, à cet égard, cette idée « simple » que pour une entreprise, la décision d’investir se fonde, d’abord, sur un acte de foi – qui n’est pas rationnel – stratégique, donc à long terme, avant d’être un exercice comptable de compilation de cash flows prévisionnels. Les banques existent aussi pour faire le lien entre la foi du porteur de projet et la rationalité des investisseurs épargnants.

A cet égard, comme le soulignent Dominique Chesneau et Clotilde Bouchet, l’efficacité d’une politique de taux quasi-nuls voire négatifs, sur le long terme est douteuse. A court terme, elle fragilise les banques européennes plus que les banques américaines[1] en comprimant leurs marges. Elle tend à attirer les investisseurs vers une recherche de rendement à court terme, au détriment d’investissements de long terme. Jean-Jacques Pluchart questionne judicieusement le manque de coordination européenne des organismes et des politiques de régulation des marchés, celles-ci restent avant tout nationales dans leur application pratique ; la BCE fournissant (à la date de rédaction de l’article) une enveloppe de liquidités et de stabilisation des taux à long terme et la Commission ne mettant que quelques milliards d’investissements publics sur la table.

Au plan très opérationnel, la gestion de la trésorerie des entreprises est délicate dans ce contexte. Hubert Corpechot, chef du Front office de la trésorerie de Bel insiste sur la prudence nécessaire pour la prise de risques en vue de compenser la faiblesse des taux. Il rappelle, à cet égard, le principe selon lequel les placements du cash disponibles doivent être en cohérence avec les objectifs d’une entreprise qui ne sont pas d’optimiser le résultat financier à court terme, mais d’assurer sur la durée le développement et la croissance de l’entreprise.

En conclusion, nous reprenons le titre de l’article de Frédéric de Castro, DAF du groupe ETAM « Les taux bas sont-ils une drogue dure ? ». La réponse semble être qu’à court terme ils reflètent un consensus qui rapproche investisseurs, clients des banques et État. A long terme l’économie réelle reprendra ses droits au prix de beaucoup de frustrations. La tempête actuelle sur les marchés est, peut-être, la prémisse de cette transformation.

 

[1] Les économies américaine et européenne sont financées respectivement à 15 % et 65 % par le système bancaire.

  • Dominique Chesneau
  • Denis Molho