La « tokenisation » est aujourd’hui une véritable nouveauté financière. Tobias Adrian en expose avec sobriété les risques et les avantages potentiels dans son article « Tokenized Finance » (Fonds monétaire international, Note/2026/001, avril 2026).

Dans la forme conventionnelle actuelle de la monnaie numérique, l’argent circule entre des institutions et leurs bilans : ma société de carte bancaire paie le restaurant pour mon repas ; à la fin du mois, ma banque règle la facture de ma carte de crédit ; mon employeur verse mon salaire sur mon compte bancaire, et ainsi de suite. Les institutions qui composent ce système assurent des mécanismes de contrôle et d’équilibre, en veillant à l’exactitude des paiements. Comme l’écrit Adrian :

« Dans les architectures traditionnelles, la confiance repose sur des intermédiaires réglementés, des processus institutionnels en plusieurs niveaux et une séquence de règlement qui s’étale dans le temps. Les cadres juridiques du système financier ont évolué autour d’institutions, de bilans et de marchés qui fonctionnent avec des frictions temporelles : règlement en fin de journée, traitement par lots et rapprochements différés. Ces frictions représentent sans doute un coût pour les investisseurs finaux mais elles donnent des marges de sécurité temporelles qui permettent de compenser les expositions, de mobiliser la liquidité et le cas échéant aux autorités d’intervenir avant que le règlement ne devienne définitif. »

La tokenisation fonctionne différemment. Comme l’explique Adrian :

« La tokenisation permet de représenter des créances financières — notamment la monnaie, les titres financiers et les produits dérivés — sous la forme de jetons numériques programmables enregistrés sur des registres partagés. Cette capacité permet un règlement atomique en temps réel, en fusionnant plusieurs étapes de la chaîne de valeur financière traditionnelle en un processus synchronisé […] La tokenisation remet en question les cadres de gestion des crises et de résolution qui reposent sur des institutions établies au niveau national, des infrastructures limitées territorialement et une autorité juridique propre à chaque juridiction. Dans les systèmes tokenisés, les transactions sont exécutées sur des registres partagés couvrant plusieurs juridictions, permettant aux actifs, passifs et garanties de circuler au-delà des frontières à la vitesse des machines, sans ancrage géographique clairement défini. Cela introduit une distance fondamental entre le fonctionnement mondial et continu de la finance tokenisée et des régimes de résolution qui reposent sur le contrôle juridictionnel des institutions et des actifs localisés. Avec la tokenisation, les leviers de contrôle se situeront probablement dans des clés de gouvernance, des mécanismes de consensus ou la logique de contrats intelligents opérant au-delà des frontières. »

Pour le redire autrement, un système financier tokenisé transférerait les responsabilités aujourd’hui assumées par un ensemble d’institutions vers la programmation et l’infrastructure qui sous-tendent ce système. Une telle approche soulève évidemment des inquiétudes, qu’Adrian formule clairement :

« À mesure que la logique financière migre vers les contrats intelligents, la gouvernance intègre les algorithmes : les contrats intelligents calculent les exigences de marge, exécutent les transferts de garanties et déclenchent les procédures de défaut. Ces fonctions sont essentielles à la stabilité systémique, mais elles sont de plus en plus encodées dans des logiciels. Les enjeux de gouvernance concernent donc, au-delà de la qualité du code, les processus qui les conçoivent, valident, modifient et, si nécessaire, neutralisent.

Le risque algorithmique diffère du risque opérationnel traditionnel sur plusieurs points importants. Les erreurs peuvent se propager instantanément et de manière autonome, sans intervention humaine. Une source de prix défaillante ou une erreur de programmation peut rapidement déclencher des liquidations en cascade avant même que les autorités puissent réagir. Les caractéristiques mêmes qui rendent les contrats intelligents efficaces — rapidité, déterminisme et automatisation — peuvent tout autant amplifier les conséquences des défauts de conception ou des erreurs de données. […]

La tokenisation inscrit la gouvernance dans le code, ce qui pourrait être résumé par l’expression « le code fait loi ». […] Lorsque des actifs existent sous forme de jetons sur un registre distribué, plusieurs questions apparaissent : quelle loi est applicable ? Où l’actif est-il juridiquement situé ? Comment faire respecter les droits en cas d’insolvabilité ?

L’incertitude juridique constitue un obstacle majeur à l’extension des systèmes tokenisés au-delà des projets pilotes. Les acteurs du marché ont besoin de savoir clairement si les enregistrements tokenisés constituent une preuve définitive de propriété et si la finalité du règlement obtenue sur un registre est reconnue juridiquement. Sans cette sécurité, les marchés tokenisés risquent de rester fragmentés et marginaux.

Une approche juridique à deux niveaux pourrait probablement devenir la meilleure pratique. Les contrats intelligents définiraient les règles opérationnelles, tandis que les accords juridiques traditionnels établiraient les droits, obligations et mécanismes de résolution des litiges. Les législateurs et les tribunaux devront clarifier la relation entre ces deux niveaux afin de garantir la sécurité juridique, même lorsque l’exécution devient automatisée. »

Je reconnais être sceptique quant à une généralisation rapide de la finance tokenisée. Je perçois les bénéfices potentiels d’une réduction spectaculaire des coûts de transaction, notamment pour les opérations de faible montant, internationales, ou les deux à la fois. Mais tenter de créer un registre financier mondial unique reposant sur un principe selon lequel « le code fait loi » me semble être un projet utopique dès lors la stabilité des économies nationales et mondiale serait en jeu. Cela confirme peut-être simplement mon statut de vieux conservateur du XXᵉ siècle. Mais je préférerais voir la finance tokenisée émerger d’abord du secteur privé et, si elle démontre sa viabilité, sa capacité à changer d’échelle, sa résilience et sa stabilité dans ce contexte, alors nous pourrons discuter de la possibilité d’une généralisation plus large.

 

Cet article, légèrement édité par Vox-Fi, a été initialement publié sur Conversable Economist le 9 juillet 2026.

 

Illustration : Money talks (1906)
Udo Keppler (American, 1872 – 1956)