Belém et les dix ans de Laudato Sí
Il y a dix ans, la publication de l’encyclique Laudato Sí par le pape François représentait un tournant majeur, intégrant pour la première fois la question écologique à la doctrine sociale de l’Église. En dépit de certaines limites, il reste d’une grande actualité face au péril climatique.
Il est bon, alors que la réunion à Belém de la conférence sur le climat (COP30) s’est achevée sur un nouvel aveu d’impuissance, de rappeler l’événement majeur qu’a été la publication, il y a dix ans, de l’encyclique Laudato Sí. Pour la première fois un document, écrit dans une langue superbe, donnait une vision cohérente de la crise environnementale, brassant l’ensemble du sujet et de ses enjeux pour l’humanité. L’encyclique était aussi en soi un fait politique, puisqu’elle mettait l’Église, souvent accusée d’ignorer les réalités du monde contemporain, de plain-pied avec l’un des débats les plus pressants de notre siècle.
Qu’en est-il dix ans après ? On peut raisonnablement affirmer que l’encyclique a contribué à sensibiliser l’opinion publique mondiale et à orienter certaines des priorités dans ce débat. Rappelons-en ici quatre.
Elle affirme d’abord que la question climatique est indissociablement liée à celle de la pauvreté. Ce sont les gens pauvres ou les pays pauvres qui souffrent en premier lieu d’un dérèglement de la nature. Les riches, personnes ou pays, pourront longtemps s’adapter aux dégâts sur la nature car ils en ont les moyens. Ils peuvent par exemple s’offrir des climatiseurs quand les pauvres ne le peuvent pas. Mais n’est-il pas plus commode d’arrêter en premier lieu la hausse des températures ? La lutte climatique ne peut se focaliser outre-mesure sur la seule adaptation et oublier la nécessité de changer nos modes de production – ce qu’on appelle l’atténuation. Cet alignement du souci des pauvres et du souci de la nature est en rupture avec une certaine tradition chrétienne longtemps dominante. Dès les origines et en rejet du droit romain, le christianisme a prôné l’égalité de toutes les âmes sous le regard de Dieu, a interdit l’esclavage et lié pauvreté et rédemption. Mais cet appel à une communauté humaine soudée a eu besoin, dans l’affirmation de cette identité, du rejet de la nature dans une identité inférieure.
Le second message a une force immense : la planète, c’est nous. Nous ne défendons pas la nature dans la lutte environnementale ; c’est elle qui commence à se défendre. Une tout autre perspective du monde vivant apparaît alors, qui remet là aussi en cause un certain mode de pensée propre à l’Occident où l’homme est en surplomb, prétextant qu’il en a le mandat venu de Dieu ou bien que son savoir d’ingénieur lui donne les clés de la domination. Le reste de la nature, dit l’encyclique, ne peut être vu dans sa fonction utilitaire pour le bien-être des humains. Chaque créature du vivant a, tout comme l’humain, une « valeur propre » à elle dans la « maison commune » qu’est notre espace terrestre.
Ainsi, une certaine distinction entre nature et culture n’a plus lieu d’être. L’homme est devenu une force géologique capable de « rivaliser avec les grandes forces de la nature et d’entrainer la terre vers une terra incognita planétaire », disait Paul Crutzen, l’inventeur du terme d’anthropocène. Cela veut dire que la nature n’est plus seulement un système physique fonctionnant de façon mécanique et donc prédictible ; elle devient « historique », c’est-à-dire dépendante du comportement social d’une des espèces qui l’habite. Histoire et nature se sont bien sûr toujours rencontrées, mais la flèche causale va désormais aussi de la première à la seconde[1].
Cela secoue au passage une certaine théologie qui pose également le concept de Dieu au dehors de la nature, puisque Dieu est réputé en être le créateur et ne peut strictement être absorbé, a fortiori créé, par elle. L’encyclique se défend de prôner une forme d’immanentisme (LS 119), mais c’est pourtant un chemin qu’elle emprunte par sa référence appuyée à François d’Assise. Elle illustre au fond une tension qui a toujours existé au sein du christianisme sur le degré d’extériorité qu’il faut conférer à la divinité – qu’on pense ici à Dieu qui se fait homme et qui subit les dommages d’autres hommes.
Vient comme troisième message une vision éthique de la question environnementale. Il faut à la fois alerter et ne pas céder au catastrophisme, à rebours d’une certaine écologie qui, à trop jouer sur le mode crépusculaire, provoque la réaction inverse, dont se saisissent à présent pour l’amplifier les populistes de droite. Le mot retenu est celui d’« écologie intégrale », « vécue avec joie et authenticité » (LS 10). À poser les choses à un niveau spirituel, le message n’est plus une injonction venue de l’extérieur mais une considération interne que chacun de nous peut admettre pour soi.
L’économiste est ici pris à partie quand il en reste à la notion d’intérêt individuel. Certes, il n’est pas dans « notre intérêt » de polluer, puisque cela abîme notre cadre de vie et celui de nos enfants. Le consommateur y aide en faisant pression sur les entreprises et le citoyen sur le corps politique. Mais on va au-delà en se plaçant dans le registre de la norme de vie et de la conviction : il n’est tout simplement pas acceptable de faire telle ou telle chose. Abattre l’un des derniers rhinocéros d’Afrique provoque l’indignation. Ou, pour une entreprise, d’user du travail des enfants ou encore, il y a deux siècles pour une société, de pratiquer l’esclavage. Ce ne sont pas des forces économiques qui ont changé les choses. C’est un impératif éthique qui progressivement a pris le dessus.
L’idée de l’écologie intégrale consiste à ne pas se limiter au souci de la nature, mais de prendre pleinement place dans l’ordre naturel, ce qui traite tout autant de notre attitude face à autrui, au premier chef les pauvres, et face à nous-même, à notre corps, à notre équilibre intérieur. C’est par estime de soi que certaines attitudes face à l’environnement ne sont pas acceptables. Là où l’économiste cherche à internaliser le dommage écologique, le message de l’encyclique cherche à l’intérioriser.
Le dernier message est celui de la démographie. On s’était un peu moqué du natalisme de l’encyclique qui réclamait toujours plus de naissances. Oui, la terre peut difficilement supporter 20 milliards d’habitants. Mais c’est le souci inverse qui domine aujourd’hui.
Là où l’économiste cherche à internaliser le dommage écologique, le message de l’encyclique cherche à l’intérioriser
Cet éloge de l’encyclique ne serait toutefois pas sincère s’il passait sous silence certaines limites du texte[2]. La lutte climatique a de multiples facettes et requiert donc de multiples approches et talents. Trop souvent, le texte dénigre la technologie et les innovations en tant que solutions à ce problème. Il est par moment décroissantiste s’agissant de la production et croissantiste s’agissant de la population. L’économie de marché se voit dénier toute capacité à porter remède aux problèmes de l’environnement, notamment par l’utilisation du signal des prix, au travers de la fiscalité carbone. D’où une certaine frustration chez les économistes quand ils lisent le texte. Ils pensaient, après un lent démarrage, être revenus aux premiers rangs dans la formulation de solutions sur la question environnementale, et avec quelques premiers succès. Mais la puissance du message éthique de l’encyclique rend aisée la réconciliation.
[1] Voir à ce sujet : François Euvé, Un tournant cosmologique dans la théologie de la création, Recherches de Science Religieuse, Tome 107(4), 659-676,
[2] Je développe ceci plus avant dans : François Meunier, L’encyclique Laudato Si et l’économiste, Commentaire, n° 152, Hiver 2015-2016.
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