Les grandes signatures ont livré leurs réponses aux problématiques contemporaines avec les livres d’Olivier Blanchard et Jean Tirole (Les grands défis économiques. L’urgence du long terme), d’Olivier Pastré et Patrick Artus (L’Économie post-Covid. Les huit ruptures qui nous feront sortir de la crise) , de Daniel Cohen (Homo numericus. La « civilisation » qui vient), de Jean-Marc Daniel (Fatalité ou nécessité ?, et Vivement le libéralisme ! L’actualité économique décryptée), de Matthieu Bussière et André Cartapanis (Le système monétaire et financier international aux prises avec de nouveaux chocs, Tome 145)*.

Au thème de la désindustrialisation de la France, dominant au 1er semestre 2022, succèdent ceux de la montée de l’endettement, du dérèglement des marchés financiers et de la réforme du système monétaire, avec les contributions de Jean-François Serval et Jean-Pascal Tranié (Innovations financières et Réforme monétaire ou comment sortir du piège de la dette)* , de Pascal Blanqué (The optimum liquidity theory and other essays)*, de Dorian Simon et  Michael Vincent (La dette, une solution face à la crise planétaire ?)*, de Jacob Goldstein (La véritable histoire de la monnaie. De l’âge de Bronze à l’ère numérique), de Yannick Lung (Les monnaies locales dans les dynamiques de transition) et de Christian Aubin (L‘émission de billets de banque. Économie politique d’une centralisation).

D’autres sujets de réflexion plus éclectiques mais non moins enrichissants sont traités par Gael Giraud et Feldwine Sarr (L’économie a-venir)*, Christian Elleboode (L’économie à travers les prix Nobel), et par Anders Fjeld et Matthieu Nanteuil (Le monde selon Adam Smith. Essai sur l’imaginaire en économie).

 

Parmi ces derniers titres figurent peut-être les futurs primés Turgot ?

 

* Lire les chroniques ci-jointes

 

BLANQUE P., The optimum liquidity theory and other essays, Economica, 442 pages.

Dans son dernier livre, Pascal Blanqué s’invite dans la controverse qui oppose monétaristes et néo-keynésiens, relative à l’influence de la création monétaire sur l’activité économique. La parution de son ouvrage est d’autant plus opportune que, depuis la crise financière de 2008-2010, cette question fondamentale a été débattue par les keynésiens, partisans de faibles taux d’intérêt et d’une politique monétaire accommodante, et les friedmaniens, adeptes de taux élevés et de restrictions monétaires. Cette polémique est relancée par l’inflation actuelle des biens de production et de consommation.

L’ouvrage est organisé en trois parties et 14 essais qui peuvent être lus séparément. La première reprend notamment les observations de son livre précédent (Ten weeks into covid-19), qui a reçu le prix spécial Turgot en 2022, portant sur les approches psychologiques (perception du temps, capacités de mémorisation et d’oubli) de la liquidité des marchés monétaire et financier. La seconde partie analyse les fonctions exercées par la liquidité, la notion de liquidité optimale et la question du paradoxe de la liquidité. La troisième réinterroge la relation entre la liquidité et la valeur des actifs physiques et financiers aux différentes phases d’un cycle économique.

Cette construction s’explique notamment par le parcours intellectuel en quatre étapes suivi par l’auteur depuis la crise de 2008. Dans la première, il s’interroge sur la notion même de liquidité et critique l’équation fondamentale de la théorie quantitative de la monnaie (MV=PT), posée il y a un siècle par Irving Fisher, selon laquelle, en situation de plein emploi, la quantité de monnaie conjuguée à sa vitesse de circulation, équilibre les montants des transactions de biens et services. Pascal Blanqué montre notamment que la création et la circulation de la monnaie sont dominées par l’activité économique des Etats-Unis et des pays asiatiques. Dans une deuxième étape, il revisite le premier terme (MV) de l’équation, en introduisant la notion de temps psychologique, la vitesse de circulation étant anticipée et perçue différemment selon les acteurs, en fonction de leurs mémoires plus ou moins sélectives (« les banques centrales restent hantées par l’inflation »), de leurs capacités d’oubli et/ou de leurs sensibilités. Dans la troisième phase, il critique le deuxième terme (PT) de l’équation, en revisitant la relation entre la valeur et le prix d’un bien ou d’un service matériel ou financier. Il reformule les notions d’inflation, de déflation et de stagflation, telles que définies par Friedman. Enfin, il analyse les effets sur la circulation monétaire, des variations des taux d’intérêt instantanés et à long terme. Il réinterprète les paradoxes de la liquidité et la notion d’optimum de la liquidité.

En qualité de président d’Amundi Institute et d’ancien responsable des opérations du leader européen de la gestion d’actifs financiers, Pascal Blanqué met ainsi son expertise académique et son expérience des marchés, au service d’une nouvelle représentation des fonctions de la liquidité permettant de mieux expliquer les politiques monétaires engagées depuis 15 années par les banques centrales.

 

Matthieu BUSSIERE * et André CARTAPANIS** (col), Le Système Monétaire et Financier International aux prises avec les nouveaux chocs, Revue d’Economie Financière, N°145- 2022, 286 pages.

« Trois raisons principales peuvent expliquer la crise financière qui frappe les économies avancées : la première est celle de l’augmentation et la persistance de l’excès généralisé de l’ endettement public et privé la seconde réside dans un sentiment de confiance et de tranquillité excessive tant dans le secteur privé que public, et la troisième renvoie au progrès impressionnant de la science et des technologies de l’information et de la communication qui amplifient considérablement les multiples dimensions économiques et financières de la mondialisation… ».

A bien des égards, ce que le Président Jean-Claude Trichet concluait dès 2019, retrouve une actualité saisissante à laquelle s’est greffée, « l’impensable » d’une guerre sur le sol européen ». Aussi la question est posée de savoir si – et dans quelle mesure – le Système Monétaire et financier International est à même de répondre aux risques globaux actuellement prévisibles et aux chocs que connaîtra inévitablement l’économie mondiale, à court et moyen terme ? Cette nouvelle publication de la REF, éclairée par les contributions d’une vingtaine d’ experts parmi les plus éminents de ce domaine ( Denis Beau, Patrick Artus, Isabelle Gravet, Gilles Dufrénot… entre autres), s’est précisément donnée comme objectif d’examiner les contours de ce « Système » et de clarifier , les défis qu’il devra relever et les évolutions que ces chocs suscitent .et ceci en privilégiant deux types de questions : – dans une première partie, celle des nouveaux défis auxquels sera confrontée « l’architecture financière internationale » (fintechs, monnaies numériques, la part croissante des actions dans les mouvements de capitaux, les interconnexions, prix du pétrole – et stabilité financière, et les risques de stagnation séculaire sur les niveaux de taux d’intérêts réel, etc. et, en second chapitre, les nouvelles réponses (dispositifs institutionnels, politiques discrétionnaires, nouvel accord multilatéral pour encadrer les cycles du dollars, réserves de change, nouvelles politiques monétaires « vertes », démocratisation et coopération des Banques Centrales, etc.), qui apparaissent ou qui devront être crées face à l’ampleur des risques globaux pour améliorer la résilience de l’économie mondiale.

Enfin, les auteurs ont tenu à enrichir ces réflexions, « d’une clarté profonde » (Comme aimait à le dire ce cher Verlaine), à partir de plusieurs angles de vue, de Londres à Pékin, en passant par Washington, d’autant que comme le souligne Patrick Artus « les Banques centrales ont été très réticentes à admettre que l’inflation allait durer et qu’il fallait la combattre ». « Vaste programme », porté par une parution aussi dense et documentée que précieuse. Immanquable pour celles et ceux, financiers ou non, qui ambitionnent d’appréhender le monde qui vient.

 

GIRAUD G, SARR F. L’économie a-venir, Les Liens qui Libèrent, 208 pages.

L’ouvrage, préfacé par Alain Supiot, ex-professeur au Collège de France et expert international en droit du travail, restitue un dialogue philosophique sur les principaux questionnements contemporains, entre Gael Giraud, directeur de recherche au CNRS, et Feldwine Sfar, économiste sénégalais et professeur à l’Université de Duke. Les deux penseurs soulèvent plus de questions qu’ils n’en résolvent dans la tradition initiée par Platon.

Les auteurs font preuve à la fois d’une vaste culture classique et d’une rare créativité post-moderne. Ils s’efforcent notamment de percevoir l’héritage des philosophes du Siècle des Lumières – et notamment d’Emanuel Kant – dans les pensées et les comportements des acteurs socio-économiques d’aujourd’hui. Ils constatent notamment que la finance reste encadrée par des postulats classiques, comme celui de la neutralité de l’action de la monnaie sur l’économie réelle ou celui de l’indépendance des banques centrales. Ils s’interrogent sur les ouvertures qu’offrirait l’application à la macroéconomie de nouvelles théories scientifiques – comme celle des cordes ou de la thermodynamique hors équilibre.

Les auteurs concluent que la théorie économique néo classique est actuellement incapable de dialoguer avec les acteurs des autres champs scientifiques. C’est pourquoi ils prônent une « réécriture de la macroéconomie et un renouvellement des représentations de l’espace sociétal ». Ils invitent les européens à s’ouvrir à de « nouveaux imaginaires » s’efforçant de déchiffrer « l’a-venir ».

 

SERVAL J-F. TRANIE J-P., Innovations financières et Réforme monétaire, Gualino, juillet 2022, 288 pages.

L’ouvrage est préfacé par Raphael Douady, ex-directeur académique du Labex Régulation financière, et l’avant-propos est signé par Jacques de Larosière, ex-gouverneur de la Banque de France et directeur général du FMI, qui adhère aux solutions innovantes et pragmatiques avancées par les deux auteurs, dont il salue « l’immense expérience de la comptabilité, de la surveillance et de la gestion des grandes institutions et entités gouvernementales ».

Les auteurs formulent dans un opuscule à la fois pédagogique et pratique, un ensemble de propositions visant à échanger progressivement les dettes publiques accumulées depuis la crise de 2008 et reprises par la BCE dans le cadre de sa politique d’assouplissement quantitatif, par des participations dans des projets collectifs rentables d’infrastructures, de mobilité, de systèmes de santé, de recherche scientifique… Après d’utiles rappels des principes de la création monétaire et du financement des investissements publics et privés, les auteurs analysent les facteurs qui ont conduit les banques centrales à monétiser massivement « les dettes sans contreparties » engendrées par l’accumulation de déficits publics. Ils soulignent que cette « montagne de dettes doit être remboursée par nos petits enfants et que son renflouement sera inévitablement supporté par le contribuable ». Ils montrent que « la dérive des dettes souveraines s’est étendue aux entreprises, aux banques, aux ménages, aux étudiants… » Ils excluent d’appliquer des mesures radicales comme l’annulation ou le rééchelonnement des dettes publiques, qui entraînerait l’effondrement du système financier international. Ils proposent une véritable réforme de ce système qui exige toutefois certains préalables : un retour des Etats à l’orthodoxie budgétaire, une restauration de la neutralité de la monnaie et du statut de préteur en dernier ressort exercé par la banque centrale, l’adoption d’une monnaie digitale universelle et un élargissement de l’espace monétaire par l’adjonction des agrégats M5 (comptabilisant les échanges marchands) et M6 (y ajoutant les fonds propres privés). Ils s’inspirent des systèmes de financement mis en place par la Chine (les Routes de la soie), l’Union européenne (le « plan Juncker » et le plan Next generation) et les Etats Unis (L’America Jobs Plan), pour proposer le lancement, dans chaque zone monétaire, de grands projets d’investissements publics et privés, rentables à long terme, dont les apports en capital seraient cantonnés dans un fonds de défaisance (ou de transformation) financé par une banque centrale. Les parts garanties de ces fonds se substitueraient progressivement aux titres de dette (actuellement non rémunérés) détenus par la banque centrale.

Ce programme complexe et ambitieux reprend certaines idées avancées dans le « rapport de la Rosière ». Il constitue une réponse crédible et innovante aux inquiétudes actuelles suscitées par l’accumulation incontrôlée de dettes publiques et privées.

 

SIMON D., VINCENT M., La dette, une solution face à la crise planétaire ?, L’aube, fondation Jean Jaures, 100 pages.

Les auteurs soutiennent, avec un certain sens de la formule, la thèse de la non-neutralité de la monnaie. Ils montrent que les politiques du taux 0 et du quantitative easing pratiquées par les banques centrales depuis la dernière crise financière, ont contribué à dérégler le fonctionnement du système monétaire international. La recherche d’actifs surs et liquides – les safe assets as good as gold – a contribué au développement du shadow banking (notamment du marché des repo’s), des eurodollars et des collatéraux. Cette « inflation monétaire a conduit le capital à se placer plutôt qu’à s’investir ». Les safe assets ont muté de l’or en dollar, en titres de dettes publiques (as safe as cash) et droits sur les matières premières. La monnaie créée a contribué à creuser les inégalités sociales en se concentrant sur les actifs immobiliers, les actions des grandes entreprises et les émissions de dettes publiques adossant des crédits qui privilégient le business as usual plutôt que le business as society.

Les auteurs ne préconisent pas l’annulation des titres publics et privés détenus par les banques centrales ; ils recommandent plutôt l’arrêt du tapering et l’émission de « dettes écologiques » finançant des grands projets en faveur de la décarbonation et de l’inclusion sociale. Ils appellent les banques centrales à conjurer une dérive monétaire qui est venue vérifier la maxime de Michel Aglietta selon laquelle « toute crise monétaire est également politique ».

Michael Vincent et Dorian Simon sont respectivement enseignant et étudiant à la Sorbonne. Ils sont membres de la Fondation Jean-Jaures.