Voici un livre très bien fait pour qui s’intéresse à l’histoire militaire. Il analyse très finement toutes les campagnes de l’année 18. On prend conscience de la complexité opérationnelle et logistique de ces opérations, où les Alliés, et tout particulièrement l’armée française, se montrent d’après l’auteur les meilleurs malgré des moyens humains bien inférieurs, sauf vers la fin avec l’afflux des troupes américaines.

Je retiens ici l’opposition de deux philosophies. La première est celle de l’armée allemande : elle gardait l’habitude offensive et de mouvement dont elle avait eu l’expérience sur le front russe qui a peu connu la guerre statique de tranchées ; surtout, elle s’organisait en deux niveaux : des corps d’élite avec des fonctions très précises, très spécialisées, associés de façon parfois complexe sur le terrain aux troupes de base à l’occasion des opérations conduites. La française était composée de troupes moins habituées à la guerre de mouvement (qui redémarre en fait à compter du printemps 18) et adoptait une philosophie plus généraliste : peu de corps spécialisés, une formation technique moins pointue, mais au contraire des troupes sachant un peu tout faire, avec donc une mobilité et une échangeabilité plus fortes.

Et c’est ce dernier facteur qui l’emporte sur le terrain. Une fois épuisées, les troupes d’élite ne trouvent pas de relais ; les attaques s’essoufflent ; les troupes de base ne disposent pas de l’armement le meilleur, leur moral est bas et elles jalousent parfois les corps d’élite. Les troupes françaises sont en infériorité technique – et numérique – au moment du choc frontal, mais s’adaptent beaucoup mieux une fois celui-ci assumé.

Ceci se combine avec une supériorité absolue des Français dans le déplacement latéral des troupes, avec une logistique bien supérieure : des voies ferrées et des voies de camions sont mis en place le long des lignes de combat. Par exemple, l’artillerie est volante, transportée par camion, et sert un corps d’armée après un autre dans la succession des attaques ou des défenses. L’avantage tactique de la surprise, avec des forces lourdement concentrées, s’en trouve réduit, dès qu’en face une armée plus mobile et plus polyvalente peut boucher les trous.

Cet exemple militaire me semble d’une bonne application dans un contexte d’entreprise : on connaît depuis Adam Smith les mérites de la division du travail, mais poussée à l’extrême, elle conduit à organiser l’entreprise en équipes spécialisées et compartimentées, chacune d’elles trouvant sa place dans l’organigramme. Or, l’imprévu est toujours derrière le coin de la rue et des équipes trop spécifiques ne savent pas toujours intervenir, ou le faire à temps, ou le faire sans créer des frictions avec d’autres équipes en place. La deuxième leçon de la glorieuse armée française de l’année 18, c’est la mobilité horizontale : des équipes trop spécialisées sont synonymes de manque d’adaptabilité lors d’imprévu, d’un changement brutal de la demande du marché ou d’un accident industriel. La motivation des salariés et son esprit de groupe sont moins forts, les complexités d’organisation pénalisent la réactivité. Les consultants en organisation savent en parole faire la chasse aux silos en entreprise, mais les voient toujours se recréer, en raison du mythe de la technicité et parfois d’un excès de sous-traitance de certaines fonctions vitales dans la production.

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Revenant à la Grande guerre, elle était stratégiquement perdue par l’Allemagne et l’Autriche : en raison bien sûr de l’afflux important et de la montée en expérience des troupes américaines ; mais aussi, moins connus, du blocus progressif de l’industrie de guerre de l’Allemagne, notamment en pétrole, avec les succès alliés dans les Balkans, et de la stupidité de ses dirigeants militaires dans l’exploitation du grenier à blé ukrainien. La population était littéralement affamée, de même que les troupes (hors élites) à compter de l’été 1918. La grippe espagnole s’y est diffusée à plaisir. Mais tactiquement, elle a été indubitablement gagnée, nous dit l’auteur avec conviction, par l’armée française.

Un dernier chapitre couvre le sujet assez connu de la fin de la guerre et de la prouesse de communication de l’état-major allemand non seulement pour se disculper, mais pour propager la thèse du coup de poignard dans le dos : des bataillons frais, bien équipés, ont été chargés de rentrer au pays avec le clairon, pour montrer à tous que l’armée n’avait pas été vaincue. On en connait la suite politique qui a pénalisé d’entrée le régime de Weimar. En fait, la victoire était absolue, quinze jours d’opérations en plus coupaient en Lorraine le repli des armées allemandes vers l’Allemagne, et c’est une erreur de Foch, sous la pression de Clemenceau qui ne voulait pas se voir voler la victoire par les Américains, de ne pas s’être donné ces quinze jours. Les troupes allemandes désertaient, passaient à l’ennemi, étaient débordées militairement. La victoire aurait été plus visible, plus claquante, aux yeux des opinions publiques française et britannique. Ce symbolisme victorieux aurait peut-être atténué le besoin de vindicte à laquelle a donné lieu le Traité de Versailles.

On se prend à la lecture à réhabiliter le (parfois trop) prudent Pétain et à penser comme l’auteur qu’un Foch à la place de Gamelin (ils avaient le même âge au début de leur guerre) aurait bien changé des choses en 1940.

Je finis aussi un autre livre d’histoire, un livre d’uchronie, dont le titre est « L’Autre Siècle. Et si les Allemands avaient gagné la bataille de la Marne ? » Auteur collectif, Paris, Fayard, 2018) : la teneur des chapitres de ce livre collectif, d’une qualité très inégale, c’est : eh bien, on aurait aujourd’hui une Europe pacifiée et riche, avec une Allemagne ultradominante. En quelque sorte… ce qu’elle est aujourd’hui !

Mais, cerise sur le gâteau, avec une Russie dans le cortège des nations et surtout ayant fait l’économie de la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi hélas n’a-t-on pas eu Gamelin sur la Marne à la place de Gallieni et Joffre ?