Chroniques des livres – Septembre 2025
Jean-Charles Galli et Alexandre Stachtchenko, Bitcoin – Le choc géopolitique, Armand Colin, 2025, 256 p.
L’ouvrage soulève d’utiles questionnements sur le développement du bitcoin, qui a été conçu en 2009 par Satoshe Nakamoto et relancé en 2025 par la nouvelle présidence américaine . Le bitcoin est à la fois un actif cryptographique et une monnaie alternative relevant du shadow banking. Il assure les trois fonctions d’une monnaie officielle : unité de compte, vecteur de transaction et réserve de valeur. Le système du bitcoin est décentralisé et autogéré. Il exploite la technologie de la blockchain, basée sur l’encapsulement de transactions dans des blocs dont l’empreinte numérique (le hash) sous forme d’équations probabilistes complexes, est vérifiée par des fermes de minage (Proof of Work).
Le contrôle du système — qui est de plus en plus utilisé par des États, des administrations, des entreprises et des ménages – présente désormais des enjeux stratégiques pour les gouvernements, les banques centrales et les banques commerciales. Les transactions financées par des bitcoins font l’objet d’une régulation par le Conseil de Stabilité Financière, le Comité de Bâle, la Banque des Règlements Internationaux, le Groupe d’Action Financière, au niveau international, et le règlement MICA, dans le cadre de l’Union européenne. Malgré cet encadrement de plus en plus contraignant, depuis l’échec du libra de Facebook, le bitcoin continue à susciter des interrogations et des inquiétudes parmi les institutions monétaires, les établissements financiers et le grand public. Le bitcoin soulève par ailleurs des problèmes écologiques, étant consommateur en électricité et contribuant au réchauffement climatique.
Les auteurs de l’ouvrage exposent les dilemmes affrontés par les gouvernements, dont certains (Salvador, Nigeria) l’ont adopté comme monnaie officielle, d’autres (comme la Chine) l’ont interdit, et la plupart en tolère l’utilisation sous certaines conditions. La Banque Centrale Européenne l’a relégué au rang de « pseudo-monnaie ». Il semble que le bitcoin soit désormais considéré comme une « valeur refuge », (le « bitcon / or »), une voie de contournement de sanctions internationales (pour la Russie), une alternative au dollar (pour les BRICS), ou un instrument de spéculation.
La lecture de l’ouvrage requiert une attention soutenue en raison de son caractère à la fois conceptuel et technique, mais elle contribue à une meilleure compréhension des forces et des faiblesses du système monétaire international actuel.
Jean-Charles Galli est enseignant-chercheur et conseiller auprès de start-up. Alexandre Stachtcenko est directeur stratégie chez Paymium.
Régis de Larouillière, En route vers les pénuries ? : Il y a une alternative…, Craps, 2025, 304 p.
L’auteur est un « homme pressé » au sens de Paul Moran . Il pratique l’art de la litote et préfère les chiffres aux discours. La clarté de ses idées convainc rapidement le lecteur du caractère inéluctable du déclin de la France, qui recule dans la plupart des classements internationaux (elle passe du septième au treizième rang pour le PIB par tête en seulement vingt ans). Après quelques pages, le lecteur sait qu’il est ou sera victime de multiples pénuries, de médecins dans les hôpitaux et les campagnes, de professeurs dans les écoles, les collèges et les lycées, de policiers et de juges, de commerçants de proximité dans les zones rurales, d’artisans qualifiés, de politiciens soucieux du bien-être des générations futures… Les pénuries frappent déjà certaines des ressources nécessaires dans les chaînes de création de valeur pharmaceutique, numérique, automobile… La menace de pénuries plus ou moins sévères plane sur la plupart des secteurs d’activité en situation de dépendance de l’international. Le processus du déclin, mesuré notamment par le niveau de la dette extérieure, est d’autant plus inquiétant qu’il semble devenir incontrôlable en raison des effets cumulatifs de ses déterminants
L’auteur s’interroge sur les facteurs qui ont conduit la France à une telle situation de handicap. Il l’attribue au vieillissement de sa population, à son assistanat, à sa bureaucratisation, à sa gouvernance politique de plus en plus chaotique. Il analyse la portée des solutions généralement avancées pour redresser — au moins stabiliser — cette situation difficilement contrôlable. Il montre les limites d’une réduction des dépenses publiques et des aides sociales, d’une surtaxation des riches et/ou des retraités. Il préconise une forme de révolution culturelle, fondée sur des « leviers additionnels d’attraction du travail » de nature à la fois financière, fiscale, sociale et culturelle : meilleure rémunération et dégrèvement des charges sociales sur les heures supplémentaires, simplification des procédures d’accès au travail et de mobilité de l’emploi, priorité donnée à l’efficience sur l’efficacité, sens redonné au travail (notamment pratique) dans les filières de formation, promotion du bien-être au travail, placement du travail au centre des projets personnels, édification en modèles des artisans de Notre Dame et des organisateurs des jeux olympiques…
Jean-Philippe Denis, Aude Deville et Olivier Meier, L’enseignement supérieur en transition : propositions pour l’avenir, EMS GEODIF, 2024, 328 p.
L’ouvrage, rédigé par des enseignants-chercheurs francophones, retrace les multiples aspects de la profonde transformation des universités françaises et des établissements privés, observée depuis deux décennies, notamment dans le domaine des sciences de gestion, qui forment près de 10% des étudiants de l’enseignement supérieur. Ces changements ont permis d’aligner les institutions et les procédures françaises sur des directives européennes et sur certaines pratiques internationales. Ils sont notamment intervenus sous l’effet du nouveau cursus LMD (Licence Master Doctorat) en 2002, de la loi relative aux Libertés et Responsabilités des Universités (LRU) en 2007, des programmes d’investissement d’avenir en 2010, de la loi de 2013 favorisant les regroupements et la coopération entre universités dans le cadre de COMUE ou d’EPE, et plus récemment, des mesures favorables aux MOOC (Massive Open Online Courses) et de la loi de programmation de la recherche (LPR) en 2020. La Old Public Administration (OPA) analysée par Bourdieu il y a plus d’un siècle, a laissé place au New Public Management (NPM), puis à la New Public Governance (NPG), au Public Value Management (PVM), à l’Austerity Public Management (APM) et au Sustainability Management (SM) respectueux des principes ESG (Environnement Social Governance). Cette transformation a été marquée par des débats entre toutes les parties prenantes, dans l’esprit des Critical Management Studies .
Les auteurs s’efforcent de répondre aux principaux questionnements soulevés par l’application de cette vague ininterrompue de réformes, et notamment, par la croissance rapide des effectifs d’étudiants. Ils s’inquiètent notamment de la montée des inscrits – désormais majoritaires dans la discipline du management – dans les quelque 200 établissements privés actuels, dont ils jugent le niveau de plus en plus inégal. Si quelques-uns d’entre eux ont obtenu des labels internationaux, seulement 65 universités et écoles bénéficient de formations visées et de diplômes reconnus par l’État. Les auteurs critiquent les procédures actuelles d’évaluation de ces écoles et formulent des recommandations afin d’éviter les déceptions de leurs étudiants et de leurs futurs employeurs.
Les auteurs s’interrogent également sur les conditions d’une bonne gouvernance de la recherche académique. Ils rappellent que cette dernière requiert la liberté et l’expertise du chercheur, mais aussi des conditions politiques et financières favorables. Elle ne doit pas être exclusivement « gouvernée par les nombres » (la recherche quantitative et la bibliométrie), par la « bureaucratie académique », par l’anglais qualifiée de « langue des sciences », par les revues américaines et/ou par la recherche de la performativité des entreprises.
Edouard Dolley, Vers une finance durable, Arnaud Franel, 2025, 170 p.
Cet ouvrage collectif traite un sujet actuellement très débattu parmi les chercheurs et les praticiens, portant sur l’adaptation de la finance aux principes ESG (Environnement Social Gouvernance). Il présente une construction à la fois savante et originale en quatre parties et 16 chapitres, dans lesquels les auteurs alternent des entretiens avec des experts reconnus, des réponses à des questionnements et des voies de progrès. Il conjugue habilement des développements théoriques et des considérations pratiques.
La première partie rappelle les concepts fondamentaux de la finance — les notions de temps et d’intérêt, de rendement et de rentabilité, de risque, de valeur extra financière — et elle montre comment les adapter aux contraintes imposées par la protection de l’environnement, la protection sociale et une meilleure gouvernance. La deuxième partie est consacrée à la micro- finance. Elle couvre l’analyse des marges (« l’effet- ciseau »), le point- mort, les taux de rentabilité interne et de rentabilité exigé par les actionnaires, l’évaluation de l’entreprise et son rachat. La troisième partie porte sur la macro-finance et traite de la droite de marché, de la gestion de portefeuille, de l’arbitrage, des options et produits dérivés, des crypto-actifs et de la blockchain. La dernière partie présente la comptabilité environnementale CARE.
Les réponses apportées aux questions sont à la fois nuancées et documentées. Elles montrent les étendues des adaptations déjà opérées par la communauté scientifique et par les milieux professionnels, ainsi que les progrès encore à accomplir afin de trouver un relatif consensus sur ces pratiques et sur ces notions. Les réflexions sur la rentabilité des projets et des entreprises, sur les taux d’actualisation, sur les méthodes d’évaluation, sur la gestion de portefeuille et l’arbitrage, ainsi que sur les apports des crypto-actifs, sont particulièrement éclairantes.
L’auteur- coordinateur (ingénieur Télécom ) est analyste financier dans le secteur des télécommunications.
David Lisnard, Ainsi va la France, L’Observatoire, 430 p.
L’auteur signe avec Ainsi va la France : Manifeste libéral un diagnostic incisif des maux qui paralysent la France. Porté par une plume vive, aux accents parfois pamphlétaires, tempérée par l’analyse clinique et concrète d’un praticien de proximité, il trace un chemin clair pour conjurer ce déclin.
Débutant sa démonstration en s’attachant à « voir ce que l’on voit », comme l’écrivait Péguy, l’auteur dresse un constat crépusculaire. La France, jadis phare des Lumières, s’étiole sous un État centralisé, hypertrophié, captif d’une dette hors de contrôle. Son universalisme républicain ploie sous les coups de boutoir d’un communautarisme séparatiste, nourri par une immigration massive. La nation faillit à garantir les droits absolus du pacte social : l’ordre public, sœur de la liberté, est mis à mal par une politique pénale jugée complaisante ; l’éducation publique s’égare dans le wokisme, au détriment des apprentissages fondamentaux ; l’esprit d’entreprise est asphyxié par une hypernormativité et des impôts de production écrasants ; la compétitivité de l’agriculture et des industries est entravée par un écologisme technocratique punitif, une politique énergétique erratique et une administration kafkaïenne.
Le constat dressé, l’auteur s’emploie à dessiner un projet de redressement pour le pays. Il appelle à moderniser l’État par une décentralisation audacieuse, fondée sur la subsidiarité, où les maires, artisans du réel, deviennent des leviers d’innovation. Une lutte implacable contre la délinquance et l’islamisme avec un retour à l’assimilationnisme est prônée. Il appelle à revitaliser la culture et l’éducation pour renouer avec les valeurs universelles, antidote aux tensions identitaires.
Il plaide pour un sursaut civique, qui exige des réformes pour sauver le pacte social fragilisé par un système de santé en crise, une démographie déclinante et un effondrement scolaire : capitalisation partielle des retraites, refonte de l’assurance chômage, politique nataliste, et une école recentrée sur les savoirs fondamentaux, en opposition au wokisme et au racialisme, fléaux d’une « décivilisation » que l’auteur combat avec opiniâtreté. Il encourage une économie écologique de marché, avec le nucléaire, énergie par essence décarbonée, comme pivot stratégique, et une agriculture durable et compétitive, libérée des rigidités réglementaires absurdes. Il prône une reconquête industrielle dans l’automobile, le spatial et l’IA, permise par une réduction des dépenses publiques et un allégement massif des impôts de production.
Son manifeste se poursuit par une analyse partisane des élections européennes de 2024, marquées par la poussée du Rassemblement national et la résilience de la droite républicaine menée par François-Xavier Bellamy, qui a conduit le président de la République à dissoudre l’Assemblée nationale.
Or dans une France souvent rétive au changement, si son constat est partagé par la majorité des commentateurs et de l’opinion publique, sa vision, radicale au sens étymologique, pourrait se heurter à la technostructure administrative et aux corps intermédiaires, syndicats en tête. L’on est alors en droit de se questionner sur l’improbable adhésion à ce projet ambitieux par une haute administration dont l’éthique de conviction risque de s’effriter face aux exigences de l’éthique de responsabilité chère à Max Weber.
David Lisnard, né en 1969 à Limoges et diplômé de Sciences Po Bordeaux, est un homme politique français, membre des Républicains. Fondateur du mouvement Nouvelle Énergie et maire de Cannes depuis 2014, il est président de l’Association des Maires de France depuis 2021.
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