Le gouvernement s’inquiète à raison. Le prix de l’énergie grimpe au moment où il n’a plus les moyens budgétaires de faire une opération du type bouclier tarifaire comme il a pu le faire aux premiers temps de la crise ukrainienne. Le voici à la merci de ceux des partis qui poussaient à une baisse des prix de l’énergie avant même la crise présente (notamment par une baisse de la TVA sur l’électricité) et qui trouvent maintenant l’occasion idéale d’interpellation.

Or, même en l’absence de la contrainte budgétaire, les mesures de type bouclier tarifaire montrent leurs limites. Trop larges, puisqu’elles couvrent des gens qui ont les moyens d’assumer une hausse de prix ; trop violentes, puisqu’elles éliminent l’injonction de sobriété qu’envoie un prix plus élevé.

Bien sûr, on doit conduire ses enfants à l’école, aller travailler, chauffer la maison, quel que soit le niveau du prix de l’essence ou du gaz. Un prix élevé de l’essence change peu à ces obligations. Pour cette raison, il est raisonnable de privilégier les aides ciblées sur les ménages les plus modestes.

Mais la période que nous vivons est l’occasion de voir autrement les choses. Si le gouvernement semble afficher un temps son impuissance, n’y a-t-il pas la possibilité d’y substituer la solidarité par le bas, c’est-à-dire la solidarité du public plutôt que la solidarité publique ? Il y a un mot pour cela : l’entraide, ou encore la solidarité au niveau des relations personnelles.

On se félicite toujours de voir le niveau spontané d’entraide qu’occasionnent des situations de catastrophe naturelle, comme les inondations, les glissements de terrain, les tempêtes, les incendies massifs… Ici, l’État aide en mobilisant ses services publics et par des appuis financiers, au-delà de ce que font les assurances privées. Mais surgissent de partout des initiatives d’entraide : les gens s’hébergent les uns les autres, les mairies se mettent en quatre pour trouver des lieux d’hébergement, des aides alimentaires, des moyens de transport. Ce sont des occasions précieuses car se créent soudain des moments de sociabilité et d’émotions partagées, et le sentiment fort d’appartenir à une collectivité.

Une crise énergétique comme celle que va probablement entraîner la guerre d’Iran est certes une forme déviante de catastrophe naturelle, mais ses effets sur la population sont proches. L’État, qui est celui des citoyens, doit bien sûr assumer la fonction de solidarité qui lui est conférée, mais l’entraide a aussi sa place. Elle est moins facile à mobiliser puisque l’épreuve touche l’ensemble de la communauté nationale et non une localisation géographique précise, forte déjà de ses liens de proximité. Mais il est possible de l’encourager.

Le gouvernement et les organisations de la société civile doivent aider à ce que survienne cette émotion collective qui provoque le coup de main nécessaire à la personne qu’on voit frappée par la crise des carburants.

L’État a notamment sa place comme coordinateur. Il peut par exemple étendre les horaires d’activité des transports publics, aider les plateformes de covoiturage à assumer les coûts d’un recours massif à leurs services en rendant gratuites leurs prestations, ou pousser à ce que ce covoiturage devienne momentanément gratuit. Le temps est à la solidarité à l’échelle la plus personnelle.

N’est-ce pas aussi l’occasion de rompre cette habitude de passivité ou de grogne quémandeuse que l’État-providence de nos nations riches produit trop aisément, nous faisant oublier que l’État n’est qu’une modalité par laquelle une communauté politique s’affirme comme communauté ?