Une histoire de la première grande bulle spéculative de l’histoire

Samedi 13 septembre 2008. Dans le bureau newyorkais d’Henry Paulson, Secrétaire Américain au Trésor, les patrons des plus grandes banques d’affaires se succèdent dans une chorégraphie pour le moins alarmante.

Bank of America, Citigroup, Barclays, accompagnés des gouverneurs de la Réserve Fédérale, tentent ensemble de trouver une solution à une situation de plus en plus préoccupante. Cela fait cinq ans que Lehman Brothers, plus vieille banque d’investissement des Etats-Unis, a renforcé ses activités de crédits immobiliers, en particulier celles liées aux prêts hypothécaires, profitant d’un marché immobilier haussier et d’une croissance sans précédent. Les placements sont lucratifs et la santé financière de l’établissement est telle que sa capitalisation boursière atteint une valorisation historique fin 2007. Mais Henry Paulson sait pertinemment que cette équation prolifique est désormais enrayée et qu’il faut maintenant composer avec deux nouvelles variables, une accélération du taux de défaut des clients de Lehman et un marché immobilier qui se retourne.

Les investisseurs ont senti le vent tourner quelques mois plus tôt avec la quasi-faillite de Bear Stearns, reprise de justesse par JPMorgan bien aidé par la Fed. Désormais c’est Lehman Brothers qui s’engouffre dans le giron des marchés financiers pariant inéluctablement sur sa chute. Sans le soutien politique du Congrès qui voit d’un mauvais œil l’utilisation de l’argent public pour le sauvetage d’organismes privés, Henry Paulson n’a d’autres choix que de se mettre en quête d’un repreneur dans l’espoir d’éviter un effondrement collatéral du système financier américain. Malheureusement, l’offre n’est plus aussi alléchante qu’elle l’avait été pour Bear Sterns, et tous les potentiels acheteurs se rétractent.

Lundi matin, c’est la plus grande faillite de l’histoire financière américaine qui est annoncée avec la mise en liquidation judiciaire des 640 milliards de dollars d’actifs de la banque.

L’éclatement de la bulle immobilière qui entraine cette banqueroute annonce alors le début de la plus grande crise financière de l’histoire, n’épargnant aucun pays, et allant jusqu’à mettre en péril le système capitalistique sur lequel repose le développement économique moderne.

Provoquée par une spéculation intensive sur le marché immobilier américain, cette crise qui prit le nom de crise des subprimes est parfois comparée à la grande dépression des années 30 qui fut, elle aussi, provoquée par le comportement avide des investisseurs.

Ces crises sont généralement issues d’une bulle spéculative formée par une hausse durable et irrationnelle des valeurs de marché des actifs par rapport à leur valeur intrinsèque. C’est le schéma classique de la formation d’une bulle : les augmentations de prix des actifs sont décorrélés de la réalité financière et d’une logique de revenus potentiels.

En mars 2000, lors de ce qu’on a appelé la bulle internet, c’est 145 milliards de dollars de profits réalisés sur les cinq années précédentes qui se sont volatilisés en moins de dix mois à travers les faillites de nombreuses startups. A l’origine, une remontée des taux d’intérêt de la Fed qui vient contrer puis décimer « l’exubérance irrationnelle » des investisseurs lié à la popularisation du réseau internet et des opportunités financières attachées.

C’est très souvent la confiance généralisée dans l’environnement économique et le financement accessible et rentable des investissements qui contribuent à la formation et l’amplification de bulles qui se nourrissent, à partir d’un certain seuil, des croyances d’acheteurs anticipant encore et toujours la hausse.

A Vienne, le 9 mai 1873, les spéculations immobilières réalisées par des investisseurs trop gourmands sont anéanties par une chute de 30 % à la Bourse puis par une centaine de faillites bancaires dans la décennie qui suit. Tout cela étant le fruit d’un scénario pourtant prévisible. En l’occurrence, à Vienne, les taux d’intérêt et le nombre de refus de prêt étaient si faibles que le marché immobilier a triplé de valeur en l’espace de quelques mois, stimulant la cupidité des spéculateurs et l’avidité des banques. Inévitablement, les premiers signes d’éclatement se présentèrent lorsque plusieurs établissements rencontrèrent des difficultés sur leurs hypothèques. L’agitation et le désordre gagnèrent peu à peu la bourse de Vienne, avant que son indice ne s’effondre définitivement, entrainant l’économie autrichienne dans une décennie de récession.

La psychologie émotionnelle explique en grande partie les comportements des investisseurs à l’origine de telles débâcles. Les sentiments que sont la peur et l’incertitude enclenchent des effets de panique ayant pour conséquence l’éclatement des bulles, alors même qu’ils en sont précisément la cause. Ces phénomènes, à première vue purement économiques et financiers, qui sont donc en réalité sociaux et psychologiques, sont principalement apparus avec la finance moderne et les premières formes de capitalisme. La crise des subprimes, la bulle internet, le krach de 1929 ou la grande dépression de 1873 sont autant de cas ayant marqué l’histoire financière, boursière et économique du monde et illustré les effets dévastateurs des pratiques spéculatives déraisonnables d’investisseurs insatiables.

La première bulle dont nous ayons connaissance et qui mérite bien plus qu’un simple paragraphe remonte au XVIIe siècle, dans la région des Provinces-Unies, actuel Pays-Bas, où des sommes colossales sont risquées sur un actif un peu particulier, un nouveau genre de plante herbacée, la Tulipa. Pour comprendre l’ampleur du phénomène, il faut se rendre sur la place centrale de La Haye ou d’Amsterdam en février 1637 où l’on s’échange pour près de 6 700 florins des bulbes de tulipes, soit près de quinze fois le salaire annuel d’un artisan.

 

La tulipe Semper Augustus

 

C’est le botaniste flamand Charles de L’Ecluse qui, cinquante ans plus tôt, ramena d’un voyage à Constantinople ces oignons pour en étudier les vertus alimentaires et médicinales. Par sa fonction de médecin et jardinier auprès de l’empereur germanique Maximilien II, Charles rencontre de nombreux ambassadeurs qui lui ramène des Indes et des Amériques des fleurs et des fruits encore inconnus en Europe. La véritable acclimatation des tulipes en Europe, et en particulier en Flandre, doit cependant être attribuée aux commerçants Flamands qui, « épris de la beauté et de la majesté de cette fleur » ramenée par les navigateurs Portugais lors de leurs voyages aux Indes, commencèrent à planter puis cultiver la tulipe. Mais c’est Charles de l’Ecluse qui joua un rôle prépondérant dans sa popularisation. Remercié par le successeur de l’empereur, Charles plie bagage pour Leyde en Hollande-Méridionale afin d’y obtenir la chaire de botanique tant reconnue de cette cité universitaire, et y crée, dans l’arrière-cour, le premier jardin horticole d’Europe dans lequel il y plante de nombreux spécimens exotiques. La collection de plantes est si variée que le succès du jardin est immédiat. Parmi les 1 585 espèces végétales recensées on peut distinguer des herbes médicinales, des fleurs inhabituelles mais aussi des plantes ornementales comme le jasmin ou le cytise à grappes dont les pétales jaunes resplendissent le long de sa tige plongeante. Mais la fleur qui retient l’attention de tous les visiteurs est un autre végétal qu’on s’arrache déjà à prix d’or : la tulipe. Originaire d’Asie Centrale, abondante à l’état sauvage entre Baku et Samarcande, ramenée dans l’empire Ottoman à travers les conquêtes perses pour orner les somptueux jardins du palais des sultans, la tulipe fut vite considérée comme un produit de luxe par les populations de l’Anatolie.

En cette fin de XVIe siècle, cultiver la tulipe est un travail de longue haleine, qui demande de la patience et des conditions atmosphérique et géologiques très spécifiques. Il faut attendre pas moins de six printemps pour voir une graine germer en un bulbe donnant naissance à une tige rigide au bout de laquelle éclate une fleur rutilante aux pétales arrondis et effilés. Toutefois, grâce aux études approfondies des horticulteurs et autres fleuristes, on comprend rapidement, qu’après la floraison entre avril et mai, il est possible de diviser le bulbe mère en plusieurs bulbilles florifères. Ce moyen de reproduction, beaucoup plus rapide que la seule semence de la fleur, demande néanmoins une culture extrêmement rigoureuse et une attention particulière. Car, mal cultivés, ces bulbes filles sont susceptibles d’être attaquées par un phytovirus qui vient briser la monochromie des tulipes. Ainsi, une tulipe classique de type « Triomphe » qui produit habituellement des fleurs rougeoyantes peut s’altérer en présence du virus et produire une fleur nacrée tâchée de pourpre au printemps suivant.

En ces temps, malgré l’érudition dont font preuve les botanistes, personne n’est capable d’expliquer pourquoi certains bulbes « malades » donnent naissance à des tulipes polychromes. Il faudra attendre l’invention du microscope électronique trois siècles plus tard pour mettre en évidence la présence du virus et élucider la belle dégénérescence provoquée sur les couleurs de la fleur.

En attendant, parmi les horticulteurs et pépiniéristes, on se passionne pour ces tulipes qu’on désigne comme « cassées ». On en distingue déjà plusieurs dès 1610, certaines marbrées de couleurs chatoyantes, d’autres bigarrées ou comme enflammées, toutes très convoitées des collectionneurs notamment parce que leur aspect composite est instable et très imprévisible d’une année sur l’autre. Le prix déjà exorbitant de ces tulipes panachées témoigne de l’engouement de la nouvelle bourgeoisie hollandaise pour l’esthétisme qu’elles véhiculent. Dans les provinces de Zélande, Utrecht et Hollande, trois des sept régions de la toute récente République des Provinces-Unies, la tulipe gagne en popularité.

On la porte en accessoire de goût, brochée au chapeau ou à l’écharpe, elle devient subrepticement le symbole du faste et du raffinement. De La Bruyère, célèbre écrivain parisien, dans son œuvre « Les Caractères de ce siècle » décrit l’admiration qui gagne peu à peu la population et l’enthousiasme des fleuristes :

« Le fleuriste a un jardin dans un faubourg : il y court au lever du soleil, et il en revient à son coucher. Vous le voyez planté, et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la Solitaire : il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l’a jamais vue si belle, il a le cœur épanoui de joie ; il la quitte pour l’Orientale, de là il va à la Veuve, il passe au Drap d’or, de celle-ci à l’Agathe, d’où il revient enfin à la Solitaire, où il se fixe, où il se lasse, où il s’assied, où il oublie de dîner : aussi est-elle nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées ; elle a un beau vase ou un beau calice : il la contemple, il l’admire. Dieu et la nature sont en tout cela ce qu’il n’admire point ; il ne va pas plus loin que l’oignon de sa tulipe, qu’il ne livrerait pas pour mille écus, et qu’il donnera pour rien quand les tulipes seront négligées et que les œillets auront prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et une religion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa journée : il a vu des tulipes. »

La plus désirée et la plus rare dont ne parle pourtant pas De La Bruyère est une tulipe aux motifs tigrés pourpre et lilial, la Semper Augustus, un spécimen contrôlé de manière monopolistique par le Pensionnaire d’Amsterdam, Adriaan Pauw, dans le jardin de sa maison proche d’Haarlem. On raconte beaucoup de choses sur la magnificence de son jardin. Certains disent qu’en comparaison, il ridiculiserait ceux du palais de Topkapi. La vérité fut apportée par Nicolaes van Wassenaer, médecin et chroniqueur des années 1620, grâce au récit de sa visite chez le Pensionnaire au printemps 1623 :

« En contraste de l’hétéroclicité de toutes ces tulipes se tenait une Semper Augustus. Sa couleur est blanche et de sa base remontent, ininterrompues, des flammes carminées jusqu’en haut des pétales. D’aucun qui aime les fleurs n’en a vu de plus belle que celle-ci, aucune tulipe ne peut être autant admirée. »

Et parce qu’elle est admirée, elle est chère, et parce qu’elle est rare, elle est convoitée. Plusieurs offres sont émises quelques mois plus tard à Pauw, la plus haute s’élevant à 1 000 florins soit l’équivalent de 50 000 euros actuels. Pour se rendre compte de l’incroyable pouvoir d’achat que cela supposait, il faut imaginer qu’en ce début de XVIIe siècle, un menuisier ou un tailleur recevait 250 florins par an, un maitre menuisier à Alkmaar pouvait gagner jusqu’à 450 florins par an, quant à Charles de l’Ecluse lui-même, le salaire annuel que lui versait l’université de Leyde pour ses services s’élevait à 750 florins. Les économistes actuels estiment qu’il faut multiplier par 50 la valeur d’un florin pour en obtenir sa valeur en euro selon l’indice des prix à la consommation et l’inflation observée depuis quatre siècles. En 1637, au moment de l’éclatement de la bulle, avec 1 000 florins, un individu était capable d’acheter 1,5 tonne d’amandes, 2,5 tonnes de raisins, 167 kilos de cannelles, 111 cuves de vin de Bordeaux ou 13 bacs de beurre, en somme, de quoi nourrir une famille pendant plusieurs années.

Mais la Semper Augustus n’était pas la seule variété de tulipe à être convoitée. De par l’Europe, l’horticulture et la création de nouvelles espèces fait des émules. Des catalogues aboutis voient le jour pour documenter les différentes tulipes que l’on s’essaie à cultiver. « Le Florilège » du jardinier anglais John Rea initialement publié en 1620 compte une description de plus de 700 fleurs dont de très nombreuses tulipes. Dans le catalogue du pépiniériste parisien Pierre Morin, on ne recense pas moins d’une centaine de variété, lesquelles sont nommés d’après des noms de généraux comme la « Général Picot » avec un haut pourpre et blanc de lait, ou de provinces comme « La Vénitienne » de couleur rouge et chamois blanchissant.

Très vite, c’est le troisième art qui s’approprie cet objet de désir. D’abord les enlumineurs capables d’illustrer correctement les tulipes dans les ouvrages d’horticulteurs sont très demandés et le prix de leurs prestations triplent en quelques mois. Puis la représentation de natures mortes dans la peinture Flamande et Hollandaise gagne en considération. Dénuée de morale ou de symbolique, ce nouveau style de peinture bourgeoise qui consiste à illustrer des fruits, des fleurs et d’autres curiosités témoigne de la notoriété grandissante des Églises Reformées ayant pris le dessus sur la rigidité spirituelle de Rome dans une région où le culte est d’abord une question de tolérance. On ne saurait retirer de ce siècle d’or qu’est le XVIIe pour les Provinces Unies, le rôle de la peinture illustrant les choses les plus simples dans leurs plus belles couleurs, mais aussi des éléments remarquables, des objets porteurs d’autres sens que leur matérialité, des sujets naturels et bien sûr des tulipes merveilleusement dessinées par des peintres de renoms tels Jan Van Huysum, Ambrosius Bosschaert ou Jan Brueghel.

La mode s’étend dans les territoires alentours, gagne l’empire germanique et surtout la France aux travers des nombreux échanges commerciaux qui se font avec le royaume de Louis XIII. A la cour de France et notamment au château de Saint Germain en Laye, on fait de la tulipe la fleur en vogue. Ce mouvement se poursuit et s’amplifie en 1634 lorsqu’une très forte demande de ces plantes herbacées est commandée par Richelieu pour orner le Palais Cardinal en devenir. En Allemagne, où la guerre se termine contre une Suède affaiblie et désorganisée et où les révoltes paysannes sont contenues tant bien que mal, la demande renaît, notamment chez les princes allemands, très friands de jolies fleurs et de jolis jardins.

De Saint-Cloud à Schönbrunn en passant par le Jutland, on immortalise les collections de tulipes burinées, panachées, fouettées de chaque souverain comme si le reflet de la réussite qui s’en dégage permettait de concrétiser les soifs de conquêtes d’une guerre de trente ans qui n’en finit plus de déchirer l’Europe.

A l’image de l’essor artistique des Provinces-Unies, le commerce en Hollande connait son apogée, notamment depuis la libération de la domination espagnole et grâce au commerce avec les Indes Orientales d’abord puis avec les Amériques. Le commerce maritime se développe dans la continuité d’un empire portugais faiblissant. De nombreuses expéditions sont dépêchées vers les Indes où le commerce des épices est fructueux. Entre 1595 et 1600, pas moins de 30 navires sont envoyés dans l’archipel indonésien, au Bengale, ou à Ceylan. On ramène de ces lointaines contrées de luxueuses épices, des aromates, du sucre de la soie et autant de richesses que la nouvelle bourgeoisie Amstellodamoise s’approprie pour cuisiner, teinter, conserver, soigner ou masquer le goût de certains aliments avariés. Le succès de ce commerce se traduit aussi par l’installation de nouvelles colonies au nord-est du continent américain avec la création de la Nouvelle-Amsterdam qui deviendra plus tard New York. De ces colonisations et voyages, la tulipe n’est pas oubliée, les pionniers ayant pris soin d’emporter des bulbes à remettre sous terre une fois installés. On en recense en Pennsylvanie à la fin du XVIIe et dans de nombreux jardins coloniaux qui témoignent du rayonnement de la République Hollandaise outre-mer.

Les retours d’expédition sont couronnés de succès, alors pour exploiter ce filon lucratif les notables hollandais vont proposer un moyen d’organiser les financements. C’est un élément important dans l’explication de la bulle qui nous concerne. Dans le sillon d’un système féodal abimé, la naissance de la Compagnie Néerlandaise des Indes Orientales (VOC), le 20 mars 1602, annonce les nouvelles formes de capitalisme à travers le regroupement de plusieurs petites compagnies hollandaises désireuses de s’unir pour capter les richesses que les Indes ont à offrir. Sous l’impulsion de l’aristocratie néerlandaise et des Etats Généraux, la compagnie met en vente plus de 2 000 actions à quiconque souhaite prendre part à l’aventure entrepreneuriale et à la réussite pécuniaire de la société. La vente de ces titres permet à la VOC de lever un capital de 6,5 millions de florins, lui permettant d’éclipser sans équivoque sa concurrente britannique et de mettre en place ce qui deviendra l’organisation commerciale la plus puissante pendant près de 200 ans.

En adossant aux actions un versement de dividendes, la Compagnie s’assure de l’attrait constant que représentent ces titres pour ses propriétaires. Mais le problème d’illiquidité qu’ils représentent va pousser les financiers hollandais à innover une nouvelle fois. La construction d’un bâtiment officiel permettant les échanges de titre de la VOC entre investisseurs est lancée pour mettre fin aux transactions sous le manteau réalisées jusqu’à présent dans la Grande Rue d’Amsterdam. Dans cet édifice qui deviendra la Bourse d’Amsterdam, seules les transactions à livraison immédiate sont acceptées, mais fort du succès commercial de la société, la nécessité de se protéger contre un éventuel échec et donc une éventuelle chute des cours va légitimer la création d’un nouvel instrument financier : les contrats à termes. Ces contrats représentent des engagements de vente ou d’achat d’un produit à un prix et à une date déterminée à l’avance. Ainsi, un investisseur Rotterdamois peut désormais être propriétaire d’une part de capital de la Compagnie, sans véritablement la posséder physiquement. C’est la naissance de la spéculation, et grâce à la Bourse d’Amsterdam, ses débuts sont fulgurants.

Tous les capitaux que génèrent la VOC sont réinvestis dans le commerce international, la conquête de ports, la création de comptoirs, la négociation de traités, le paiement de rançons, la protection contre la piraterie, la tenue administrative de la société, le paiement de ses salariés, la rémunération de ses actionnaires et bien évidemment la construction de flottes et de vaisseaux.

Mais cette gloire a des contreparties. D’abord, l’excédent commercial des Provinces-Unies est tel que la quantité de monnaie en circulation a entrainé une très forte inflation, creusant les inégalités entre bourgeois et paysans. Ensuite, cette quantité de monnaie se révèle être un tohu-bohu épouvantable. Plus de 800 types de pièce circulent dans la ville dont une très grande majorité ne respecte pas le poids en métal requis dans la réalisation des échanges. Là encore, l’ingéniosité des financiers néerlandais va parler. La Banque d’Amsterdam voit le jour en 1609 pour contrôler et réguler l’afflux croissant de liquidités dans la région. Surtout, la Banque va proposer des services de virement, de lettre de changes, de crédit à court et long termes, pour in fine jouer le rôle important de pourvoyeur de fonds à la VOC grâce aux dépôts des épargnants.

En résumé, avec la création de la VOC, de la Bourse et de la Banque d’Amsterdam, les Provinces-Unies deviennent en moins de 10 ans une place financière incontournable au cœur d’une mondialisation balbutiante. Entre l’enrichissement croissant de l’élite hollandaise, des monnaies qui abondent des quatre coins du monde, la création de nouvelles classes sociales et l’accroissement des inégalités, il n’en fallait pas plus pour que la moindre vacillation transforme l’euphorie en chaos. L’invention des contrats à terme est sûrement l’allumette qu’il ne fallait pas gratter dans cette immense poudrière dans laquelle la frénésie tulipière s’était fait une place confortable. Produit luxueux dont la valeur n’a cessé de croître, à l’image des actions de la VOC — le prix d’une action est passé de 3 000 florins en 1602 à 18 000 florins en 1670 — et dont l’offre est difficilement contrôlable, du moins anticipable, la tulipe va être la première victime spectaculaire de ce nouveau paradigme économique.

Le décor est planté et, dans cette période faste qui précède l’éclatement, de somptueuses demeures sortent de terre à Amsterdam, La Haye, Utrecht, auxquelles sont annexées de magnifiques jardins fleuris. Pour orner ces jardins, les nouveaux riches s’approvisionnent en tulipes auprès des fleuristes entre juin et septembre, période propice au déracinement et au replantage des bulbes. Cette vente se fait au comptant mais puisque les contrats à termes autorisent désormais l’achat d’actifs à un horizon futur, le commerce de bulbes se poursuit les autres mois de l’année grâce à la certification des engagements d’achat et de vente devant notaire. Un acheteur peut ainsi souscrire un contrat en décembre sur une tulipe qui ne fleurirait qu’en mai, puis revendre ce contrat dans la foulée à un autre acheteur plus offrant. Dès lors, les certificats de promesse de vente explosent, supporté par un système où tout est fondé sur l’anticipation des agents économiques. Les producteurs n’ayant pas le contrôle sur la floraison de tulipes cassées, le principal obstacle réside davantage dans l’inélasticité de l’offre par rapport à la demande qu’à l’émergence d’une économie parallèle entièrement spéculative. Une demande qui, par ailleurs, dès 1635, dépasse alors largement l’offre et surtout la production réelle.

Tous les éléments sont alors réunis pour que le scénario catastrophe s’amorce. Malgré les premières défaillances de vendeurs ne pouvant honorer la livraison de produits faute d’une production trop faible — on parlait à ce moment-là de commerce du vent — les cours augmentent inexorablement. Entre le 12 novembre 1636 et le 3 février 1637 les prix sont multipliés par vingt. Les bulbes changent plusieurs fois de propriétaires dans la même journée et les terrains de culture font l’objet d’une surveillance vigoureuse.

La transaction la plus chère enregistrée dont nous ayons connaissance, s’est réalisée le 2 février 1637 à la veille du krach. A Alkmaar, un chanceux restaurateur qui avait réussi à faire pousser les variétés les plus convoitées de Hollande parvint à vendre un bulbe de Admirael van Enkhuizen pour 5 200 florins. Dans la même journée, c’est 90 000 florins de bulbes qui furent contractés dont un gros bulbe de Viceroy, une tulipe pourpre et blanche, pour 4 200 florins.

La frénésie fut stoppée nette le lendemain, lorsqu’à Haarlem, une vente n’eut pas donné les résultats escomptés. Le doute venait de s’installer et gagna, petit à petit les autres places des Provinces-Unies. Anne Golgar, auteure de « Tulipmania », rapporte la situation à travers le récit d’une transaction scellée le 6 février au soir, dans la taverne d’un protestant : Andries de Busscher, un tonnelier de 31 ans, issu d’une grande famille de collectionneur d’art et fin connaisseur de tulipes, vendit une livre de Switser, une tulipe zébrée rouge et jaune à Joost van Cuyck pour la somme de 1 100 florins. Ayant eu vent des rétractations d’acheteurs sur les places de La Haye et Amsterdam, Van Cuyck revint sur sa parole et sa poignée de main avec De Busscher faisant office à l’époque de bon pour accord, arguant qu’il ne pouvait risquer de payer 1 100 florins au moment de la floraison du bulbe en juin alors que celui-ci ne vaudra peut-être plus rien. Soucieux d’obtenir son dû, De Busscher fit certifier la transaction devant notaire et en présence des témoins, de telles manières de la part d’un acheteur ayant donné engagement étant inacceptables.

Ces manières, en effet, finirent de jeter le trouble dans un marché qui venait de se retourner brutalement. Le 7 février, des délégués d’Amsterdam furent dépêchés pour faire le point sur la situation. Devant l’absence d’acheteurs à Haarlem, peut-être dû aux menaces de pestes qui pèsent sur la région, aucun contrat ne trouva preneur. En une semaine, le prix moyen fut divisé par 100.

Comme beaucoup de contrats devaient se payer au moment de la livraison, de nombreux acheteurs refusèrent d’honorer un accord qui les auraient menés à la ruine. La tulipomanie venait d’inaugurer un conflit généralisé entre des vendeurs qui voulaient être payés et des acheteurs qui refusaient d’honorer leurs contrats.

Afin de désamorcer la situation, l’organisation des fleuristes et des planteurs hollandais annonça que tous les contrats à terme passés après le 30 novembre 1636 constituaient de simples options d’achat. Dans le cas où l’acheteur n’exercerait pas son option, il devrait toutefois payer au vendeur un pourcentage du prix contractuel. Après quelques mois de négociations difficiles entre représentants des vendeurs et des acheteurs, le parlement de Haarlem établit ce taux à 3,5 % du prix contractuel.

Cette décision permit d’éviter une déroute sociale et de ramener un semblant de cohérence dans le négoce de bulbes de tulipes.

Contrairement à certains témoignages, la tulipomanie ne déboucha pas sur une crise économique à proprement parler mais davantage sur une crise culturelle. En regard du haut niveau de capital social que ce commerce représentait, c’est en premier lieu la bourgeoisie qui fut le plus impacté. Les retombées financières désastreuses n’ont donc affecté que ceux qui avaient un rapport direct avec cette spéculation, à savoir les négociants, les commerçants, les financiers. Un rapport de l’époque stipule qu’à Haarlem, commune de 42 000 habitants, seules 285 personnes furent impliquées dans les ventes, notamment des commerçants et de gros artisans. Il est donc relativement imprudent de parler d’une dépression nationale, les conséquences de l’éclatement de la bulle n’ayant eu que peu d’effets sur l’économie hollandaise dont les richesses accumulées au cours de ce siècle d’or ont largement compensé le choc. C’est davantage le contrat social qui fut érodé. La réputation et l’honneur de l’élite hollandaise, humiliée par l’aveuglement dont elle a fait preuve et par les dérives d’affairistes cupides refusant de respecter des engagements commerciaux.

Le désir, l’orgueil et l’avidité furent les catalyseurs de la formation de cette bulle dont la tulipe en était la représentation physique. Bien que cet épisode financier ramena le prix de la fleur dans des sphères raisonnables, celle-ci n’était plus que jamais admirée, adorée, regardée avec une certaine fascination qu’un hâle mystique et sulfureux entourait, que l’interdit qu’elle renfermait attisait. Comme l’a très bien souligné Anna Pavord, auteure anglaise de l’excellent ouvrage « La Tulipe », « Aucune autre fleur n’est associée à un tel bagage culturel. Elle accompagne des soulèvements politiques, éclaire des comportements sociaux, reflète des booms et des faillites économiques, donne des repères aux flux et reflux des persécutions religieuses ».

Aujourd’hui encore, la tulipe ne s’offre pas comme n’importe quelle plante. Le geste s’accompagne de toute la symbolique que la fleur porte depuis plusieurs siècles, du raffinement, de la passion et une certaine fierté.

 

Illustration : Red Tulip (1937)
Lafayette F. Cargill (American, 20th Century)