Les stablecoins, péniblement traduits en français par « monnaies stables » se développent fortement. Il s’agit de monnaies privées, reposant sur des techniques crypto, et qui, à la différence d’un bitcoin ou d’un ethereum, conservent une valeur 1 : 1 par rapport au dollar ou à l’euro ou tout autre monnaie de référence. D’où le mot « stable ». Facebook, à présent Metaverse, a modifié son projet de Libra pour créer Diem qui sera désormais uniquement une monnaie stable, qu’on imagine demain transférable par WhatsApp, selon des expérimentations faites aujourd’hui en Inde.

 

On évite ainsi le gros défaut d’un bitcoin : sa volatilité. Comment accepter que le prix de sa baguette de pain vaille 0,0001 bitcoin aujourd’hui et, toujours mesuré en bitcoin, 20 % plus bas ou plus haut demain. Le bitcoin n’est pas une monnaie en tant que mesure de valeur ni en tant qu’instrument de paiement. Pour ces raisons, on parle de crypto-actif plutôt que cryptomonnaie.

Pour les monnaies stables, l’émetteur de monnaie adosse la monnaie émise sur un montant équivalent d’actifs en dollars totalement liquides et sans risque, car il lui faut être toujours capable de convertir dans l’immédiat un montant émis de pièces. Donc, a priori, la parité 1 : 1 est toujours préservée.

 

Que non ! D’abord notons qu’ayant couvert son passif par un actif équivalent en dollars, il ne dispose pas du privilège de l’émetteur de monnaie (par exemple la banque centrale) de gagner de l’argent ex-nihilo. Ce qu’on appelle le seigneuriage (que peut empocher a contrario le mineur de bitcoin, qui toutefois assume le coût informatique élevé du minage.) Certes son actif lui rapporte des intérêts, mais il doit assumer le coût de la gestion du système de paiement. Les pièces stables impliquent donc le paiement d’une commission. La concurrence sera rude le jour où apparaitront les MNBC, Monnaies Numériques de Banque Centrale. Il y a d’ailleurs eu un choc existentiel parmi les banquiers centraux le jour où Mark Zuckerberg a annoncé (prématurément) son projet de Libra.

 

Ensuite, la monnaie est un monopole naturel. À quoi vous sert-il d’avoir la monnaie X si votre correspondant n’accepte que la monnaie Y ? Prime au réseau le plus large. Ce qu’on observe avec WhatsApp dans le domaine des messageries téléphoniques. Devenu très gros, un émetteur de monnaie stable sera à la merci d’un coup de tabac sur les marchés financiers. Comment revendre une masse d’actifs, supposés liquides, sans ramasser une perte pouvant conduire à la faillite ? Les fonds propres ne servent à rien dans ce cas, puisqu’il s’agit d’un problème de liquidité et, comme on le sait, la liquidité prime sur la solvabilité pour toute institution financière. Le « Allo Maman Bobo » auprès de la banque centrale ne marchera pas dans ce cas. Des faillites surviendront. Elles se sont déjà produites.

 

L’émetteur ne sera-t-il pas tenté de tester un adossement à 99 %, à 98 %, etc., pour améliorer son profit, observant, comme le fait toute banque commerciale, qu’il y a une régularité statistique dans les retraits. On a observé un tel cas récemment, avec un taux de couverture réduit à 60 % ! Il pourra alors baisser ses prix, par exemple vendre sa pièce à 102 centimes pour un dollar, alors que les concurrents la vendent à 103, pour gagner en parts de marché. Mais le risque d’illiquidité s’accroît dans ce cas car les régularités statistiques durent le temps qu’elles durent.

 

Bref, deux choses sont assez probables : des variations de cours, parfois violentes, au détriment de la stabilité promise ; et une industrie en clair appel de régulation.

 

 

(Voir aussi cette tribune de Tyler Cowen sur Bloomberg, qui au contraire du présent billet, se réjouit de l’instabilité de prix.)