Le moratoire sur la dette allemande

Ceci [les alertes de Schacht] eut pour effet de permettre au Président Hoover de faire adopter en juin 1931, un premier moratoire des réparations pour un an, suivi, en juillet 1932, par la convention de Lausanne qui correspondait pratiquement à uno suppression.

Par la suite, Hitler a voulu minimiser cette convention de Lausanne, mais ce faisant, il a émis des jugements non-conformes à la réalité et proclamé des chiffres faux. La convention de Lausanne passée entre l’Allemagne et les puissances bénéficiaires des réparations prévoyait l’annulation totale de toutes les obligations à ce titre, sauf un montant, encore sous réserve, de 3 milliards de marks. Quand on pense que le total fixé par le traité s’élevait à 120 milliards, et que même les plans Dawes et Young prévoyaient des annuités de 2 milliards pour plus d’une génération encore, on se rend compte quel progrès la convention de Lausanne représentait. Les 3 milliards réservés n’étaient eux-mêmes prévus que sur le papier, et il n’y avait aucun espoir que leur paiement devint effectif. Ils étaient en effet liés à la condition selon laquelle ils ne devraient être versés que dans la mesure où les marchés financiers mondiaux seraient disposés à consentir à l’Allemagne un prêt pour le montant en question. Que ceci ne devint jamais possible, personne à Lausanne ne le croyait, et avec raison. On avait inclus cette clause dans le traité afin que les puissances intéressées aux réparations sauvent la face, comme disent les Chinois. On ne voulait pas se présenter devant son opinion publique les mains complètement vides, En tout cas, il convient de remarquer que la question des réparations était résolue avant l’arrivée de Hitler eu pouvoir, C’était lo premier succès obtenu en politique étrangère par un gouvernement allemand avant l’arrivée de Hitler, mais ce succès vint trop tard. Les élections de renouvellement du Reichstag étaient déjà annoncées ct peu de temps après la signature de la convention do Lausanne, Hitler obtenait sa victoire décisive aux élections du Reichstag, avec 230 mandats.

[…] Entre temps, la situation économique de l’Allemagne empirait dans des proportions effroyables. Le nombre des chômeurs augmentait de façon toujours plus inquiétante et chargeait toujours davantage le budget de l’État, alors que les rentrées d’impôts diminuaient constamment par suite de la régression de la production. Le gouvernement Brüning eut recours à une réduction brutale des dépenses. Les traitements ct les salaires furent abaissés. Au cours de l’année 1932, le chiffre officiel des chômeurs dépassa les 6 millions. En cette même année le cours moyen en Bourse pour les emprunts du Reich et des Länder s’affaissa de 63%, celui des emprunts communaux allant même jusqu’à 51 %. En l’espace de cinq ans seulement, le commerce extérieur mondial régressa, parallèlement au commerce extérieur allemand, jusqu’au tiers de son chiffre maximum de 1929. Après le krach bancaire de l’été 1931, la monnaie allemande ne pouvait être maintenue que par des moratoires de paiement vis-à-vis de l’étranger. En vérité, elle ne fonctionnait plus sur le plan international.

L’attitude d’abandon et de passivité totale qui était celle des gouvernements démocratiques en face de cette évolution, fut la raison essentielle de l’énorme succès électoral remporté par Hitler en juillet 1932. Les gouvernements démocratiques n’avaient pas davantage réussi à obtenir de l’étranger une aide, ou même seulement un encouragement, qu’ils n’avaient pu provoquer une résurrection de l’économie à l’intérieur. Le moratoire Hoover, qui d’ailleurs vint beaucoup trop tard, n’était en effet rien d’autre que la constatation d’un état de fait. Y a-t-il lieu de s’étonner si le peuple allemand était toujours davantage en proie au désespoir ? Car à la fin, il y avait six millions et demi de chômeurs. Cela signifiait que dans les zones industrielles une famille sur trois, voire une sur deux, se trouvait sans ressource et devait recourir à l’assistance de l’État, Cela ne signifiait pas seulement que l’existence matérielle retombait au niveau le plus bas, mais aussi que la vie spirituelle s’enlisait dans une torpeur hébétée, que l’on perdait jusqu’au sens de la dignité de l’homme et de soi-même.

Un mouvement politique qui promettait de vous sortir d’une telle déchéance morale devait forcément avoir un énorme retentissement. Un régime démocratique qui malgré la pleine possession des pouvoirs politiques n’avait pas trouvé d’issue, avait signé son propre arrêt de mort.

Ce mouvement se dessina pour la première fois très nettement à l’occasion des élections au Reichstag de septembre 1930. La petite fraction nationale-socialiste enflait brusquement de 12 à 108 mandats. On pourra s’étonner que ce fut justement le national-socialisme et non pas le communisme à présenter le plus grand accroissement. Il ne faut pas y voir autre chose qu’une manifestation du jugement sain du peuple allemand, envers et contre tout. Il faut se rappeler qu’à l’origine le national-socialisme se présentait comme un mouvement d’extrême-droite et que c’est seulement plusieurs années après qu’il révéla son programme initial. D’ailleurs ce n’était pas tant le point de vue national que les électeurs préféraient inconsciemment à l’internationalisme ; ce qui attirait l’électeur, c’était bien plus l’attachement à la religion, à la propriété, à l’initiative privée et l’importance accordée à la valeur de la personnalité. Au contraire, le communisme voulait écarter la religion de la politique de l’État, Sa conception de la personne, de la famille et de la propriété heurtait les sentiments intimes du peuple, Quand le national-socialisme proclamait : « Nous sommes sur le plan du christianisme positif », ceci devait l’emporter auprès du peuple allemand sur le slogan communiste : « La religion est une affaire privée ».

Affectés par le krach financier de l’été 1931, certains milieux conservateurs firent état de cette situation pour discréditer le Chancelier du Reich auprès du Président. Fin mai 1932, Brüning dut abandonner son poste à la chancellerie. Il m’avait demandé une dernière fois conseil pendant la crise financière. Cette crise financière avait été amenés par l’effondrement de la politique d’endettement à l’étranger, effondrement que j’avais prévu et prédit. En automne 1930, Brüning avait encore réussi à contracter aux États-Unis un emprunt en dollars de 500 millions de marks, emprunt avec le produit duquel il croyait pouvoir contrebalancer les effets des gains électoraux nationaux-socialistes.

À cette époque je me trouvais justement aux États-Unis et c’est là que j’appris la conclusion d’un emprunt dont on ne m’avait pas dit un traître mot en Allemagne. Je me trouvais quelque peu embarrassé, comme tous les Allemands de l’opposition en voyage à l’étranger. Doit-on déclarer que l’on est contre la décision gouvernementale ou doit-on se taire ? Où passe ici la limite entre un amour de la patrie bien compris et une manière de haute trahison ? Par la suite, cette question a souvent tourmenté mes alliés dans la résistance contre Hitler. Naturellement, le directeur du consortium bailleur de fonds étant lié d’amitié avec moi, il me demanda ei cet emprunt était une affaire sage et sûre. Je pus seulement lui répondre : « En ce qui concerne la sécurité, je crois que vous reverrez un jour votre argent, même s’il est possible que les délais de paiement s’allongent. Cependant, quant à la sagesse de cette affaire, tout emprunt de caractère politique me paraît contestable. »

Ce fut le dernier emprunt que l’Allemagne obtint à l’étranger, Six mois après, le Crédit autrichien à Vienne s’effondrait, et les créanciers étrangers comprirent quo leurs avoirs en Allemagne étaient également menacés. On ne pouvait évidemment pas retirer d’un jour à l’autre les prêts à échéance lointaine, mais il y avait une grande quantité de crédits à court terme. Ceux-ci furent dénoncés dans tous les cas où cela était possible, ou bien ils ne furent pas renouvelés à l’échéance. Afin d’assurer le remboursement, les débiteurs allemands sollicitèrent de la Banque du Reich de grandes quantités de devises. Ils avaient suffisamment d’avoirs en Allemagne pour effectuer les remboursements, de sorte qu’ils n’étaient pas eux-mêmes dans l’impossibilité de payer. Mais la Banque du Reich devait désormais prendre sur ses réserves en devises étrangères et en or. À la date de mon départ de la Banque du Reich, au printemps 1930, je lui laissai plus de 3 milliards en or et en devises. C’était beaucoup plus que celle-ci n’avait jamais possédé avant la première guerre mondiale. On s’attaqua dès lors à cette réserve qui fondit comme neige au soleil.

Le directoire de la Banque du Reich, Luther en tête, prétendait que le moyen le meilleur et le plus rapide d’arrêter un « run », un afflux massif de créances, était de payer sans hésitation. On ne s’était pas aperçu que ce qui était juste pour les paiements nationaux, n’était plus valable pour les règlements internationaux. À l’intérieur du paye, la planche à billets constituait un réservoir inépuisable permettant de faire face à des appels illimités, Au contraire, vis-à-vis de l’étranger, on ne disposait que d’un montant limité de devises étrangères, montant qui, par-dessus le marché, était publié chaque semaine dans le bulletin officiel la Banque du Reich. De cette manière, les créanciers étrangers pouvaient constamment suivre l’évanouissement des réserves et n’importe qui pouvait calculer sur ses dix doigts à quel moment le fonds serait épuisé. Il s’ensuivit une véritable cours de vitesse entre les créanciers qui cherchaient à récupérer le plus vite possible les sommes engagées. Personne ne voulait arriver trop tard et se heurter aux guichets fermés après épuisement de la réserve. Tous s’empressaient pour échapper à temps à la catastrophe.

On peut se faire une idée de l’énormité des créances étrangères qui furent dès lors présentées à la Banque du Reich, par un mémoire de l’office des statistiques du Reich. Celui-ci indique à fin septembre 1930, pour l’endettement extérieur à court terme de l’Allemagne, une somme totale de 10,8 à 11,8 milliards de marks, dont 8,3 milliards pour les banques seules. En face d’une dette à court terme aussi énorme, que pouvait bien signifier une réserve de la Banque du Reich de 3 milliards en or et en devises à l’instant où la confiance était ébranlée ?

Il eût été habile et juste de faire à temps et volontairement ce que l’on pouvait nécessairement prévoir comme inévitable, c’est-à-dire d’interrompre les paiements. Cela eût été habile, car il était dangereux pour la monnaie de démunir complètement la Banque du Reich de son stock d’or et de devises, et cela eût été également juste car, avec la politique du laisser-faire, les détenteurs de créances à court terme étaient favorisés par rapport aux autres.

[…] De toutes les banques, la banque de Darmstadt et Nationale, aussi appelée Danatbank, s’était endettée le plus gravement à l’étranger. En outre, comme elle avait placé le produit de ses emprunts sous forme de crédits allemands difficilement réalisables, elle n’avait pas même assez de disponibilités liquides pour pouvoir réunir en monnaie allemande la somme nécessaire à l’achat des devises indispensables. À mi-juillet 1931, la banque Danat se trouva en difficultés. Les choses en étaient là, quand Brüning me convoqua. Je participai à une séance tumultueuse placée sous la présidence de Brüning et au cours de laquelle les représentants des différents ministères discutèrent et se disputèrent. Je cherchai vainement à faire triomphe mon point de vue, selon lequel il fallait liquider la Danatbank et satisfaire les créanciers avec le produit de cette liquidation, quitte évidemment, à courir le risque de ne pouvoir honorer entièrement les engagements pris. Par contre, je voulais garantir aux petits dépositaires, disons jusqu’à concurrence de 10.000 marks, le remboursement intégral de leurs créances, garantie assurée soit par un consortium bancaire, soit par l’État.

Dans tous les cas de ce genre, j’ai toujours été d’avis que tout gros capitaliste, par suite tout gros créancier doit être son propre juge en matière de placements, alors que les petites gens sont souvent dans l’ignorance et ont droit à une protection particulière. Dans des cas de cet ordre, le point de vue qui prime, ne doit pas être purement juridique, mais bien social. J’ai adopté la même position après l’inflation quand il s’agissait de réévaluer les créances hypothécaires et sur gages. Contrairement à une revalorisation effectuée sur une base strictement juridique, je voulais octroyer un traitement de faveur aux classes sociales les plus faibles. En cette occasion également mon point de vue, orienté par des considérations sociales, fut repoussé, exactement comme dans le cas de la banqueroute d’une Danatbank pleinement coupable. Le gros créancier fut payé, aux frais de la communauté, au même taux que le petit épargnant, et l’Allemagne, déjà si mal en point, dut encore traîner ce boulet supplémentaire,