Le diktat de Versailles et le fameux Plan Dawes qui l’avait suivi, avaient imposé à l’Allemagne l’obligation de payer chaque année des milliards aux puissances ennemies. Ces paiements ne pouvaient être acquittés en marks, mais devaient se faire en devises étrangères. Cependant, l’Allemagne ne pouvait retirer des devises étrangères que du produit de ses exportations. Malheureusement une partie fort importante du produit des exportations était affectée à l’acquisition de denrées alimentaires dont l’Allemagne manquait et de matières premières dont on avait besoin pour alimenter l’industrie. Vu les obstacles que les étrangers opposaient aux exportations allemandes, le produit de celles-ci suffisait à peine aux achats de produits alimentaires et de matières premières. Elles ne suffisaient en aucun cas à payer les milliards dus au titre des réparations. Les gouvernements démocratiques des années 25 à 30 crurent alors gagner du temps en payant par la voie du crédit les milliards des réparations ainsi que les produits alimentaires et les matières premières indispensables. Par suite, ils se mirent à emprunter sans arrêt à l’étranger. Non seulement les Länder et les communes, mais aussi l’industrie privée trouvaient appui et encouragement auprès des gouvernements allemands quand ils contractaient des emprunts à l’étranger. Avec le produit de ces emprunts extérieurs évidemment accordés en devises étrangères, les gouvernements démocratiques payèrent, non seulement les charges annuelles des réparations, mais aussi toutes les importations qui ne pouvaient être couvertes avec le produit des exportations.

Au cours de cette période, les prêts affluèrent en très grande quantité en Allemagne, et il était inévitable que l’on utilisât ce crédit non seulement pour les importations les plus indispensables, mais aussi pour du superflu. Ceci était en contradiction avec la nécessité absolue d’une gestion serrée qui s’imposait à l’Allemagne ; en outre, l’importation de marchandises superflues portait préjudice à notre propre fabrication de produits finis. Dans les six années allant de 1924 à 1930, l’Allemagne a emprunté à l’étranger autant d’argent que les Etats-Unis pendant les 40 ans qui précédèrent la première guerre mondiale. Si ce crédit extérieur était venu sous la forme de participations de capital à longue échéance, ceci eût été moins grave, Mais sous forme de simple crédit, et surtout sous forme de crédit à court terme, la présence de cette dette extérieure signifiait un danger constant. Il fallait dorénavant acquérir des devises étrangères, non seulement pour le paiement des importations de produits alimentaires et de matières premières ainsi que pour les réparations, mais encore pour le service des intérêts, l’amortissement et le remboursement des emprunts et des crédits accordés. L’industrie d’exportation allemande ne pouvait s’acquitter de cette tâche, car les marchés extérieurs lui manquaient.

Dès 1924, j’ai constamment pris position contre les emprunts extérieurs, Ceci non seulement dans mes relations officielles avec les organismes gouvernementaux, mais aussi devant l’opinion publique. Néanmoins tous ceux qui momentanément bénéficiaient de ces emprunts, les industriels, les administrations communales, les gouvernements des Länder, le gouvernement du Reich, tous étaient contre moi. Les gouvernements démocratiques ne pouvaient se résoudre à abandonner ce système d’emprunts car il leur-apportait un allègement momentané. Que cela dût conduire avec une parfaite certitude à la catastrophe financière, ils ne pouvaient ou ne voulaient le voir.

[…] Le non-initié ne comprend pas toujours ces rapports de cause à effet, car il se dit que « l’argent c’est de l’argent ». Le paiement des réparations qui furent imposées à l’Allemagne a mis pleinement en lumière, pour la première fois dans l’histoire moderne, le problème dit du transfert : comment transformer la monnaie d’un pays en celle d’un autre pays. La monnaie étrangère a en effet la particularité de ne pouvoir être utilisée qu’à l’étranger. Avec un dollar américain, on ne peut rien acheter nulle part sauf aux U. S. A. Le néophyte nous dira évidemment qu’il trouvera en tout temps preneur en Allemagne pour ses dollars ; mais il ne tient pas compte du fait qu’en définitive, ce ne sont que des gens qui doivent payer quelque chose en Amérique avec ces dollars. Toutes les banques ou tous les changeurs qui acceptent ici les dollars ne sont que les intermédiaires entre celui qui reçoit les dollars d’Amérique et celui qui en a besoin en Amérique pour y financer ses achats ou y éteindre ses dettes.

Je concluai un exposé devant la commission d’enquête de la manière suivante : « C’est pour cette raison que depuis deux ans et demi la Banque du Reich n’a pas cessé d’attirer l’attention de notre Économie sur les dangers présentés par les crédits extérieurs, » Dans les années qui suivirent, je répétai cet avertissement pressant à intervalles de quelques mois, non seulement auprès du gouvernement mais aussi devant l’opinion publique, Toujours, j’ai tenu à préciser qu’un pays industriel très développé ct disposant d’un équipement de production étendu n’a pas besoin que l’étranger lui fasse crédit, sauf pour les matières premières qu’il transforme ct pour les denrées alimentaires qui ne sont pas produites en quantité suffisantes sur le plan national. En outre, ce recours aux crédits extérieurs ne doit jamais conduire à dépasser la somme que l’on peut réaliser à nouveau par des exportations de produits industriels. Tous les pays industriels fortement équipés fonctionnent normalement comme bailleurs de fonds envers l’étranger et non comme preneurs de crédits extérieurs, saut dans les limites décrites ci-dessus, qui limites sont données par la nécessité d’importer des denrées alimentaires et des matières premières. Mais, ces crédits extérieurs limités doivent constamment être compensés par les rentrées dues à l’exportation de produits industriels.

Malheureusement mes avertissements ne suscitèrent aucune compréhension, ni auprès de l’industrie, ni dans les administrations communales, ni auprès des gouvernements. Ce système d’emprunts était tellement agréable… et, en général, on me mettait au pilori, comme trouble-fête. Et pourtant, on pouvait compter sur ses dix doigts quand cette économie basée sur l’emprunt extérieur allait s’effondrer. L’argent réalisé était englouti, soit par les réparations, soit par l’achat de marchandises à l’étranger.

L’exportation n’était pas suffisante pour que l’on puisse satisfaire toutes les obligations contractées envers l’étranger. Aussi le technicien monétaire devait voir arriver avec certitude le jour où cet ensemble de relations apparaîtrait avec la même clarté aux yeux des capitalistes étrangers, où l’affluence du crédit extérieur s’arrêterait et où les débiteurs allemands seraient obligés, faute d’une exportation suffisante de marchandises, de commencer à vendre les marks allemands sur les places étrangères afin de satisfaire à leurs obligations extérieures. Mais ceci devait nécessairement conduire à une dépréciation du mark. La stabilité de ma monnaie était en jeu, et c’était le gouvernement qui la mettait en danger.

La fragilité de la monnaie allemande vis-à-vis de l’étranger, par la faute de la politique financière erronée des gouvernements démocratiques, a constamment porté la question des crédits de l’étranger au point central de la politique suivie par la Banque du Reich, et a conduit à des conflits incessants entre le gouvernement et la Banque du Reich. En été 1929, celle-ci se décidait à s’opposer ouvertement à un crédit envisagé par une banque américaine pour le gouvernement central. Quelques mois plus tard, le conflit déclaré devait être ranimé à nouveau par ce même motif qui conduisit à ma retraite volontaire, conjointement à l’opposition que j’exerçais contre l’aggravation du plan Young, subie par le gouvernement du Reich. Dans les milieux politiques de gauche, on a très mal pris ma résistance à l’aggravation du plan Young, et on a considéré mon départ du gouvernement régnant à ce moment-là comme une trahison envers la démocratie.

C’est pour cette raison qu’il est bon de retenir les termes en lesquels le gouvernement du Reich présenta officiellement cet incident, Le 7 mars 1930, Moldenhauer, le ministre des finances du Reich, déclara au Reichstag : « Toutes les négociations avec Schacht se sont déroulées dans une atmosphère de parfaite cordialité et, en ce qui me concerne, je n’ai jamais eu de discussion sérieuse avec lui… Le Dr Schacht tire les conséquences du fait qu’il ne croit plus être en mesure de porter la responsabilité du plan Young. Personne ne peut nier qu’il crée ainsi au gouvernement quelques difficultés momentanées. »

[Ici Schacht, ayant résigné son poste de gouverneur de la Banque du Reich, indique qu’il est parti à l’étranger pour un cycle de conférences sur la nécessité de réduire les réparations demandées à l’Allemagne. NDLR]

 

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