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Louvrage que vous avez publié avec Philippe Aghion et Simon Bunel (2016) sintitule « Le pouvoir de la destruction créatrice » ? Ce titre peut être perçu comme un peu provocateur, non ?

 

C’est précisément l’objectif de notre titre que de piquer la curiosité du lecteur ! En l’occurrence, nous avons voulu mettre en exergue le concept de la destruction créatrice, initialement formulé par Schumpeter. Ce concept est très puissant en économie : il permet de comprendre et d’appréhender de nombreuses énigmes économiques, de l’histoire du décollage industriel à la mondialisation, en passant par les problématiques liées au développement.

La notion de destruction créatrice est une notion ambivalente, car elle est fondée sur un oxymore qui met en scène le couple création–destruction. C’est le processus par lequel les innovations remplacent les anciennes technologies devenues obsolètes, et ce continuellement. Ce processus dialectique est à la base même de l’économie. Il ne s’agit en aucun cas de dire « vive la destruction créatrice ! » ; il s’agit juste de dire que ce processus est permanent et que toute politique économique doit composer au mieux avec ce processus.

En effet, si la destruction créatrice constitue le moteur du capitalisme, son côté destructeur ne doit pas être sous-estimé. Si elle n’est pas régulée et orientée, elle est porteuse de risques, de bouleversements, et d’insécurité pour l’individu et la société dans son ensemble. Toute la question est donc de savoir comment il est possible de domestiquer cette force pour qu’elle devienne une source de croissance durable, juste et verte.

A travers le prisme de la destruction créatrice, cet ouvrage poursuit trois buts. D’abord, il résout plusieurs grandes énigmes et paradoxes liés au processus de croissance mondiale. Nous abordons des questions diverses, comme le décollage industriel au XIXe siècle, les vagues technologiques successives, la stagnation séculaire, l’évolution des inégalités, ou encore la désindustrialisation, et tentons d’apporter des réponses à chacune de ces énigmes – et à bien d’autres. Par ailleurs, nous tentons de déconstruire un certain nombre d’idées reçues, par exemple sur le lien entre automatisation et emploi, sur les raisons pour lesquelles certains pays émergents s’arrêtent en chemin et ne parviennent pas à rejoindre le club des pays développés, sur les écueils de la mondialisation… Enfin, cet ouvrage fournit un guide pour repenser le capitalisme, en particulier dans les derniers chapitres où nous nous concentrons sur le rôle de l’Etat.

 

Quel est justement le rôle de l’Etat pour encourager linnovation ? Quid en particulier du levier fiscal ?

 

D’abord, en dehors de l’aspect financier, l’Etat doit encourager l’innovation dans la recherche appliquée en protégeant la rente liée à l’innovation, grâce au système des brevets. Doivent être exclus de ce système les biens communs, pour lesquels la fragmentation excessive des droits de propriété est contre-productive, car elle empêche l’avancée de la recherche fondamentale et pose des problèmes éthiques – par exemple dans le cas d’un vaccin anti-covid. L’Etat doit également éviter que la rente fournie par les brevets ne se transforme en rente de situation et que les entreprises en place ne découragent les nouveaux entrants : c’est toute la mission de la politique de concurrence.

Pour ce qui est de l’aspect financier, l’Etat doit jouer deux rôles clefs. D’un côté, il doit soutenir à proprement parler l’innovation, et de l’autre, il doit minimiser les effets potentiellement délétères de l’innovation et de la destruction créatrice sur les individus. Pour mener cette double mission, il a besoin d’un levier fiscal suffisant.

D’abord, l’Etat a un rôle d’investisseur dans le savoir et les compétences, indispensables pour créer un futur vivier d’innovateurs. L’Etat doit également avoir une politique industrielle, pour coordonner des moyens et des acteurs dans des secteurs qui requièrent des coûts fixes importants (aéronautique, défense, secteur énergétique, santé, …).  Ce rôle d’Etat investisseur est crucial ; dans une économie en « laissez faire », livré à lui-même, tout individu (ou entreprise) va tendre à sous-investir dans l’innovation, dans la mesure où il (elle) n’internalise pas l’externalité positive que son innovation apporte à la société.  L’un des outils privilégiés de cette politique industrielle est le financement de l’innovation, via des systèmes d’incitation fiscale à la recherche et développement, et via la commande publique.

Ensuite, l’Etat a un rôle d’assureur. Il doit d’abord assurer les acteurs économiques contre les chocs macroéconomiques récessifs en mobilisant des politiques conjoncturelles fortement contracycliques en période de crise – ce qui suppose une discipline budgétaire en période « normale ». Par ailleurs, il doit assurer contre les risques individuels, contre la maladie ou le chômage. En effet, la destruction créatrice porte en germe des effets négatifs comme celui d’une flexibilité accrue sur le marché du travail, et donc d’une perte d’emploi accrue, qui peut induire une dégradation de l’état de santé des individus. Pour y remédier, nous plaidons pour un système d’assurance sociale avec une assurance chômage généreuse, couplée à une politique de formation.

 

Vous vous intéressez également à la diffusion des innovations ?

 

En fait, nous partons de l’observation selon laquelle chaque révolution industrielle donne lieu à des vagues technologiques – des phases d’accélération, puis de ralentissement de la productivité.

Toutefois, il y a un décalage temporel entre l’invention à l’origine de la vague et le décollage de la croissance qui matérialise la vague. Par exemple, la première machine à vapeur fut commercialisée dès 1712, mais l’accélération de la croissance du PIB par habitant ne fut visible qu’à partir de 1830. C’est exactement ce qu’exprime le paradoxe de Solow au sujet de la vague des TIC (technologies de l’information et de la communication) : « Nous voyons les ordinateurs partout sauf dans les statistiques ».

Comment expliquer ce paradoxe ? Pour cela, il faut comprendre que c’est l’invention fondamentale produisant la « technologie générique » qui est à l’origine d’une révolution technologique. Mais une technologie générique a besoin d’être ensuite adaptée aux besoins de chaque secteur. D’où l’importance des innovations secondaires. La chaîne de montage est un exemple d’innovation secondaire induite par la révolution de l’électricité dans le secteur automobile. Or, la découverte de ces innovations secondaires prend du temps.

Par ailleurs, il existe un délai de diffusion des technologies génériques au sein des entreprises. Un exemple éclairant est celui de l’arbre à transmission, système d’organisation privilégié dans les usines jusqu’au début du XXe siècle. Dans notre ouvrage, nous expliquons comment la source d’énergie a évolué au cours des siècles – d’abord l’eau, puis la vapeur, puis l’électricité, mais sans remettre en cause le système de production fondé sur l’arbre à transmission. Or, cette disposition n’était pas optimale, car elle impliquait une distance physique importante entre la première et la dernière étape de fabrication d’un produit. Grâce à l’invention de l’électricité, il est devenu possible de transporter l’énergie dans des fils et de miniaturiser les moteurs. C’est la naissance de la chaîne de montage, qui a décuplé la productivité des usines.

Enfin, il existe un délai d’adoption par les ménages, découlant en grande partie de la baisse de prix des innovations, et également d’autres effets, comme les effets de réseau qui induisent des rendements croissants de l’innovation. Ainsi, on constate que la part des ménages équipés de l’électricité a suivi une évolution temporelle relativement similaire à celle de l’adoption des TIC.

Notons qu’il arrive que certaines innovations secondaires ne soient pas ou soient mal exploitées, ce qui nous prive d’une hausse de productivité. Dans le livre, nous développons l’exemple du clavier AZERTY en informatique, standard sous-optimal que n’ont pourtant pas réussi à supplanter des claviers plus performants.

 

Vous analysez le profil des inventeurs. Ceux-ci bénéficient-ils de conditions particulières en termes de milieu socio-culturel en particulier? Quelles sont les conditions qui favorisent linnovation ?

 

Effectivement, étant donné le rôle central que jouent les inventeurs dans le processus de destruction créatrice, nous avons souhaité leur consacrer un chapitre entier. La première explication socio-culturelle tient au revenu des parents. Nous mettons en évidence l’existence d’une courbe croissante et convexe entre le revenu des parents et la probabilité de déposer au moins un brevet au cours de sa vie. Pour des revenus faibles des parents, la probabilité d’inventer croît très peu. En revanche, cette probabilité se met à croître fortement avec le revenu des parents lorsque celui-ci atteint les déciles supérieurs de la distribution des revenus. Ce phénomène s’observe aussi bien aux Etats-Unis qu’en Finlande. En particulier, pour des enfants ayant des capacités initiales élevées, le revenu des parents joue un rôle crucial dans la probabilité de devenir inventeur. D’où l’importance de l’école dans la transmission du savoir et des aspirations nécessaires pour inciter ceux qui en ont les capacités à devenir inventeur.

En réalité, ce n’est pas tant le « revenu des parents » en tant que tel qui détermine la propension à devenir inventeur. Certes, la barrière financière à proprement parler joue un rôle, car elle peut priver certains enfants d’accès aux études. Mais il y a également la barrière du savoir : les parents les plus aisés transmettent un capital humain supérieur à leurs enfants. Il y a également une barrière en matière de culture et d’aspirations : les enfants sont influencés par les parcours professionnels de leurs parents, et par l’ambition que leurs parents placent en eux. Notons qu’on observe un mimétisme entre parents et enfants : lorsque les enfants d’inventeurs innovent, c’est presque toujours dans le même domaine que leurs parents.

 

On craint souvent le côté destructeur des innovations, en particulier sur lemploi. Quen est-il dans le cas des machines industrielles que vous avez étudié ? Et dans le cas de la révolution de lintelligence artificielle ?

 

Effectivement, la crainte de voir les machines remplacer les humains est très ancienne. Avec la deuxième révolution industrielle, Keynes lui-même prévoyait l’apparition du chômage technologique et du chômage de masse. Pourtant, l’emploi tenu bon. Nous nous sommes penchés sur le lien entre emploi et automatisation au sens large, sur des données d’entreprises issues du secteur industriel français sur la période 1994-2015. L’automatisation des usines est appréhendée à partir de plusieurs mesures, sur la base des registres comptables et de la consommation électrique des moteurs utilisés dans la chaîne de production. Notre conclusion est sans appel : l’impact de l’automatisation est non seulement positif sur l’emploi, mais il est même croissant au cours du temps, et concerne aussi bien les emplois qualifiés que non qualifiés. Autrement dit, au sein d’une usine ou d’une entreprise, l’automatisation crée davantage d’emplois qu’elle n’en détruit. Nous ne sommes pas les seuls chercheurs à mettre en évidence ce résultat : d’autres études menées sur d’autres pays (Etats-Unis, Royaume-Uni, Espagne, Canada, …) parviennent aux mêmes conclusions.

 

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Pour pouvoir nous appuyer sur des données existantes, nous avons raisonné sur les effets de l’automatisation passée. Dans le cas de l’intelligence artificielle, les choses sont plus complexes à appréhender. En effet, prévoir ce qui va se passer en termes d’emploi est un exercice hautement périlleux, auquel deux chercheurs (Frey et Osborne) se sont essayé. Leurs résultats alarmistes, selon lesquels 47 % des emplois américains seraient fortement menacés dans les dix années à venir, ont fait grand bruit dans le débat public ; mais leur méthode d’extrapolation a été remise en question, notamment parce qu’ils raisonnaient en termes d’emplois et non de tâches – sachant que certaines tâches peuvent être automatisées sans qu’un emploi ne disparaisse. Ce qui est certain, c’est que la révolution de l’IA permet l’automatisation de tâches toujours plus nombreuses et plus complexes: consultations médicales, conduite de voiture, conseil à la clientèle. Mon avis personnel est que si les robots intelligents sont capables de remplacer les humains, alors c’est la fin de l’humanité ! En revanche, si les robots remplacent les humains sur des tâches purement techniques, même complexes, alors l’humain saura, comme par le passé, s’adapter en trouvant des complémentarités entre l’homme et la machine, et en se focalisant sur la partie du travail qui fait appel aux qualités humaines – la créativité, l’empathie, le lien social, l’adaptabilité, …

 

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Cet article a initialement été publié le 16 novembre 2020 sur le site variances.eu. Il est repris par Vox-Fi avec due autorisation.