La transition climatique est l’enjeu politique dominant des décennies à venir. Avec la conséquence, devant cet incertain majeur, qu’il est illusoire de penser qu’il y a un jeu unique d’instruments ou d’approches que l’on peut utiliser dans ce combat. Pour simplifier la discussion, disons qu’il y a deux approches possibles, l’une « par le haut », l’autre « par le bas ».

 

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L’approche « par le haut » est celle que préfèrent les économistes : il faut des mesures de régulation bien dessinées qui modifient les comportements et font que la machine économique, c’est-à-dire nos économies de marché, se place aussi vite et souplement que possible sur la trajectoire d’une croissance soutenable.

L’approche « par le bas » consiste à appeler à un changement radical des mentalités. Cela été le cas par exemple avec l’Appel des 1000 scientifiques du 20 février 2020 (« Face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire ») ou encore avec cet autre appel, au titre guerrier, venu cette fois de philosophes et de chercheurs en sciences sociales (« Après le confinement, il nous faudra entrer en résistance climatique »). On y trouve la dénonciation du culte de la croissance, et donc, commodément, de la croissance elle-même, avec l’inévitable doigt pointé sur le néolibéralisme qui en serait la cause. Mais il nous faut l’écouter : cette approche nous dit qu’il y a des choses inacceptables, il est du devoir citoyen de faire entendre sa voix, la transition climatique n’a aucune raison d’être toujours un chemin de roses.

Cette approche repose sur un facteur extrêmement puissant dans tout changement social, qu’on peut désigner par le terme, à dessein extrême, de « répugnance ». Il y a des choses qui ne se font pas, tout simplement. La lutte des Quakers et des philosophes contre l’esclavage, une pratique courante de nos sociétés occidentales jusqu’au 18ème siècle, a efficacement fait basculer celui-ci dans la catégorie du crime, d’abord pour la traite, puis pour l’usage des esclaves ; et ceci davantage que l’épuisement du modèle économique qu’il représentait. Voir ici pour un lien entre ce combat et l’« abolition du carbone ». L’indignation citoyenne contre le travail des enfants ou, plus récemment, contre les tortures animales, ont été les facteurs premiers du changement, et ont activé la réglementation. Dans ces exemples, il y a eu une révolution mentale et ce sont des minorités qui ont porté le combat. Dans d’autres cas, par exemple la lutte contre le tabagisme, la chose a davantage été le fait d’une conviction des experts, progressivement partagée par le corps politique, mais beaucoup moins et beaucoup plus lentement par la population. Comme quoi la simple démocratie n’est pas toujours l’instrument idéal.

La lutte contre le dérèglement climatique se servira de ces deux approches. Les modalités de chacune d’elles feront l’objet de débats acharnés, comme il se doit.

Or, les économistes, bien dans leur rôle, ont tendance à dédaigner les chemins à suivre pour qu’advienne cette révolution mentale. Au mieux, concèdent-ils, les mesures qu’ils proposent doivent faire l’objet d’une bonne pédagogie, tout en soulignant que c’est plutôt le rôle des politiques. Le bon exemple est la TC, taxe carbone (ou sa variante que sont les droits négociables à émettre du carbone). C’est aujourd’hui, disent-ils de façon convaincante, le meilleur des instruments « par en-haut » pour aider à la transition climatique. Mais l’économiste ignore trop souvent le blocage qui surgit d’entrée de jeu : on met un prix sur une chose (le carbone, la pollution des eaux…) qui est à rejeter, et donc à bannir purement et simplement, à criminaliser si possible. Pour l’économiste, il y a une continuité naturelle entre un prix et une pénalité, l’essentiel est que « ça marche ». D’où la mésentente, car pour beaucoup, cela heurte un certain sens moral, fait de convictions et d’interdits et non d’une efficacité qui viendrait de la seule réponse à des incitations pécuniaires.

On réalise à présent que la TC est un instrument qui, comme toute taxe forfaitaire ou proportionnelle sur une consommation contrainte, a un effet régressif au regard du revenu. Or, personne n’irait demander aujourd’hui de bannir les taxes sur le tabac ou l’alcool, également régressives – et efficaces. Mais s’agissant d’un poste aussi important dans le budget des ménages que l’est l’énergie, les économistes se sont trop peu demandé si les mécanismes redistributifs déjà en place suffisaient à atténuer le choc.

À peaufiner depuis un siècle leurs arguments en faveur du système des prix comme mode optimal de coordination, ils voient dans la TC le sésame passe-partout. Mais ce faisant, ils relèguent trop souvent au second plan la voie que prennent naturellement les experts, celle de réglementations spécifiques, « aux dires d’experts ». L’expert ira dire que les gains en consommation d’essence des voitures sont moins dus à la TICPE (cette taxe sur l’essence qui la rend si chère) qu’aux normes techniques qu’on impose aux constructeurs en matière de moteurs.

Car il reste du travail s’agissant de la TC. Il faut, disent les économistes, qu’elle ait un prix unique et qu’elle soit complète. Mais que se passe-t-il si jamais cette taxe est dramatiquement incomplète ? Aujourd’hui, on taxe le plus facile, à savoir les carburants (encore que le transport aérien et maritime y échappe, ce qui, soit dit en passant, représente en creux un joli subventionnement aux productions venues de Chine, sur le dos de la nature et des producteurs européens). Mais on ne sait pas où mal taxer le contenu carbone d’autres biens, notamment importés. Il aurait fallu dire au gouvernement que mettre de la TC sur une essence déjà fortement soumise à la TICPE revenait à mettre de la taxe sur la taxe ? Comment la Suède peut-elle avoir un prix de l’essence similaire à ce qu’on connaît en France alors qu’elle a adopté une TC à 113 euros la tonne de CO2 et nous à 44,6€ (pour la contribution climat énergie) ? Une TC incomplète et des réglementations bâties trop rapidement nous font parfois ressembler aux aveugles de la célèbre toile de Brueghel.

 

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Tout cela oblige à la modestie. À condescendre ou à camper sur des positions trop rigides, il y a le risque d’écarter des « bonnes volontés » qui viennent sur le sujet avec une toute autre approche. La planète brûle et on se chamaille. Par exemple, pourquoi ne pas écouter avec un esprit d’économiste, ces nouveaux courants « naturalistes » qu’on voit pointer aujourd’hui au sein du christianisme avec l’encyclique Laudato Sí ou avec un Bruno Latour ou Philippe Escola ? Ils mettent en avant des valeurs de sobriété, ils rejettent l’idée de l’homme dominateur plutôt que partie prenante de la nature ; ils plaident pour l’approche par la répugnance et, crime ! ils défendent les actions violentes menées à Notre-Dame des Landes qui nous interrogent sur le bien-fondé d’une certaine croissance (il est heureux, avec les projections post-Covid faites sur le transport aérien qu’on n’ait pas construit ledit aéroport).

Qui par exemple oserait appeler « bonne croissance » cette dérive de l’industrie de la confection de faire des vêtements qui s’usent en quelques semaines, avec un coût environnemental majeur ? Une bonne TC la mettra sur un meilleur chemin, mais on voit bien que la responsabilité est partagée : la dérive tient tout autant à un consommateur qui remise au fond de ses armoires tout vêtement qu’il a porté plus que quelques semaines, car alors la décision de l’industrie est économiquement rationnelle. La taxe incitera aussi le consommateur à plus de retenue ; mais l’indignation personnelle, la répugnance, certainement autant.

Si ce billet devait s’adresser à Bruno Latour plus qu’aux économistes, il userait à coup sûr d’arguments à rebours. Parce qu’il est déraisonnable dans cette affaire de repousser l’idée du progrès technique, de l’associer sans plus de précaution au « néolibéralisme », un mot chargé de tout ce qu’on veut y mettre, alors que, depuis Prométhée, il est la source d’un nombre certainement plus grand de solutions que de problèmes. Mais voici un autre sujet.

 

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