Un débat collectif peu constructif

Le débat collectif est de plus en plus clivé. Nous partageons probablement l’objectif politique au niveau le plus général : celui d’une France et d’une planète meilleures à vivre pour tous. Mais nous avons de plus en plus de mal à débattre de ce qui fâche sans nous fâcher et de façon constructive. La campagne de l’élection présidentielle qui s’ouvre est un moment important de discussion sur nos défis collectifs, mais le risque existe de passer moins de temps sur les grands défis du pays que sur les défauts de tel ou telle candidat ou candidate.

Nos discussions ressemblent souvent à des duels où l’on cherche à blesser l’adversaire plutôt qu’à voir ce qui peut faire compromis, et la finance est souvent une arme de ces duels.

 

Une plateforme au service de la discussion-négociation

La plateforme collaborative R! (R! pour Réconcilions-nous !) est créée ce mois de novembre (reconcilions-nous.fr). Elle cherche à redonner le goût de la discussion-négociation, ludique et efficace. Tous les thèmes peuvent être discutés sur R! et beaucoup sont déjà ouverts : les incontournables (sur la politique, l’écologie, et bien sûr la finance) et d’autres plus inattendus, comme l’orthographe. Mais il est plus facile d’enliser une discussion que de la nourrir : l’originalité de R! est sa méthode pour rendre les discussions constructives.

  • Discuter par étapes

La première façon d’enliser une discussion est de mélanger les thèmes, et donc chaque thème sur R! est traité sur une page différente avec toujours la même question : quels problèmes d’intérêt collectif pose le thème, en pointant vers des défis mobilisateurs que posent ces problèmes.

Une seconde façon de brouiller une discussion est de mélanger constat et solutions. Chaque défi a donc sa page pour discuter des problèmes qu’il soulève et pointer vers des réponses possibles à long terme. Chacune de ces réponses aura sa propre page pour la discuter et pointer vers des actions à court terme : pour avancer vers la réponse à long terme (si cette réponse est consensuelle) ou pour la tester (si elle ne l’est pas). Et finalement, chaque action a aussi sa propre page pour la discuter. On progresse des thèmes aux défis, puis aux solutions long terme, puis aux actions immédiates.

  • Une construction collective par discussions-négociations non partisanes

Le texte de chaque page est discuté et modifié en continu, à partir de la discussion organisée dans le forum au bas de la page qui est ouvert à (et visible de) tous les inscrits sur le site. Il est animé par un ou une bénévole R! qui facilite les dialogues et fait émerger de quoi construire puis améliorer le texte de la page. Une bonne façon de stériliser une discussion est d’en faire un affrontement : les discussions sur R! sont conduites dans l’optique d’essayer de se mettre d’accord et les bénévoles y veillent.

  • Des textes brefs et clairs, même sur la finance !

Une dernière façon de bloquer la discussion est de la restreindre aux spécialistes. Chaque texte doit être clair, simple et court pour rester discutable par tous et améliorable par chacun. Le débat sur la finance est emblématique, hésitant souvent entre simplisme et technicité. R! vise des textes accessibles aux autodidactes comme aux surdiplômés, d’où le clin d’œil du titre du thème consacré à la finance : « Argent et finance », parce que tout le monde sait dialoguer sur l’argent, et que pratiquement personne n’ose dialoguer sur la finance.

Finance et intérêt collectif

La suite de cet article reprend la page du thème Argent et Finance telle qu’elle figure dans R! à la date de parution dans Vox-Fi.

 

Quels problèmes d’intérêt collectif posent l’argent et la finance ? Quels défis mobilisateurs en tirer ?

  •  Avoir assez d’argent, est-ce un problème d’intérêt collectif ?

L’argent (ou la monnaie) est la reconnaissance symbolique que me donne quelqu’un à qui j’ai rendu service. Une reconnaissance puissante puisqu’elle va être acceptée par les autres membres de la collectivité en échange de n’importe quel service qu’ils me proposent. Manquer d’argent pour les choses essentielles pose donc des problèmes d’intérêt collectif, discutés ailleurs à propos des pauvres et des riches : ils mettent en lumière le rôle essentiel du travail et de sa rémunération.

  • La méfiance dans la monnaie détruit une collectivité

La reconnaissance symbolique que représente l’argent est d’autant plus puissante que je peux garder mon argent “pour plus tard”, l’épargner. L’argent est à la fois un lien puissant entre tous les membres et une sécurité pour demain et pour les années futures. Une collectivité se bloque dès qu’on perd confiance dans ce lien : d’où le défi que l’argent garde sa valeur. (Voir aussi le thème des prix, pour les problèmes et les défis qu’ils posent).

  • L’accès de chacun à un compte bancaire et à ses services

L’argent prend aujourd’hui la forme (pour l’essentiel) d’inscriptions numériques sur des comptes tenus par des banques qui ont le monopole de ce service. Ce compte bancaire, avec sa carte et son carnet de chèques, est un service essentiel pour l’inclusion dans la collectivité, puisqu’il permet à une personne d’échanger facilement de l’argent avec tous les autres : une personne privée de compte bancaire se retrouve coupée des autres. D’où le défi de l’accès de chacun à un compte bancaire et à ses services.

  • Des crédits : combien et pour qui ?

Les banques ont également le monopole de la distribution des crédits. Un crédit permet d’obtenir de l’argent, sans avoir encore rendu le moindre service. Il est l’un des moyens pour démarrer dans la vie avec l’argent suffisant pour trouver un travail, un logement… ; pour faire face temporairement à des accidents de la vie ; pour lancer une entreprise. Ce n’est que l’un des moyens, car l’assurance ou l’épargne peuvent également être des solutions. Le crédit présente deux dangers :

  1. il peut encourager l’irresponsabilité de la banque ou de l’emprunteur,
  2. il peut aggraver les écarts de richesse au sein de la collectivité : pour ceux qui ont déjà un capital financier, relationnel, culturel, un crédit est une opportunité de développer encore ce capital ; pour ceux qui n’ont pas ce capital, un crédit peut être le début d’une dépendance et d’une dégringolade vers le surendettement.

Un défi est une distribution prudente et équitable des crédits.

  • Crédits et investissements : pour quoi faire ?

Les banques ont largement le monopole des placements, c’est-à-dire de l’argent investi par quelqu’un dans le projet de quelqu’un d’autre. Les projets acceptés (ou refusés) par les banques à travers les crédits et les placements dessinent largement à quoi ressemblera la France. ll est important que cette image corresponde à l’intérêt collectif et à l’image que la collectivité se fait de son avenir : que par exemple les crédits et les placements aillent plutôt à la transition énergétique qu’à des surcapacités pétrolières. Un défi serait que l’utilisation des crédits et des placements respecte l’intérêt collectif.

  • L’innovation financière sous contrôle

Comme gestionnaires de services d’intérêt collectif essentiels, les banques sont contrôlées par les autorités publiques, mais ce contrôle n’a pas suivi l’explosion du secteur financier. Ces 40 dernières années, la finance a été le premier secteur d’innovation, avec les télécommunications et internet. Les résultats ont été prodigieux pour les opérateurs financiers, plus discutables pour l’intérêt collectif.

  1. Hier, la crise financière de 2008 a été largement due à des innovations financières mal comprises et mal maitrisé
  2. Aujourd’hui, de nouvelles innovations autour de monnaies privées souvent appelées cryptomonnaies mobilisent des intérêts marchands énormes et paraissent mal comprises et mal maitrisé
  3. La puissance et la complexité acquises par les plus grandes banques commerciales sont un problème pour l’intérêt collectif. Elles se voient confier par la collectivité à la fois la gestion des comptes bancaires, des placements, des marchés financiers, des crédits, et donc la création d’argent. Elles apparaissent désormais plus fortes que les autorités politiques et capables de faire des erreurs à leur échelle, c’est-à-dire gigantesques.

Un défi serait que les autorités publiques n’autorisent que la finance dont elles sont sûres qu’elle ne fera pas déraper la collectivité.

  • Pour quoi ou pour qui, les gains déclenchés par les banques centrales

Les autorités publiques financières les plus puissantes sont les banques centrales (pour la France : la banque centrale européenne). Elles sont en effet considérées par beaucoup d’économistes comme le moyen le plus efficace de pousser la croissance marchande. Leurs décisions redistribuent des sommes d’argent gigantesques entre les personnes, sans mesure ni contrôle de qui reçoit quoi. Ces sommes enrichissent semble-t-il les plus riches et pourraient ainsi affaiblir la cohésion et nuire à l’intérêt collectif. Un défi serait que l’argent distribué par les décisions des banques centrales respecte l’intérêt collectif.

 

Que faire de cette ébauche pour renforcer limpact positif de la finance sur lintérêt collectif ?

Cet exemple montre qu’il reste des années de travail pour faire de R! un outil collectif exhaustif de discussion-négociation : beaucoup de pages manquent ou se limitent à un titre. Mais chacun a dès aujourd’hui les moyens de construire cet outil :

  • en réagissant par exemple au texte Argent et finance (sur le forum au bas de sa page sur le site) : il faut le voir comme une ébauche, ouverte et améliorable en continu. Un texte que personne ne signerait mais que chacun voit comme une base utile de discussion ;
  • en aidant à construire les pages des défis déjà identifiés, dégager leurs solutions de long terme, puis des actions immédiates vers chaque solution.