Quand Horace Greeley, vigoureux éditorialiste de New York, écrivit en 1865 sa chronique avec la phrase fameuse du titre, il mettait en mots l’optimisme qui saisissait la jeune nation au sortir de la guerre de Sécession devant le monde qui s’ouvrait à elle à l’ouest.

Eh bien, la Chine n’est pas si différente des États-Unis d’un point de vue géographique. Elle couvre un territoire d’une surface égale (2 % plus grande), avec une certaine ressemblance géographique, sur des latitudes similaires, et avec, pour la comparer aux États-Unis de l’époque de Greeley, une partie est très peuplée et une partie ouest plus étendue mais quasi vide de population (blanche) et de pluie. La ligne qu’on voit sur la carte ci-dessous est celle que les géographes ont coutume de tracer allant du nord de la Mandchourie vers le bas de la province du Yunnan, à la frontière avec le Vietnam. La différence est bien sûr que le sol dans l’ouest chinois n’a jamais permis de supporter une population nombreuse. La Chine reste un pays où la terre est rare, voire très rare. La surface arable y est 40 % moindre qu’aux États-Unis.

D’où d’ailleurs l’incapacité de la Chine au cours de sa longue histoire à conserver durablement ces territoires vides face aux peuples asiatiques de l’intérieur. Les va-et-vient de conquêtes et de reflux ont été constants. Ce n’est guère qu’à la fin du XIXe siècle que le territoire s’est stabilisé dans ses frontières actuelles, lorsque la Russie a dérobé de vastes terres mandchoues par un honteux traité inégal, chose dont Poutine, dans son imprudente embrassade de l’aide chinoise, semble oublier – à la différence des Chinois –qu’elle est porteuse à terme d’une nouvelle rectification de territoire à son détriment.

 

Autre différence de taille avec les États-Unis : là-bas, la poussée vers l’Ouest était largement spontanée et il était difficile de retenir dans les manufactures de New York le nouvel émigré fraîchement débarqué à Ellis Island, alors qu’elle a toujours résulté d’une décision administrative en Chine (la Go West Policy) et de transferts de populations militaires et administratives. Il s’agit même d’empêcher que les populations rurales se ruent vers les grandes villes de l’Est, d’où la politique du hukou, à savoir un système très restrictif de permis de séjour toujours en vigueur même s’il se libéralise un peu. On est plus, toutes proportions gardées, sur le modèle russe des 19 et XXe siècles quand il s’agissait pour l’autocrate en place de peupler les vastes étendues de l’Est par déportations administratives ou carcérales de population.

Les choses tendent à changer depuis les années 2000. La vertigineuse croissance des régions côtières entraîne une hausse des salaires, densification urbaine et les nuisances qui vont avec. De plus en plus d’entreprises préfèrent spontanément s’installer non pas à l’extrême Ouest, mais dans les provinces du centre, à commencer par les quatre « hauts-fourneaux » comme on les appelle, à savoir les villes de Chongqing, Wuhan, Changsha, et Nanjing. Les salaires à Chongqing, ville qui concentre de nombreuses technologies de pointe, sont encore 50 % moins élevés que sur la côte. Bien que ces localités contribuent pleinement à la « machine à exporter » qu’est la Chine, elles sont mieux insérées géographiquement dans le marché intérieur du pays.

Le grand Ouest, on vient de le dire, est encore peu touché. Il s’agit surtout d’un « Go Midwest, young man ! » , mais qui peut contribuer, par adjacence géographique, à un modèle de croissance moins dépendant des exportations empruntant les routes de la mer.

 

Illustration : Haitien. Maison de Plaisance de l’Empereur de Chine Pl.05 (18th century)
Anonyme