La betterave au cœur du mouvement coopératif
Pour illustrer les facteurs de succès ou d’échec des coopératives, je voudrais prendre l’exemple concret de la betterave. Le raisin et le lait sont souvent cités, mais plus rarement la betterave cultivée dans une région, le Nord de la France, qui a une longue tradition en matière de coopératives et dont les valeurs en matière d’accueil, de solidarité, d’esprit de corps sont notables. Ces valeurs sont battues en brèche par les évolutions suivantes :
Le regroupement massif des sucreries. Elles étaient au nombre de 69 dans les années 60. Il en reste 19. Entre-temps, il y a eu un vaste mouvement de rachat ou de transfert de quotas sucriers qui ont décuplé la taille et la production des 19 sites restants.
Leur concentration au sein d’un oligopole de 3 groupes : Tereos (9), Cristal Union (9) et Saint-Louis Sucre (1), racheté par des Allemands. On n’est plus dans la transformation des betteraves par les planteurs eux-mêmes qui caractérisait les multiples coopératives à dimension humaine. Leur pouvoir est dilué. Le « un homme, une voix » n’est plus une garantie suffisante.
Mais justement, et c’est là mon propos, l’histoire et les trajectoires de ces groupes divergent. C’est lié principalement à la personnalité des dirigeants et à leur stratégie.
Le groupe allemand Südzucker, qui a repris Saint-Louis, n’est pas tenu en France d’appliquer la loi sur la codétermination en vigueur en Allemagne, mais peut-être s’inspire-t-il de son esprit dans ses rapports avec les agriculteurs, comme le sous-entend sa communication.
Cristal Union s’est construit en fédérant des coopératives avec un seul mot d’ordre : se concentrer sur la culture de la betterave en France, comme matière première, et sur ses produits directs (sucre, biocarburants, alcool à usage pharmaceutique et alimentaire). Le groupe a toujours été dirigé par un planteur. Les sacrifices sont partagés. Pour 2026, il a été demandé aux agriculteurs de réduire de 25 % leurs terres consacrées à la betterave compte tenu du marché, des aléas climatiques et des maladies.
Tereos est historiquement le contre-exemple. Le groupe est né en 2002 avec le rachat de Beghin-Say. La société Say avait été créée en 1812 par Louis Say, frère de l’illustre économiste Jean-Baptiste Say. Sous l’impulsion des descendants de Jean Duval, agriculteur fondateur des sucreries de l’Aisne, Tereos s’est lancé dans un développement effréné à l’international, notamment au Brésil. Alexis et Philippe Duval en ont fait le deuxième groupe mondial du secteur. Ils raisonnaient finance et parts de marché. Quand la conjoncture s’est retournée avec l’abandon des quotas sucriers par l’Europe et l’ouverture au marché mondial, les résultats ont chuté et l’endettement a explosé. Ce sont les agriculteurs qui en ont fait les frais avec une réduction en termes réels du prix d’achat de leurs betteraves. Il s’en est suivi un mouvement de rébellion qui a abouti en 2022 à la mise en minorité du dirigeant et à son remplacement par un betteravier céréalier, Gérard Clay. Celui-ci a fait évoluer le modèle en faveur des coopérateurs. Aujourd’hui, le groupe est toujours endetté, mais continue d’être à leur écoute. En particulier, l’assemblée générale de juin 2026 réduira la durée de leurs engagements vis-à-vis du groupe de 5 à 3 ans. Cette mesure de souplesse permettra à chaque agriculteur d’arbitrer entre ses différentes cultures et activités sur un temps beaucoup plus court et réaliste, en fonction des conditions climatiques et économiques. (J’ai recueilli le témoignage de cultivateurs qui se plaignaient de la rigidité du groupe, condamnés à faire de la betterave à 100 % alors que d’autres cultures étaient plus avantageuses, ou que la terre devait être en jachère, ou que du maïs aurait mieux convenu à l’humidité du sol, les prés étendus pour l’élevage, etc. Et en plus, il fallait qu’ils spéculent sur le cours à terme du sucre !)
En conclusion, alors que viennent de s’achever les négociations annuelles entre producteurs et la grande distribution, force est de constater qu’elles ont été tendues. Les lois Egalim, qui ont vocation à inverser la construction du prix des produits en faveur des agriculteurs, ont leurs limites. C’est dire si l’union des agriculteurs reste indispensable. Le mouvement et l’esprit coopératif sont toujours d’actualité.


