Et si la comptabilité en partie double, discipline née des débuts de l’essor du commerce mondial, détenait une clé pour accélérer la transition climatique ? Un collectif de professionnels bénévoles a conçu une nouvelle pratique : la comptabilité carbone collaborative. De quoi transformer en profondeur le modèle d’affaires des entreprises, des plus grandes aux plus petites.

Le scope 3, zone d’imprécision du reporting carbone

Les émissions indirectes, que l’on appelle « scope 3 », représentent souvent la part majoritaire de l’empreinte carbone d’une entreprise. Pourtant, elles restent les plus difficiles à mesurer : chaque acteur de la chaîne calcule aujourd’hui ses émissions de son côté, sans transmettre l’information à ses clients. Résultat : chacun doit estimer, extrapoler, ou s’appuyer sur des données sectorielles génériques, avec les incertitudes que cela implique. La comptabilité carbone collaborative (ou cumulative) part d’une idée simple : appliquer à la donnée carbone ce que la comptabilité fait depuis des siècles pour la donnée financière.

Le mécanisme : une donnée qui circule avec la facture

Le principe est simple à énoncer. Comme le démontre le schéma ci-dessous, chaque entité calcule le poids carbone de ses produits et services, et le transmet à son client via la facture (document de référence pour l’enregistrement comptable, mais l’information peut également figurer sur d’autres supports : étiquettes de prix, bons de commande, devis…). Ce client additionne le CO₂ « acheté » inscrit sur ses factures d’achat, y ajoute ses propres émissions, puis répartit le total sur ses propres produits et services.

Cette répartition peut s’appuyer sur les calculs de coûts de revient opérés en contrôle de gestion, selon les axes analytiques utilisés en comptabilité ; ou, pour les structures plus petites, selon une clé de répartition déterminée avec la direction.

Ce niveau de détail permet à chaque acteur de comparer ses fournisseurs au-delà du seul critère prix, et d’éclairer ses propres choix d’achat.

C’est aussi ce qui justifie le terme « collaboratif » : plus la méthode se généralise, plus elle gagne en qualité. Chaque entité qui calcule et transmet son poids carbone simplifie la tâche de ses clients, qui reçoivent directement une donnée fiable plutôt que d’avoir à l’estimer. Et à terme, lorsque cette information circule largement, les entreprises et consommateurs peuvent enfin exercer un choix raisonné sur leurs achats et privilégier, à qualité et prix égaux, les fournisseurs les plus carbone-efficients.

Les apports de la méthode

La comptabilité carbone collaborative répond à quatre limites des approches actuelles.

La fiabilité : en appliquant les principes comptables au carbone (permanence des méthodes, séparation des exercices, partie double…), la méthode impose un cadre commun à toutes les entités. Fini les estimations hétérogènes et les données sectorielles génériques : chaque chiffre est calculé, traçable, reproductible.

Le périmètre : en se limitant volontairement aux émissions amont, la méthode s’inscrit dans la logique comptable de rattachement aux flux passés et élimine tout risque de double comptage. Les émissions aval ne sont pas ignorées : elles apparaîtront dans le bilan de l’acteur suivant dans la chaîne.

L’auditabilité : parce que la donnée carbone suit le même chemin que la donnée comptable, elle peut être attestée par un expert-comptable ; et, à terme, certifiée par un commissaire aux comptes.

Le pilotage : parce que la donnée carbone est produite avec la même fréquence et la même granularité que la donnée financière, elle devient un véritable outil de gestion. Il devient possible de piloter l’efficacité d’une politique d’achats responsables, de mesurer l’impact réel d’un investissement sur les émissions, ou de suivre l’avancement d’un plan de réduction, avec le même niveau de finesse qu’un tableau de bord financier.

Une méthode déjà testée

La méthode est portée par l’AFRA (Alliance For Resilience Accounting), une structure associative indépendante dont les membres bénévoles travaillent en étroite collaboration avec la Commission Durabilité du Conseil National de l’Ordre des Experts-Comptables. Elle a déjà été testée sur des petites structures.

Mon mémoire d’expertise comptable, disponible en lien hypertexte, est consacré à cette démarche. Il se veut avant tout être un guide méthodologique : il a été conçu pour permettre à un expert-comptable de proposer et réaliser une mission de comptabilité carbone collaborative pour un client TPE, directement à partir de son contenu. Il s’articule en trois parties : une présentation de la méthode, de sa contribution à l’atteinte de la neutralité carbone et de sa valeur ajoutée pour les petites structures ; une expérimentation en cas réel chez un micro-brasseur, avec des outils disponibles en ligne ; et enfin des propositions concrètes pour intégrer cette nouvelle mission au sein d’un cabinet d’expertise comptable (organisation, engagement des équipes, et facturation). Il est disponible en pièce jointe pour les lecteurs souhaitant aller plus loin sur les aspects méthodologiques.

Les travaux continuent. La méthodologie évolue au fil des expérimentations, qui s’étendent progressivement à des structures de plus grande taille. Un chantier s’ouvre également avec les éditeurs de logiciels comptables et d’ERP, pour que la donnée carbone puisse s’intégrer naturellement dans les outils existants.

L’AFRA accueille volontiers de nouveaux membres, professionnels souhaitant contribuer à la recherche, ou entreprises prêtes à expérimenter la méthode et à mettre leurs données à disposition.

 

Le mémoire complet de Marine Jeanne dont est issu cet article, est accessible ICI.