S’en tenir à l’analyse financière pour investir dans une entreprise n’est plus suffisant. Les critères extra-financiers prennent de plus en plus de place dans la démarche d’investissement en Bourse. Ils donnent des indications précieuses, permettent d’anticiper et au final, ils font la différence.
Les sociétés de gestion s’équipent peu à peu d’analystes extra-financiers intégrés à des départements ISR ( Investissement socialement responsable). A l’instar d’OFG Recherche qui analyse depuis 5 ans, les mouvements de troupes dans les conseils et les Comex, des cabinets spécialisés tentent de percer.  Mais, la qualité de la gouvernance d’une entreprise, sa culture, ses risques, la compétence de ses équipes, son respect de la conformité ne sont pas des données qu’on met facilement en bouteille.
Pour Pascal Quiry, auteur du célèbre Vernimmen avec Yann Le Fuhr, également professeur de Finance à HEC et fondateur de ICCF@HEC, la qualité du directeur financier, son analyse, sa probité font partie des « critères extra financiers » à surveiller de près. Car, si un bon co-pilote ne suffit pas à gagner la course, un mauvais peut la faire perdre.

 

Interview

 

Minoritaires.com : La qualité du directeur financier fait-elle partie, selon vous, des critères extra-financiers qu’il faut prendre en compte quand on investit son épargne en Bourse ? 
Pascal Quiry : Effectivement, la qualité du directeur financier est un critère extra-financier qui compte chez une entreprise cotée, car l’honnêteté et la compétence  ne se résument pas en une formule mathématique. Si on connait celui qui occupe ce poste, si on l’a vu à l’oeuvre, on peut se faire une opinion.  Il est aussi utile de regarder dans quelle entreprise il a travaillé auparavant et d’analyser quelles ont été ses performances dans les différents postes et dans la mesure du possible de se renseigner sur les souvenirs qu’il a laissés.

 

Aux Etats-Unis, des générations entières d’étudiants n’ont pas été formées  à l’analyse financière et il ne faut donc pas s’étonner qu’une entreprise comme Enron ait pû prospérer avant de s’effondrer…

 

Minoritaires.com : Doit-on accorder davantage sa confiance à des directeurs financiers qui ont suivi un certain cursus ? Faut-il privilégier un label en somme ? 
Pascal Quiry : Warren Buffet a pour habitude de faire une analyse financière de toutes les entreprises dans lesquelles il investit. Mais aux  Etats-Unis l’enseignement de la finance a beaucoup changé depuis ces trente dernières années. On prend de moins en moins le temps d’enseigner l’analyse financière aux financiers. Les professeurs de Finance considèrent trop souvent les techniques d’analyse financière comme de la comptabilité. Ils ne les enseignent plus et les professeurs de comptabilité n’ont pas le temps de traiter correctement le sujet. Il en résulte des générations entières d’étudiants qui n’ont pas été formées à cette matière et il ne faut donc pas s’étonner qu’une entreprise comme Enron ait pû prospérer avant de s’effondrer alors que quiconque avec des compétences de base en analyse aurait pu déduire de la lecture de son rapport annuel qu’Enron allait droit dans le mur et était géré par des « enjoliveurs » a minima. Malheureusement, ne pas former les futurs dirigeants à l’analyse financière est une tendance que l’on voit aussi en Europe, mais pas à HEC, où on continue à l’enseigner comme il se doit.

 

Minoritaires.com : Y-a-t-il des indices qui permettent de détecter quels sont les « bons directeurs financiers » ? 
Pascal Quiry : Si un directeur financier est également administrateur dans une autre société c’est que d’autres personnes ont fait confiance à son talent, que son patron est sensible au fait qu’il puisse compléter son expérience en analysant ce qui se passe dans d’autres entreprises.  C’est un bon signe.
Je crois également qu’il est intéressant d’attacher de l’importance à l’opinion de certains gérants qui ont une gestion active des portefeuilles comme Moneta, La Financière de l’Echiquier, Amiral Gestion … Ces  gérants s’informent sur la qualité de la direction financière, ils prennent la température, vont aux AG, et lorsqu’ils ont investi dans une société c’est généralement un bon présage.

 

Le directeur financier cautionne la stratégie financière et signe les comptes, s’il ne l’accepte plus c’est qu’il subit des pressions…c’est un signe qu’il ne faut surtout pas négliger

 

Minoritaires.com : Lorsqu’un directeur financier quitte une entreprise, les actionnaires ne savent pas toujours s’il part de son plein gré ou s’il est remercié. Comment se faire une idée ?
Pascal Quiry : Il faut effectivement savoir s’il part de son plein gré ou s’il est débarqué ce qui n’est pas facile car le motif invoqué est parfois vague… on évoque « des raisons personnelles, la volonté de l’intéressé de donner une nouvelle orientation à sa carrière…. »
S’il est débarqué parce qu’il a été pris en défaut, il y a généralement une action en justice et la malhonnêteté est rendue publique. S’il démissionne, le motif n’est pas toujours facile à connaître d’autant qu’il peut avoir signé un accord de confidentialité, en échange d’une indemnité. Il faut pouvoir se renseigner, aller chercher l’information comme un investisseur actif. C’est ainsi qu’on constate qu’investir est un métier et qu’il faut y passer du temps.

 

Minoritaires.com : Mais, si c’est bien une démission que faut-il en conclure ?
Pascal Quiry : Si le directeur financier d’une société cotée démissionne sans raison évidente, s’il n’a pas des problèmes familiaux graves ou s’il ne part pas chez un autre employeur avec une promotion, il faut absolument se poser des questions.  Il y a généralement un problème quelque part car on devient directeur financier vers  45-50 ans, et à cet âge, on n’abandonne pas son poste sans motif valable.
Le directeur financier cautionne la stratégie financière de l’entreprise et signe les comptes, s’il ne l’accepte plus c’est qu’il subit des pressions, refuse de se livrer à certains montages ou de prendre certains risques. C’est un signe qu’il ne faut surtout pas négliger.

 

Je serais assez méfiant si j’apprends qu’un directeur financier a droit à trop de stock-options ou d’actions de performance

 

Minoritaires.com : La démission du directeur financier d’EDF peu avant la décision d’investir dans Hinkley Point, devait-elle alerter les actionnaires ? 
Pascal Quiry : Il est évident que si vous aviez regardé les comptes d’EDF, si vous aviez additionné les dettes nettes, les provisions pour démantèlement, les provisions pour retraite, vous vous seriez aperçu très vite que le départ du directeur financier Thomas Piquemal n’était pas un caprice de jeunesse. La Bourse l’a assez vite compris.

 

Minoritaires.com : Y-a-t-il d’autres signes qui doivent alerter les actionnaires ? 
Pascal Quiry : Je serais assez méfiant si j’apprends qu’un directeur financier a droit à trop de stock-options ou d’actions de performance, il peut être aveuglé par la valorisation de son propre portefeuille. L’AMF dispose de ces informations et on peut aussi voir les achats et les ventes d’actions des dirigeants sur le site de l’autorité des marchés.
S’agissant des stock-options octroyées aux directeurs financiers et en général aux membres du Comex, je pense qu’elles devraient être systématiquement rendues publiques, ainsi que leur exercice, même lorsqu’il ne s’agit pas de mandataires sociaux, car ce sont des indicateurs importants.

 

Cet article a été initialement publié sur le site minoritaires.com le 22 mai 2017. Il est repris par Vox-Fi avec due autorisation.