Le 9 mars de cette année marque le 250ᵉ anniversaire de la publication de « Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations » d’Adam Smith.

Bien sûr, il est radicalement impossible de résumer une œuvre de plus de 1 000 pages (dans l’édition qui se trouve sur mon étagère) en une seule phrase ou en quelques centaines de mots.

On trouvera à la fin de la version anglaise de ce post plusieurs de mes articles au fil des ans portant sur différents aspects de l’œuvre d’Adam Smith : rien qu’en regardant les titres, on perçoit l’étendue et la profondeur de sa pensée.

Mais voici, à mon sens, l’idée la plus radicale de Smith : il redéfinit ce que doit signifier la « richesse des nations ».

Jusqu’à l’époque de Smith, la richesse d’un pays faisait référence, explicitement ou implicitement, à celle de ses dirigeants : leurs réserves d’or, leurs propriétés, leurs terres, le nombre de soldats, etc.

Smith proposa une vision radicalement différente. Il soutenait que la véritable richesse d’un pays résidait dans les capacités et les efforts de ses travailleurs ordinaires, ainsi que dans le niveau de consommation des gens moyens.

Cela vous paraît peut-être évident ? Mais vous vivez, après tout, dans un monde façonné par le grand livre de Smith.

À partir de cette idée de base, Smith s’est ensuite penché sur ce qui rend les citoyens moyens prospères.

Oui, il soulignait que le fonctionnement des forces du marché décentralisées participait à un niveau de vie plus élevé. Et si l’on regarde le monde réel, hier comme aujourd’hui, il est impossible de nier la justesse de cette observation.

Mais Smith examine aussi les impôts, les dépenses publiques, l’éducation, le commerce, le rôle de la monnaie et bien d’autres questions dans ce qui rend « riche » une nation.

Quiconque affirme que Smith fut un défenseur inconditionnel du laissez-faire est, pour parler franchement, ignare et complètement dans l’erreur.

Il devrait être possible à la fois de reconnaître que les forces du marché peuvent être extraordinairement puissantes et productives, de chercher à comprendre plus profondément pourquoi et comment cela fonctionne, et aussi de reconnaître que ces forces comportent à la fois des avantages et des coûts.

La richesse des nations est, comme son titre l’indique, une « enquête » sur ces questions.

Les lecteurs attentifs de cette œuvre ont depuis longtemps reconnu la nuance, la portée et l’ouverture d’esprit du raisonnement de Smith.

Pour illustrer ce propos, voici le dernier paragraphe (divisé ici en plusieurs passages pour plus de lisibilité) d’un essai de Jacob Viner écrit à partir d’un discours donné lors du 150ᵉ anniversaire de La richesse des nations (« Adam Smith and Laissez-Faire »).

« Adam Smith n’était pas un défenseur doctrinaire du laissez-faire. Il concevait un champ d’action large et souple pour le gouvernement, prêt à l’élargir encore si celui-ci, en améliorant sa compétence, son intégrité et son sens de l’intérêt public, prouvait qu’il méritait de plus grandes responsabilités. Il reconnaissait à l’initiative individuelle, exercée dans un cadre concurrentiel, une grande capacité à servir l’intérêt général.

[…] Il contribua grandement à libérer l’Angleterre d’un ensemble de mesures réglementaires qui avaient toujours été mal avisées et fondées sur des notions économiques erronées, mais il n’avait pas prévu que l’Angleterre aurait bientôt besoin d’un nouveau système de régulations pour protéger ses masses laborieuses contre les méthodes nouvelles — et pour elles dangereuses — de l’organisation et de la technique industrielles. Smith possédait plus que sa juste part de bon sens, mais il n’était pas prophète.

Même à son époque, alors que cela n’était pas encore évident, il comprenait que l’intérêt personnel et la concurrence pouvaient parfois se révéler perfides à l’égard de l’intérêt public qu’ils étaient censés servir, et il était donc prêt à ce que le gouvernement exerce un certain contrôle là où la nécessité était avérée et sa compétence démontrée.

Sa sympathie pour les humbles et les défavorisés, pour le paysan et l’ouvrier, était évidente. Il n’avait pas complètement réussi à se libérer des illusions mercantilistes et conservait ses propres préjugés doctrinaux et de classe.

Mais ses préjugés, tels qu’ils étaient, allaient contre les puissants et les accapareurs, et c’étaient avant tout les intérêts des masses qu’il voulait promouvoir — à une époque où même les philosophes daignaient rarement s’intéresser à leurs besoins avec bienveillance.

Il faisait peu confiance à la compétence ou à la bonne foi du gouvernement. Il savait qui le contrôlait et quels intérêts il servait, même si son jugement à l’égard des magistrats locaux était sans doute excessivement sévère.

Il voyait néanmoins qu’il fallait, faute de meilleur instrument, s’en remettre au gouvernement pour accomplir nombre de tâches que les individus, en tant que tels, ne feraient pas, ne sauraient pas faire, ou ne feraient que médiocrement.

Il ne croyait pas que le laissez-faire fût toujours bon ou toujours mauvais. Tout dépendait des circonstances ; et Adam Smith, du mieux qu’il le pouvait, en tenait compte dans chaque cas.

En ces temps d’écoles de pensée concurrentes, chacune convaincue — fût-ce temporairement — de détenir seule le vrai chemin vers la vérité économique, il est rafraîchissant de revenir à La richesse des nations, avec son éclectisme, sa sérénité, son bon sens et sa disposition à admettre que ceux qui voyaient les choses autrement n’avaient pas complètement tort. »

 

Cet article a été publié sur Conversable Economist le le 16 mars 2026.