La chance souriait à Matt Colvin jusqu’ici. Il gagnait sa vie en farfouillant les bonnes occasions d’achat pour les revendre avec marge sur Amazon ou eBay. C’est un métier qui demande une bonne dose de flair, un peu de sueur et surtout d’être très réactif. Par exemple, voici que vient le coronavirus. En bon professionnel, Matt a vite senti que l’événement, encore négligé de tous, allait faire gicler le prix des masques et des gels antiseptiques.

Il était donc parti avec sa camionnette pour rafler tout ce qu’il trouvait comme gels et masques dans les magasins du Tennessee, où il habite. Il avait même vadrouillé dans l’État voisin du Kentucky. Au total, il avait pu stocker 17.700 bouteilles de gel antiseptique, et avait commencé à les écouler en décuplant le prix sur Amazon, au moment où les gens s’affolaient pour en trouver, où les magasins étaient vides et les fabricants en rupture de stock. Il était M. Gel, le roi du macadam.

Ce fut le début de sa chute, déclenchée par un article incisif du New York Times. Tout s’est retourné en quelques jours : des mails vengeurs ont afflué, insultants ou menaçants pour lui et sa famille ; le procureur de l’État du Tennessee s’est réveillé et a invoqué une loi anti-prix abusifs de l’État, qui interdit ce que l’anglais appelle le price-gouging, du mot français « gouge », un ciseau à bois cylindrique qu’utilisent les menuisiers (d’où on aimerait que vienne le mot « goujat »). Plus encore, Amazon et eBay ont compris quelles pratiques abritaient leurs places de marché et y ont peut-être vu une occasion de s’acheter un supplément d’âme. Ils ont (enfin) fait tourner leurs logiciels pour détecter des décalages insolites de prix entre leurs propres ventes et celles des vendeurs hébergés par eux.

C’est ce que montre le graphique suivant, tiré du papier du New York Times. Il s’intéresse au prix agrégé des vendeurs tiers, en jaune, (il n’y a donc pas que Matt dans le coup !) et en noir au prix des ventes directes par Amazon. On y note en passant que le prix d’Amazon, algorithme ou pas, montait lui aussi joyeusement, certes moins vite que celui des autres vendeurs, avant de chuter brusquement au moment où l’affaire s’est ébruitée et où il importait de se montrer sous son jour le plus citoyen.

Il y a même eu du zèle de la part d’Amazon et eBay : les deux sites ont délisté Matt des vendeurs agréés, lui retirant ainsi tout moyen de poursuivre son activité, montrant au passage à tous le risque pris à faire dépendre son activité que d’un seul distributeur, fût-il Amazon ou Airbnb !

Eh oui, cela s’appelle faire des sous sur le malheur des gens et évoque les multiples accapareurs, agioteurs ou regrattiers qui faisaient de même avec le blé pendant les pénuries qui ont précédé la Révolution française.

Il y a une question morale ici, appuyée parfois par la loi. En France, il y a une législation générale sur les prix abusifs, mais qui n’est pas spécifiquement reliée à une pénurie causée par un désastre. Le Tennessee a une législation plus ciblée qui empêche les gens « de pratiquer des prix déraisonnables pour des biens et services essentiels, incluant l’essence, en réponse directe à une calamité. »

Pourtant Matt, dans les premiers temps, gardait la conscience tranquille. Bravache, il répondait au journaliste du New York Times : « Les lois contre les prix abusifs ne sont plus adaptées à l’époque que nous vivons. Elles sont faites pour M. Dupont qui double le prix de l’essence de sa station-service en période d’ouragan. »

En fait, disait-il avec un beau vocabulaire d’économiste, « je corrige des inefficiences de marché. » En effet, certaines régions ont davantage besoin de masques et de gel que d’autres, et mon rôle est d’envoyer l’offre là où la demande est la plus importante. Il ajoutait : « Je pense honnêtement que c’est comme un service public. Je suis payé pour mon service au public. »

Ce langage, c’était avant. Il faut être un mordu du marché parmi les plus extrêmes pour dire qu’il est bon qu’il y ait des prix abusifs, parce que ce sont eux qui déclenchent un afflux de l’offre propre à rééquilibrer le marché. Car voici le pauvre Matt détruit à présent, ruiné, humilié, privé de son juteux commerce. Lui, humble regrattier, gagne-petit de la spéculation, modeste écumeur de supérettes avec sa camionnette, le voici anti-héros absolu, symbole abject du néolibéralisme le plus débridé ! Quelle dégringolade ! Une figure tragique, ce Matt !

À présent, il s’excuse publiquement. Il se résigne à faire don de ses 17.000 bouteilles de gel à des associations caritatives, comme le rapporte ce second article du New York Times.

Cette question du prix abusif a toujours été activement disputée. Pour la philosophie morale, elle pose un double problème d’équité et de dignité : équité parce que voici que le pauvre n’a plus accès aux moyens de se protéger du virus, ce qui est un cas où une procédure de rationnement général ou de choix au hasard est moralement plus juste (une question, dit-on, qui se pose aujourd’hui dans les hôpitaux de Lombardie, submergés par les afflux de personnes gravement atteintes) ; dignité, parce qu’on met dans le domaine du pur marché un bien essentiel à sa propre vie, qui se voit ainsi dégradée au rang de marchandise. Le marché corrompt, de ce point de vue. L’argent n’a pas d’odeur, mais il peut vilainement tacher.

Ceci n’ouvre pas en soi une critique des marchés, comme le reconnait Michael Sandel, qui a écrit un livre important sur le sujet, que j’ai recensé dans la revue Esprit : « Ce que l’argent ne saurait acheter : Les limites morales du marché », Seuil, 2014. Que tout le monde ne puisse s’acheter une Ferrari n’est pas une condamnation du marché des voitures. Les marchés restent « des instruments utiles et efficaces », dit-il. Mais ils sont bien davantage que de purs mécanismes d’allocation. Ils amplifient le sentiment d’injustice en présence de fortes inégalités de revenus ou de conditions. On doute que l’acheteur d’une Ferrari ait à sacrifier les achats de fournitures scolaires de ses enfants.

Pour montrer toutefois l’ambiguïté de la notion de prix de marché, il suffit de se rapporter à Thomas d’Aquin, le grand prêtre du concept médiéval de « juste prix ». Il évoque le cas d’un marchand qui arrive avec ses réserves de blé dans un pays qui vient de subir une grande disette, et qui sait pertinemment que de nombreux marchands lui font suite et pourront ainsi fournir du blé en abondance[1]. Le marchand a-t-il le droit, demande Thomas, de vendre son blé au prix qui prévaut sur le moment, évidemment un prix gonflé par l’énorme demande ? Ou doit-il annoncer que du blé arrive incessamment en grande quantité, ce qui fera chuter le prix ? Verdict : il peut vendre son blé au prix courant sans enfreindre les règles de justice. Thomas semble quand même hésiter ici, puisqu’il se dépêche d’ajouter que le marchand agirait toutefois vertueusement à donner la pleine information au marché. On renvoie le lecteur ici à un billet du site internet Vox-Fi pour analyser plus en détail cette position intrigante.

 

[1] On trouve la citation dans La Somme, II, II, q. 77, a. 3, ad. 4.

 

Cet article a été initialement publié sur le site variances.eu le 23 mars 2020. Il est repris par Vox-Fi avec due autorisation.