L’ex-gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, rappelait la tragédie des horizons, faisant référence à ces risques collectifs catastrophiques et susceptibles de se manifester bien au-delà de l’horizon des décideurs actuels. Bill McKibben, journaliste, lauréat du prix Nobel alternatif et militant écologique américain, observait : « L’argent est l’oxygène par lequel brûle le feu du réchauffement climatique », prêchant pour un désinvestissement massif des combustibles fossiles. L’Union européenne a lancé un vaste chantier de verdissement de l’économie, à travers différentes normes. Elle le fait par le jeu des normes, en définissant les activités économiques ayant un impact favorable sur l’environnement (classification ou taxonomie verte avec l’objectif d’orienter les investissements). S’il faut saluer cette initiative politique, il faut éviter une régulation mal conçue ou trop intrusive qui amènerait les acteurs à cocher des cases plutôt qu’à donner le meilleur d’eux-mêmes.

Le marché financier, même efficient, peut au mieux synthétiser l’information passée, mais demeure incapable de fournir une boussole pour s’orienter vers l’inconnu. C’est donc aux acteurs politiques, à travers les institutions publiques, de développer un cadre fondé sur l’intérêt collectif à long terme. Les banques centrales ont ici leur place pour encourager l’investissement vertueux et responsable et ainsi jeter un pont entre le présent et l’avenir.

La DFCG a récemment publié, en partenariat avec l’Ordre des experts-comptables, son livre blanc sur la comptabilité environnementale et l’intégration des données financières de la RSE.

Le directeur financier est un acteur incontournable de la transformation RSE de l’entreprise, qu’elle soit publique ou privée. Il a un rôle moteur pour transformer une perception de contrainte financière en une opportunité. La temporalité ne doit pas être perçue comme contradictoire entre performance et durabilité !

Le directeur financier est à la croisée des chemins de toutes les fonctions de l’entreprise. La mise en place d’indicateurs simples mais pertinents de performance environnementale, la prise en compte des enjeux de la RSE dans la cartographie des risques (non pas à 10 % mais avec une exigence minimale d’un seuil de 50 %), et une gouvernance transparente sur les choix d’investissement sont autant d’actions qui permettront la prise de conscience des parties prenantes (actionnaires, management, collaborateurs, organisations patronales et syndicales, tiers, etc.). Un travail de pédagogie est nécessaire pour prendre en compte, non pas la comparabilité dans un secteur donné, mais l’évolution positive de ces indicateurs dans le temps. Le directeur financier est le garant de la fiabilité de ces mesures, avec des engagements de transparence et d’éthique.

 

Il doit aussi aller plus loin dans ses analyses avec le coût total d’utilisation (ou « total cost of ownership »), en intégrant toute la chaîne de valeur (notamment l’exploitation des terres rares, le recyclage, etc.). Il reste cependant l’écueil de la valorisation du transport et de son réel coût environnemental. Dans la filière bois, par exemple, comment calculer – avec l’abattage en France, le transport par bateau vers un ou plusieurs pays puis le retour par avion-cargo en produit fini ou semi-fini – le coût environnemental (notamment gaz à effet de serre) ou les conditions sociétales (notamment sous-traitance) dans le coût réel du produit ? Il est important de définir des guidelines dans la lignée des droits à polluer en intégrant une ou deux variables supplémentaires comme le poids transporté, le choix du moyen de transport et son contenant, etc.

 

Deux autres mesures devraient également être recommandées : d’une part, la possibilité de bénéficier d’ un crédit d’impôt (dans le même esprit que le CIR) pour encourager l’investissement immédiat de remplacement « décarboné » ou de valorisation des déchets ; d’autre part, l’alignement des coûts de transformation environnementale avec leur financement et le retour sur investissement pour favoriser un projet RSE avec changement de méthodes. Si nous voulons réussir, il ne faut pas que le long terme obère le court terme. Les coûts de transition devraient être capitalisés avec un amortissement et un impôt différé en ligne avec le cycle du retour sur investissement, de même pour le financement. Ces éléments présents soit spécifiquement dans les comptes sociaux, soit dans une comptabilité dite « RSE », feraient l’objet d’une analyse dans les annexes.

En réconciliant le court terme avec le long terme pour toutes les parties prenantes de l’entreprise, le directeur financier peut alors espérer que la recherche des intérêts particuliers aboutisse à préserver l’intérêt général… et même à verdir la main invisible du marché !

 

Cet article a été publié sur Option Finance le 13 avril 2022.