Pourquoi voudrait-on, autour de la notion de « juste prix », entraîner le bon lecteur de La Lettre Vernimmen.net dans les arcanes de la théologie médiévale ? Eh bien, parce que le débat qui a eu lieu à l’époque féodale et préclassique apparaît, pour qui s’intéresse à la finance, d’une modernité étonnante. Il enrichit à coup sûr nos discussions sur ce qu’est le fonctionnement d’une économie de marché dans sa capacité à fixer les prix. Voyons la chose.

Le « juste prix » a connu une histoire intellectuelle un peu curieuse sous l’influence de toute une école d’historiens, ramenant l’idée à quelque chose d’obscur, teinté de subjectivité, mise en place par les religieux de l’époque pour faire pièce aux forces aveugles du marché et limiter la concurrence qui tend toujours à affaiblir l’un ou l’autre des participants. On rattachait cette demande d’un prix juste à une société très hiérarchique et protectrice, reposant sur l’honneur plus que sur l’intérêt individuel, une société segmentée en guildes professionnelles dont le but était, entre autres, de protéger ses membres de la rugosité du marché. Il s’agissait, dans les échanges économiques, que les personnes puissent vivre correctement selon leur rang établi une fois pour toutes. Pour dire les choses de façon tranchée, mais qu’on trouve de façon plus élaborée chez Max Weber ou Werner Sombart, le juste prix, c’était dans cette vision une protection contre le marché. L’Église catholique, qui a poursuivi au moins jusqu’au XVIIe siècle une réflexion très intense sur ce qu’est une économie d’échange, est devenue curieusement silencieuse par la suite, et a aidé à propager cette idée d’un prix juste parce qu’opposé à la détermination aveugle du marché. Il faut attendre le XXe siècle pour retrouver chez elle une vision plus équilibrée.

On doit à un historien d’origine flamande, Raymond de Roover, d’avoir, par un article fameux publié en 1953[1], bousculé cette interprétation trop commode. Il commence par montrer qu’à l’origine de l’interprétation « anti-marché » du « juste prix », il n’y a qu’un seul texte, cité et re-cité, venant d’un théologien allemand assez mineur du XIVe siècle, Heinrich von Langenstein. Celui-ci indiquait, qu’à défaut d’une fixation du prix par les autorités publiques (sa préférence), un producteur ne pouvait fixer son prix au-delà de ce qui allait lui assurer un gain lui permettant de maintenir son statut. S’il allait au-delà, disait-il, ce serait de l’avarice. D’où une hiérarchie simple des valeurs : d’abord, l’autorité publique, ensuite et à défaut, des intervenants, artisans, ouvriers, guildes, etc., qui s’abstiennent de pratiquer des marges au-delà de ce qu’il est séant, dans cette société très ordonnée, pour chacun d’eux de gagner.

Or, les grands textes sur le sujet remontent à une époque bien antérieure et racontent tout autre chose. Le plus fameux est le capitulaire introduit par Charlemagne (le Pricuit) – un texte qui fut introduit au XIIIe siècle dans le droit canon – qui stipulait que le prêtre devait admonester ses fidèles afin qu’ils ne chargent jamais un prix au-delà de ce qui était pratiqué sur le marché local. Certes, en cas de plainte, le prêtre se chargerait lui-même de déterminer le prix « avec humanité ». Mais la règle était : marché local d’abord.

Les deux théologiens majeurs que sont Albert le Grand et Thomas d’Aquin se sont longuement exprimés sur le sujet. Albert indique notamment que le juste prix, « c’est ce qu’est la valeur d’une marchandise selon l’estimation du marché au moment de la vente ». Toujours la référence à l’échange prévalant sur le marché. À propos de Thomas d’Aquin, de Roover cite ce passage de la « Somme » pour le moins étonnant. Thomas évoque le cas d’un marchand qui arrive avec ses réserves de blé dans un pays qui vient de subir une grande disette, et qui sait pertinemment que de nombreux marchands lui font suite et pourront ainsi fournir du blé en abondance. Le marchand a-t-il le droit, demande Thomas, de vendre son blé au prix qui prévaut sur le moment, un prix évidemment gonflé par l’énorme demande de blé ? Ou doit-il annoncer que du blé arrive incessamment en grande quantité, ce qui fera chuter le prix ? Verdict : il peut vendre son blé au prix courant sans enfreindre les règles de justice. De Roover signale malicieusement que la plume de Thomas semble hésiter ici puisqu’elle se dépêche d’écrire que le marchand agirait toutefois vertueusement à donner la pleine information au marché. L’exemple choque nos yeux modernes. On assimile cette pratique à du « prix abusif ». C’est ce dont se plaignaient les habitants de Miami à qui l’on demandait de quitter la région devant l’avancée du cyclone Irma en septembre 2017 quand ils subissaient un doublement des tarifs aériens. Seuls les thuriféraires les plus extrêmes du marché iraient à dire qu’il est bon qu’il y ait des prix abusifs, puisque ce sont eux qui déclenchent un afflux de l’offre propre à rééquilibrer le marché à la baisse.

Quoi qu’il en soit, la primauté du marché dans la définition du juste prix est clairement affirmée, même s’il ne s’agit pas de n’importe quel marché, on va le voir très vite. Selon un exemple donné par un commentateur de Thomas dans le siècle qui a suivi, un producteur n’est pas en droit d’attendre de son produit une « juste » rémunération, à savoir une rémunération qui le paie de son travail et son effort, si par mégarde il n’arrive pas à vendre au même prix que ses concurrents. Il doit accepter le prix courant, même s’il ne couvre pas ses coûts, parce qu’il s’agit du prix déterminé collectivement, « par la communauté ». Le théologien dominicain Francisco de Vitoria, au début du XVIe siècle, était plus clair encore : les coûts de production, les salaires ou le risque encouru ne sont pas un critère pour juger du bon prix (ceci contre l’idée qu’un juste prix n’est qu’une marge raisonnable sur les coûts) : c’est l’offre et la demande qui dictent les conditions de la vente. Les producteurs inefficaces ou malchanceux n’ont qu’à assumer les conséquences de leur incompétence, malchance ou défaut de prévision.

Il y avait certes des exceptions. Les couvents bénédictins – un ordre qui produisait et vendait ses produits – avaient pour règle de ne pas respecter le marché local pour fixer les prix de vente de leurs produits. Il leur fallait toujours une décote, ceci pour ne pas dépendre du diktat du marché et pour faire montre de générosité. Ce faisant, ils respectaient d’un côté le marché, pour fixer leur décote, mais le perturbaient de l’autre, en détruisant la rentabilité pour les producteurs alentour, ce qu’en termes modernes on appelle la concurrence déloyale.

L’historienne Laurence Fontaine note à quel point la référence au marché était omniprésente à cette époque, ceci bien avant la rupture capitaliste que les historiens fixent au XVIIIe siècle[2]. Un instrument privilégié était celui des enchères, qu’on utilisait quasiment toujours s’agissant des biens de base tels que les céréales, le pain ou la bière, des biens dont on sait qu’ils sont marqués par une forte volatilité du prix (en cas de rupture de stock, le prix peut monter extrêmement vite et fort, parce que l’offre n’est pas rapidement adaptable). Et l’enchère – enchère en général ouverte, comme dans une criée aux poissons – était jugée efficace pour diffuser l’information et affecter le bien à celui qui en avait le besoin le plus grand (à revenu identique, nuancerait l’économiste moderne). Elle note que seuls les aristocrates et les ordres monastiques ne souhaitaient pas se lier aux prix de marché, en achetant à la fois à crédit et en dessous du prix affiché, parce que les codes d’honneur de l’époque impliquaient de ne pas se plier à des relations contractuelles anonymes comme celles du marché. Pour la citer : « Mais, à l’égal des nobles, (le) statut (des moines) leur impose de maintenir leur différence dans tous les actes de la vie et, ils refusent, eux aussi, le marchandage qui place vendeurs et acheteurs sur un pied d’égalité. »

Nos comptables modernes ont relancé fortement le débat sur ce que doit être le prix à prendre en compte pour mesurer les flux dans la comptabilité d’entreprise. Ils parlent de « juste valeur » comme du prix qui serait reçu pour la vente lors d’une transaction « normale » (orderly transaction) entre des participants de marché à la date d’évaluation. Notons qu’on parle de « valeur » plutôt que de « prix », pour aussitôt dire que la valeur…, c’est le prix. Il reste dans cet usage du mot valeur une sorte de vision essentialiste par laquelle le prix ne caractériserait que la surface des choses, soumis qu’il est aux hasards du marché, sans consistance ni rationalité. Il faudrait au contraire quitter cette « illusion » du prix, pour rechercher la vraie valeur de l’objet ou de l’actif. Cette vision n’a jamais été plus explicite que chez les économistes classiques, jusqu’à Marx compris, qui cherchaient dans le facteur travail le principe organisateur de la valeur, caché sous le phénotype du prix. Nos anciens du Moyen-Âge ne rentraient pas dans ce distinguo. Ils se reconnaîtraient dans ce qu’en disait Adam Smith pour qui la valeur est « ajustée non par une quelconque mesure, mais par la négociation et le marchandage du marché »[3]. Ou bien chez Hobbes qui disait plus d’un siècle avant Smith : « La valeur de toutes les choses soumises à contrat est mesurée par l’appétit des contractants, et ainsi la juste valeur est ce qu’ils sont disposés à payer. » Mais on va voir que nos théologiens allaient beaucoup plus loin que Hobbes.

Le marché, mais pas n’importe quel marché

En effet, ils étaient avertis des limites que rencontrait fréquemment le marché. Une des voix les plus écoutées au XVIe siècle, le cardinal Cajetan, un thomiste averti, indiquait ainsi ce qu’il fallait entendre par la notion de juste prix : « il s’agit du prix qui, à un moment donné, peut être obtenu des acheteurs, à la condition d’une information partagée et d’une absence de fraude et de coercition ».

Nous y sommes. Le juste prix, c’est le prix de marché, mais d’un marché qui fonctionne bien, à tout le moins dans son partage de l’information et dans la mise en relation de participants libres et non contraints. La très grande école jésuite espagnole, celle que moquait brillamment mais bien à tort Pascal dans ses Provinciales, ajoutait une notion supplémentaire et toute nouvelle à l’époque, celle de « concurrence ». Pour que le marché exprime bien le prix, il fallait une multiplicité d’acheteurs et de vendeurs, permettant une bonne circulation de l’information, non soumis à l’obstruction de monopoles. On s’insurgeait par exemple contre le monopole qu’avaient acquis les marchands de Séville dans l’offre de métaux précieux en provenance des Amériques : ils faussaient le prix de rien moins que l’argent ou l’or, c’est-à-dire de la monnaie. Un monopole empêche de disposer de la bonne information, il exerce une coercition sur les acheteurs ou les vendeurs. On voit alors s’avancer alors la notion chère aux économistes de la fin du XIXe siècle, et bien sûr idéalisée, d’un prix normatif qui s’établirait dans les conditions épurées d’un marché de concurrence pure et parfaite. Les rentes acquises par des positions de force ou par de l’information cachée éloigneraient de ce « bon » prix.

Pour ces commentateurs médiévaux, la solution était immédiate : si le marché ne fonctionne pas bien, c’est aux autorités de prendre la main, de décréter ce que sera le « juste prix ». D’où d’ailleurs l’assimilation, souvent faite par les historiens, du « juste prix » au « prix administré », ce qu’on appelait la « taxation » du prix. De fait, le prix de beaucoup de marchandises était « taxé » et, s’agissant du blé, quand il a été trop rapidement libéralisé avant la Révolution française, sous l’impulsion des économistes des Lumières, les conditions d’un marché libre étaient loin d’être réunies, de sorte que le marché a été livré à moult « accapareurs », « agioteurs » ou « regrattiers ».

La fixation du prix par un expert ou par le Prince est un moyen rudimentaire, mais elle évoluera vers ce qu’il est devenu au XXe siècle, à savoir une régulation des marchés, à la fois des biens et services, du travail et des actifs financiers. Il s’agit d’assurer que le jeu concurrentiel s’exerce pleinement, notamment par une action aussi rigoureuse que le jeu politique le permet. Mais nos théologiens touchaient déjà le point : le marché est la bonne référence de la valeur, mais s’il s’agit d’un marché mis dans les bonnes conditions de fonctionnement.

Prolongeant cette discussion, on peut s’interroger sur la notion de « valeur fondamentale » utilisée en finance. Elle dit cette chose simple que la valeur d’un actif – et au demeurant de tout bien – est la somme en date d’aujourd’hui des services, pécuniaires ou non, qu’il peut rendre dans le futur. Elle inspire les techniques d’évaluation des actifs financiers. Mais comme le note Eugène Fama[4], la définition est quelque peu tautologique. On peut tout aussi bien dire que la valeur à aujourd’hui des services futurs rendus est mesurée par la valeur présente de l’actif. Car il faut un modèle, MEDAF ou autre, et il faut une prévision de flux futurs, pour faire cette évaluation. Que dit alors le test ? Mesure-t-on l’écart du prix à la valeur ou bien la pertinence même du modèle, ce que Fama appelle le « dilemme de l’hypothèse jointe » ? Le vrai test de mesure de la valeur de l’actif est celui où le marché qui fixe son prix fonctionne de façon idéalement concurrentielle. C’est la leçon, certes pas toujours opératoire, qu’apportent les débats médiévaux dont on se fait ici l’écho.

 

[1] Raymond de Roover, « The Concept of the Just Price: Theory and Economic Policy », The Journal of Economic History, Vol. 18, n° 4,1958, pages 418 à 434. Malheureusement, non disponible en accès libre sur internet.

[2] Voir : Laurence Fontaine, L’économie morale. Pauvreté, crédit et confiance dans l’Europe préindustrielle, Paris, Gallimard, 2008.

[3] Et qui pourtant s’est essayé parmi les premiers économistes à expliquer la valeur à partir de la quantité incorporée de travail dans la production du bien.

[4] Dans le discours de réception de son Prix Nobel.

 

Cet article a été initialement publié dans La Lettre Vernimmen.net n°168 de mai 2019. Il est repris par Vox-Fi avec due autorisation.