Voici une question à la fois classique et immense. Aussi, se dépêche-t-on d’en limiter étroitement les contours. Par inégalité d’abord, on entend uniquement l’inégalité de revenu ou de patrimoine ; et par marché, un marché qui fonctionne bien, c’est-à-dire où les règles de concurrence sont respectées, où les rentes créées et maintenues par des monopoles ou barrières à l’entrée n’existent pas, où l’information circule parfaitement entre les acteurs et où les lois sont respectées, notamment celles portant sur le respect des contrats. On se met aussi dans une situation hautement fictive où les talents et l’éducation sont les mêmes pour tous, de sorte que le marché ne peut avantager – ce qu’il fait bien sûr naturellement – celui qui a des dispositions spéciales ou des avantages naturels : une belle allure pour celui qui veut être mannequin ; un don pour le codage pour celle qui postule chez Google. On ne place pas pour autant dans une situation de parfaite égalité d’opportunités, qui supposerait, selon la définition classique qu’on en donne, une égalité dans l’accès au patrimoine et à l’éducation. Les individus ont en gros le même « capital humain », en termes d’éducation et, ajoute-t-on, talents, mais pas en matière de patrimoine financier ou matériel, quelle qu’en soit l’origine, legs ou chance.

La question devient : un tel marché concurrentiel a-t-il tendance à résorber ou à accroître sur la durée ces inégalités ?

La réponse donne lieu à controverse. On reconnaîtra aisément qu’un tel marché ouvre des opportunités à tous quelles que soient les positions de départ parce qu’il fait disparaître les barrières de statut, les rentes ou surprofits et qu’il permet un anonymat propice à limiter les sujétions au pouvoir d’autrui. L’arbitrage continuel sur les prix et les rémunérations qu’impose la concurrence a un perpétuel effet égalisateur. Le système des prix et des rémunérations fournit en général de bonnes incitations à mettre ses talents en œuvre pour davantage de production et de richesse. Enfin et surtout, le marché est un moyen efficace et peu coûteux de coopérer avec les autres. Si je désire un bien que d’autres gens veulent, le prix s’élève et je dois trouver chez les autres, par les services que je leur rends, les ressources nécessaires à l’obtenir. Ainsi mes choix m’imposent, de façon impersonnelle, de tenir compte des coûts et avantages de ces choix pour les autres. D’où les notions d’égalité et de liberté des parties dans l’échange, qu’on entend souvent mettre en avant.

Malgré cela, on répond ici que le marché accroit les inégalités. Pour dire les choses simplement, l’argent va à l’argent. Cinq raisons à cela, les quatre premières tournant autour de la notion financière de risque.

  • La richesse permet l’auto-assurance de par sa capacité à absorber un choc et éviter la faillite, et de par sa capacité à diversifier les risques. On économise ainsi les coûts d’intermédiation de l’assurance.
  • La richesse permet de la même façon de prendre plus de risques, et le risque est rémunérateur sur la durée. Un résultat classique en finance est ce qu’on appelle l’equity puzzle, qui indique que l’investissement en actifs risqués, dont les actions, dont l’entreprise, rapporte davantage que ce que voudrait une rémunération normale du risque. Certains jeux de société, comme le poker ou le monopoly (qui est malgré son nom un jeu où la concurrence est respectée), en donnent une idée intuitive.
  • La richesse, ce sont des actifs détenus en propre, et donc une capacité à mettre des actifs en gage pour obtenir du crédit. Ce sont par conséquent aussi des fonds propres, qui facilitent également l’accès au crédit. On profite ainsi d’un double avantage : l’effet de levier, par lequel le rendement des actifs est plus fort que le coût du crédit, permettant au détenteur des fonds propres de mettre la différence dans sa poche ; l’effet de croissance, par lequel le taux de croissance de l’économie est en moyenne supérieur au coût du crédit, de sorte que la dette le plus souvent « se rembourse toute seule ».
  • La richesse, c’est un effet de levier sur le capital humain. Principalement, elle donne les moyens d’économiser de son temps personnel en sous-traitant auprès de tiers les tâches à plus faible productivité (tâches domestiques en particulier) ou les tâches pour lesquelles il faut un temps d’apprentissage long. Elle permet de rentrer dans des contrats de travail en étant du côté de l’employeur, rémunérant le capital humain comme il le fait du crédit obtenu, à savoir par une rémunération fixe et non liée aux résultats. À l’autre extrême en termes de richesse, on voit la personne démunie consommer son temps en des tâches à faible productivité, ou qu’elle pourrait éviter si elle avait normalement accès aux différents marchés de biens et services. Il suffit de mentionner le non-accès à la carte de crédit, qui oblige la personne à aller chercher son argent à La Poste ; ou à l’assurance-santé qui empêche la personne de développer tout son potentiel.

On pourrait répondre que ces quatre premiers cas ne sont souvent que le symptôme de marchés non concurrentiels ou incomplets. Un pur marché du crédit permettrait à tous l’accès au crédit, par des procédures de mutualisation ; même chose pour certains marchés de l’assurance. Mais cette réponse ne tient pas : les coûts de transaction et d’information nécessaires au bon fonctionnement de tels marchés les rendent non viables en pratique. Soutenir une approche volontariste-marché dans ces domaines relève en l’état actuel des techniques et pour longtemps de l’idéologie. Le marché de l’assurance-santé en est le meilleur exemple.

D’autant qu’un cinquième facteur intervient alors qu’il repose quant à lui sur un parfait mécanisme de marché.

  • Le marché discrimine selon les biens. Quand deux personnes de ressources différentes viennent sur un marché dont le prix est par définition unique, la personne à haut revenu est toujours capable de mettre « plus » pour acquérir le bien. Autrement dit, elle achète toujours un bien de base à un prix inférieur à son prix de réserve, tandis que la personne à faible moyen achète toujours à un prix proche de son prix de réserve. Un marché concurrentiel fabrique automatiquement de larges surplus – la différence entre prix de marché et prix de réserve – pour ceux qui ont beaucoup d’argent. Les gens pauvres ne profitent de tels surplus que pour les produits réellement banals, tel que le sel, le pain ou la pomme de terre. On reconnait dans ce mécanisme le débat très actuel sur la consommation « contrainte » et la consommation libre. Disposant d’un large accès à une consommation libre qui comporte des biens comme la santé, la culture, les loisirs ou l’éducation, la personne aisée en retire un avantage de productivité, pour elle ou ses enfants, qui renforce sa richesse.

Ainsi, malgré les mérites à reconnaître à une économie de marché fonctionnant bien, avec de bonnes institutions et de bonnes règles de concurrence, ces cinq facteurs accroissent en général les inégalités de richesse. On verra donc les longues périodes de paix et de stabilité politique coïncider avec une inégalité croissante de la population. C’est une telle période qui s’est ouverte en Europe au sortir des guerres napoléoniennes ; c’est une autre de ces périodes que l’on connait depuis la fin des deux guerres mondiales – qui n’en ont été qu’une seule. Cette tendance lourde à l’inégalité s’ajoute à d’autres sources d’inégalités qu’on voit particulièrement à l’œuvre dans des périodes de forte innovation technique, comme celle que l’on vit en ce moment :  la prime donnée à l’éducation et au talent, dans une économie mondialisée et numérique, est bien plus forte que dans des périodes plus stables, où le progrès technique est moindre et où ce sont les inégalités de position et de patrimoine qui l’emportent, avec renfort et incrustation des phénomènes de caste.

Ce court développement a des conséquences claires en matière de politique économique et sociale, si la société compte parmi ses objectifs de limiter des disparités trop fortes de richesse. Elle ne peut se limiter à une politique de réglementation pro-concurrentielle, si importante que soit cette fonction. Elle doit y ajouter ou renforcer toujours deux autres classes d’instruments :

  1. Introduire des mécanismes de solidarité en sus des mécanismes concurrentiels, contrevenant à la règle de fixation du prix ou du revenu selon le jeu normal du marché. L’assurance-santé ou vieillesse ne peut fonctionner de façon politiquement acceptable qu’avec des mécanismes redistributifs ; le marché de l’éducation pareillement. On voit ainsi des biens subventionnés ou gratuits, tels le logement, les loisirs, la culture, etc.
  2. Limiter la force du droit de propriété, principalement par le jeu de la politique fiscale : sur l’héritage et les transferts d’actifs, sur le revenu, sur la consommation. Or, le système fiscal comporte de nombreux biais qui favorisent la richesse, comme par exemple l’avantage donné à la forme juridique de société pour contracter de la dette ou se mettre en faillite, la non-taxation des autoproductions, au premier rang desquelles le service de logement que se rend gratuitement le propriétaire de son logement, la sous-taxation des revenus du capital, etc.

Manier ces deux sujets est au cœur du débat démocratique.