Le nouvel appel climatique de Bill Gates
Gates faisant partie des grands influenceurs et philanthropes de la planète, on ne peut que lire avec soin la tribune qu’il vient de publier sur la lutte climatique, en marge, mais à destination de la présente COP de Belém, au Brésil.
Quelques réactions suivent, négatives pour commencer, avant d’en arriver à sa proposition centrale, car elle mérite attention (point 5 ci-après).
1- « Le réchauffement climatique n’est pas la fin de la civilisation », commence-t-il. C’est un danger, mais il y en a d’autres, écrit-il, comme la malaria et la malnutrition.
D’où une première réaction : il est maladroit et dangereux d’euphémiser le danger climatique, et assez provoquant de le faire quelques jours avant Belém. C’est ce que la presse internationale retient de son intervention. Un scénario à +3 °C en 2100 n’entraîne peut-être pas la disparition de l’espèce, mais représente un choc majeur sur la civilisation humaine et sur le monde vivant. S’il faut éviter la panique tétanisante, il y a beaucoup de raisons de penser qu’il s’agit du premier des dangers, plus que la malaria, certainement. Une situation de guerre généralisée le serait aussi, mais pourrait très bien résulter d’une rareté des ressources au niveau mondial ou du déferlement de populations chassées de leurs territoires, à la suite du dérèglement du climat.
2- Gates a raison de souligner que le risque climatique pèse essentiellement sur les pauvres et sur les pays pauvres. Mais c’est renverser cause et effet que d’indiquer que la réduction de ce risque passe par la réduction de la pauvreté. Ce faisant, on privilégie outre mesure l’adaptation sur l’atténuation : oui, des gens ou un État plus riches peuvent s’offrir des climatiseurs quand les pauvres ne le peuvent pas. Mais la baisse des émissions, et donc le frein mis à la hausse des températures, allège, pour commencer, l’obligation d’installer des climatiseurs partout. Moins d’émissions est économiquement efficace pour maintenir la qualité de la vie.
N’est pas convaincant non plus le constat de l’arrêt, voire du déclin, de la consommation d’énergie par tête dans les pays les plus avancés (graphique venu, comme les suivants, de la tribune de Gates), laissant entendre que le jour où les pays moins avancés les rejoindront, il en ira de même chez eux aussi. D’abord, parce que le déclin chez les premiers tient beaucoup aux exportations d’industries lourdes en carbone chez les seconds ; ensuite, parce que le rattrapage des moins avancés implique une très forte demande d’énergie ; enfin, en raison de la très forte demande qu’on peut anticiper venant des industries de l’information et des serveurs, qui en sont la colonne vertébrale.

3- Il faut certainement éviter le catastrophisme. Gates a donc raison de mettre un peu d’optimisme dans les cœurs en montrant le chemin accompli dans la décarbonation. Mais ne pas le faire de façon trompeuse : les progrès sont très lents et nous laissent sur une trajectoire d’émissions inquiétante. Les prévisions longues à 30 ans ont peut-être baissé de 29 gigatonnes de CO₂ à horizon de 30 ans, comme il le dit, mais la réalité n’est aujourd’hui que de 4 gigatonnes en dessous de ce qu’on prévoyait en 2010 pour 2025 (graphique annoté).

4- Est bien sûr correcte l’idée qu’il faut un calcul économique pour décider des cibles les plus pertinentes dans la lutte climatique. En effet, les ressources à mobiliser ici ne pourront aller là. Gates touche du doigt le risque de choisir des cibles à court terme au détriment du long terme. Si les mesures contre les engrais riches en émissions de carbone ou contre toute centrale fossile se font au détriment de la croissance, c’est-à-dire de la capacité du pays à dégager des ressources pour trouver des solutions durables anti-carbone, alors la politique climatique est malavisée. Une centrale à gaz peut être une étape utile dans une stratégie bas carbone si elle remplace une centrale à charbon. C’est toute la question des bons indicateurs de mesure pour aider à cet arbitrage, qui restera en tout état de cause de nature politique. On y vient plus loin.
Mais, en sens inverse, il y a un aspect « course contre le temps » qui doit être pris en compte dans l’arbitrage court terme vs long terme, tenant au fait que la température dépend du stock de CO₂ présent dans l’atmosphère et non de son flux. Il vaut donc mieux supprimer une émission aujourd’hui que demain, pour limiter l’effet cumulatif.
5- Gates est plus convaincant quand il propose sa stratégie de diminution des « primes vertes » (green premiums). L’idée se déroule ainsi : d’abord identifier les produits et filières de production décisives en matière d’émissions ; puis, pour chacune d’elles, déterminer le surcoût, en euros, que représente la meilleure des technologies vertes par rapport à la brune dominante ; enfin, se donner l’objectif de réduire, voire de renverser cette prime. Si le surcoût devient négatif ou reste même raisonnablement positif (sachant l’auto-estime en général attachée à la consommation verte), alors la demande s’orientera sans peine vers le produit vert plutôt que le brun.
Ainsi, il faut « utiliser la prime carbone comme l’étalon », dit-il, et les autorités devront faire un suivi régulier des progrès en ce sens.
La production électrique est, par exemple, un domaine où, dans certaines limites encore étroites, la prime s’est inversée, devenant négative. Elle s’est fortement réduite dans d’autres cas, comme pour les véhicules de transport avec l’électrification. Mais elle reste encore très importante pour des produits comme le ciment ou la viande animale.
À noter qu’une prime négative, donc en faveur du vert, ne signifie pas qu’on est, pour le produit en question, en zéro carbone ou net zéro carbone (en appliquant le coefficient moyen de capture), car, bien que verte, la technologie émet peut-être encore du carbone. Gates en est conscient, puisqu’il continue d’invoquer parallèlement l’objectif du net zéro, ce qui est précisément l’objectif suivi aujourd’hui par les institutions internationales.
Ici, l’instrument privilégié est la subvention à la R&D verte, selon une proposition que fait également Philippe Aghion. Et souvent, la recherche privée sait prendre le relais, comme on le voit dans le domaine des batteries, de l’énergie nucléaire ou des calculateurs quantiques.
Mais la R&D des acteurs privés est trop souvent de nature incrémentale, creusant par habitude les domaines déjà déployés et donc ceux qui améliorent la productivité du travail dans les technologies déjà acquises, c’est-à-dire brunes.
Et un cas inquiète : la vague actuelle d’investissement dans l’IA ou dans les cryptos conduira à une carbonation massive tant que n’est pas résolue la question d’une production électrique essentiellement non fossile. Et les gains qu’apportera l’IA dans l’optimisation énergétique risquent de ne pas compenser.
Il est dommage que Gates ne mentionne pas les deux outils que sont la réglementation (bannir administrativement des technologies trop fossiles) et la pénalisation par des systèmes de taxes sur le produit lourd en carbone, tels que le carburant (ce qui existe déjà et montre son efficacité), le ciment ou les engrais. La généralisation de ces taxes est compliquée, puisque les pays les plus pauvres sont incapables de les mettre en place et, comme l’identifie Gates, ce choix n’est pas toujours le plus pertinent pour eux.
6- Les captures anthropiques du carbone sont un domaine sur lequel des recherches et investissements de pointe doivent être faits. Mais l’action en amont semble prioritaire, au niveau de l’émission primaire. L’acier et le ciment sont à coup sûr deux des produits parmi les plus indispensables et les plus lourds en carbone. Mais on ne l’emportera jamais, selon le critère de la prime verte, si l’on en reste à la capture. Le graphique suivant le montre bien. C’est la technologie même de production du ciment et de l’acier qui doit être modifiée, ou encore la technologie des biens qui rentrent en amont dans leur production, ou encore leur substitution progressive, sur certains usages, par d’autres matériaux moins lourds en carbone.

7- Mesurer ! Le critère de la prime verte s’applique d’autant mieux qu’on dispose d’un bon instrument de mesure. On ne peut oublier qu’il n’existe pas aujourd’hui de prix notionnels traduisant l’externalité carbone. Les prix en euros des produits sont la base sur laquelle se forment les décisions de consommation et de production.
À ce titre, une mesure directement faite en quantité physique de carbone a l’avantage de compléter un système de prix imparfait. Il est donc nécessaire de développer parallèlement les « prix carbone », c’est-à-dire des empreintes associées aux différents biens, car elles seules permettent le bon calcul des « primes vertes ».
C’est tout l’enjeu des comptes carbone (méthode de la comptabilité carbone cumulative), qui permettent de mesurer le coût de la réduction d’une tonne de carbone du bien considéré selon la technologie retenue et donc de disposer d’un critère, parmi d’autres, pour arbitrer entre différentes priorités. Gates appelle à un bon système de mesure : les comptes carbone sont à considérer prioritairement.
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