On voit de temps à autre le recours au ratio PEG dans les analyses boursières. Ce ratio fait le rapport entre le P/E, c’est-à-dire le multiple boursier du résultat de l’entreprise, et le taux de croissance du bénéfice de l’entreprise. Plus précisément, on prend au numérateur le P/E forward, c’est-à-dire le rapport du cours de l’action au bénéfice par action anticipé pour l’année suivante ; et au dénominateur le taux de croissance moyen tiré du consensus des analystes sur les cinq années à venir, parfois deux ans.

Quel intérêt présente-t-il ?

Tout part d’un bon réflexe. Quand l’action d’une entreprise présente un très fort P/E, la première réaction est de dire que cette action est chère et donc qu’il faut la vendre ou ne pas l’acheter. Attention, dira l’analyste, il y a un prisme à éviter : son P/E est élevé parce que l’entreprise connaît une croissance très forte. Vous risquez de passer à côté d’une opportunité d’achat. Il faut donc purger le P/E de cette croissance pour le mettre sur une base comparable à d’autres P/E. Faire le rapport des deux est une façon de corriger le facteur croissance.

On voit l’analogie avec le ratio de Sharpe, très utilisé en gestion d’actifs : un portefeuille peut présenter un très fort rendement, mais qui tient uniquement au fait qu’il porte un risque important. Faire le rapport des deux mesures, comme dans le ratio de Sharpe, permet de mettre les rendements sur un pied d’égalité.

Mais l’analogie est dangereuse. Car si le lien entre rendement et risque est linéaire, selon la théorie des marchés financiers à l’équilibre (la droite de marché du CAPM), ce n’est de loin pas le cas dans la relation entre le P/E d’une action et son taux de croissance.

Prenons le cas de Nvidia, qui trône désormais au sommet de la hiérarchie des capitalisations mondiales, avec 4,6 T$, soit 15 % du PIB des États-Unis. Son P/E au 13 avril 2026 est de 38,5x. Son P/E forward, de 23,2x. Mais quand on divise le P/E forward par le taux de croissance sur cinq ans, compilé auprès d’analystes boursiers par le cabinet Refinitiv, son PEG s’établit à 0,77.

Implicitement, les analystes supposent donc que le taux de croissance de Nvidia sur cinq ans sera de 30 % par an (≈ 23,2 / 0,77), ce qui inspire quelque suspicion. Croître à 30 % pendant cinq ans suppose presque le quadruplement d’un bénéfice qui s’élève déjà à 120 Md$ sur l’année écoulée au 31 décembre 2025. Supposons que le taux de marge nette, aujourd’hui à 55 %, passe en cinq ans à 30 % : cela signifie des ventes annuelles de Nvidia à 1,6 T$, le PIB de l’Espagne. Mais soit.

Un ratio de 0,77 serait un signal d’achat selon la règle empirique proposée par Peter Lynch pour le ratio PEG : achat tant que le PEG est inférieur à 1 et vente s’il est supérieur à deux.

Lynch reconnaît en même temps que cette règle ne s’applique que pour des entreprises au cours relativement stable. Par exemple, deux actions ayant le même P/E peuvent connaître une même croissance à 15 % pendant les cinq premières années. Mais la première n’aura plus qu’une croissance à 2 % passés les cinq ans, quand la seconde poursuivra sa croissance à 15 % cinq ans de plus. Elles auront pourtant le même PEG.

Il est fort possible que le retour en vogue du PEG ne vienne que d’une envie de se rassurer devant les valorisations actuelles des grands de l’IA. Mais au détriment de la rigueur financière.

Le lien entre P/E et croissance. Moins évident qu’il n’y paraît

Le bon sens indique qu’une entreprise à forte croissance va connaître un P/E élevé. Un P/E de 23,2x dit qu’il faut 23 ans de bénéfice pour rentrer dans ses frais quand on achète l’action. Mais si celle-ci croît à 10 % par an, il en faudra évidemment beaucoup moins.

Ce bon sens est en partie trompeur. Car pour croître à 10 %, il faut bien que l’entreprise investisse, ce qui va diminuer le bénéfice reporté. N’y a-t-il pas des configurations où le surcroît d’investissement, et donc de croissance, ne justifie pas l’argent qu’on y met ?

Pour regarder cela, on se place dans le cadre le plus simple possible, celui d’une entreprise connaissant une croissance régulière au taux constant g et non endettée. Le dividende distribué est dans ce cas égal au flux net de trésorerie, c’est-à-dire au profit de l’entreprise une fois qu’elle a satisfait aux besoins de sa croissance.

Le P/E forward s’écrit symboliquement : p/b1, où p est le prix de l’action et b1 le bénéfice par action de l’année suivante, alors que nous sommes à l’année 0. Le ratio Price-to-dividend s’écrit pour sa part : p/f1, où f1 est le flux de trésorerie de l’année suivante.

Le prix de l’action peut être approché par la formule bien connue où interviennent le flux net de trésorerie (par action) de l’année 1 et le coût du capital r, corrigé de la croissance du bénéfice par action g :

 

Cet élément (1−1/q) fait figurer le très important ratio boursier q, à savoir le price-to-book ou encore q de Tobin, qui rapporte la valeur boursière du stock de capital à sa valeur au bilan (à son coût de remplacement pour être précis). Un ratio q supérieur à 1 signifie que l’entreprise vaut davantage que les actifs économiques qu’elle a accumulés à son bilan. Elle a « créé de la valeur » ou, dit autrement, elle a fait travailler ses actifs à un rendement supérieur à son coût du capital. En toute rigueur, il faudrait considérer le ratio q sur les derniers investissements réalisés, ceux du passé pouvant avoir été déclassés économiquement.

On voit alors pourquoi la relation entre le P/E est doublement non linéaire : elle fait intervenir g au dénominateur, mais l’effet de ce paramètre g est atténué par un élément q de création de valeur. Si q=1, la valeur de l’entreprise n’est que la valeur de ses actifs au bilan, cas par exemple d’une entreprise évoluant à rendements constants dans un univers concurrentiel (toutes les rentes sont éliminées par la concurrence). On constate en effet que le P/E se réduit alors à :

P/E=1/r

et ne dépend plus de la croissance. L’entreprise a beau investir, elle ne créera pas de valeur au-dessus des actifs qu’elle constitue. Ce n’est pas forcément une malédiction. Si le coût du capital est de 8 %, eh bien, elle croîtra en maintenant toujours un rendement à 8 % ; cette remarque pour ne pas tomber dans la mythification de la création de valeur. La leçon est qu’il ne sert à rien à une entreprise qui « détruit de la valeur » (q<1) d’investir, sauf à s’assurer que ses nouveaux investissements rapporteront plus que ce qu’ils coûtent à l’actionnaire.

Si q, le price-to-book, est de 4, il faut donc corriger le P/E en introduisant un taux de croissance réduit d’un facteur 0,75.

Le ratio PEG est-il adapté au cas de Nvidia ?

On a ici un embarras. Si la croissance de Nvidia est de 30 % et, disons, son coût du capital de 8 %, la soustraction r−g donne un résultat négatif. On est dans le cas où la valeur de Nvidia est infinie. Ici, le travail de l’analyste devient plus complexe. Pour les sociétés à forte croissance ou pour les startups, il est obligé de segmenter les périodes de croissance de l’entreprise et de retenir un taux plus bas à un certain horizon pour éviter la non-convergence de son évaluation.

Mais on a vu que c’est précisément le cas où le PEG nous renseigne assez peu, car il s’établira au même niveau quel que soit le rythme de croissance post-cinq ans.

Le PEG est donc au mieux un instrument qui doit être réservé à l’analyse financière de sociétés stables à croissance régulière et faible. Sa valeur ajoutée devient alors faible.