Le vieux continent doit à nouveau faire preuve de rationalité climatique
Instrument central de la politique climatique européenne depuis vingt ans, le marché des permis d’émission de CO₂ a permis de réduire fortement les émissions industrielles. Mais la chute récente du prix du carbone révèle une réalité longtemps occultée : la transition climatique a un coût économique et social élevé.
En 2025, l’Union européenne mettait en place le marché ETS de permis d’émission de CO2. Depuis, tout industriel en émettant dans l’Union doit acheter la quantité correspondante de permis sur ce marché. Plus le prix de ces permis ETS (Emissions Trading System) est élevé, plus cela incite les entreprises européennes à surveiller leurs émissions. En conséquence, l’industrie les a réduites de plus de 50 %, alors même que d’autres secteurs non couverts par le mécanisme ETS, comme la mobilité individuelle, ont continué à croître.
Début février, les chefs de l’exécutif allemand et italien se sont prononcés pour démanteler ce fer de lance de la politique climatique européenne. Le backlash climatique mondial, parfaitement illustré par la sortie des Etats-Unis de l’Accord de Paris et par la volonté trumpienne de pomper le pétrole américain et maintenant vénézuélien, atteint donc notre continent. Le prix ETS a chuté d’un quart, passant de 91 euros la tonne de CO2 à la mi-janvier à moins de 70 euros un mois plus tard. C’est un véritable crash politiquement orchestré de cet instrument très efficace.
Un mode de vie moins carboné à un coût social
Pourtant, les économistes pensent qu’il faudrait un prix de 300 euros par tonne, uniforme sur tous les secteurs, d’ici à 2030 pour atteindre l’objectif de réduction de 55 % de nos émissions en France. Pour comprendre cette actualité délétère, revenons aux sources du problème en prenant l’exemple de l’acier. Il en coûte en moyenne environ 600 euros pour produire une tonne d’acier dans le monde. Cela se fait traditionnellement en utilisant du charbon dans des hauts-fourneaux. Mais ce mode de production engendre l’émission de 2 tonnes de CO2 par tonne d’acier.
Avec un prix ETS de référence de 100 euros, l’obligation aux sidérurgistes d’acheter deux permis ETS chaque fois qu’ils produisent une tonne d’acier augmente le coût de production de 200 euros, soit une hausse d’un tiers. Compte tenu de l’importance des coûts de production d’acier décarboné, la plupart des sidérurgistes préfèrent continuer avec le charbon et subir cette tarification du carbone. Cela a massivement réduit la compétitivité des sidérurgistes européens, qui ont diminué leur production d’environ un tiers en vingt ans.
Le même phénomène s’est produit dans les autres secteurs industriels en fonction de leur capacité à basculer sur des technologies décarbonées pas trop coûteuses. L’ETS est donc par nature inflationniste, les hausses de coûts se répercutant au moins en partie en hausses de prix. Ces dernières sont nécessaires pour inciter les consommateurs à se tourner vers des modes de vie moins carbonés. Mais elles ont un coût politique et social majeur, croissant dans le temps pour atteindre l’ambition climatique que nous nous sommes fixée. Il est temps que nous réalisions que la transition climatique va être très coûteuse, quelle que soit la méthode utilisée. Le marché ETS est le système le moins cher pour réaliser notre ambition, mais cela reste quand même un chemin de cendre et de larmes. Gardons en tête que l’inaction serait encore pire, en termes de désastre climatique, écologique et humain. Mais on nous a trop longtemps vendu une transition énergétique heureuse. La réalité est évidemment tout autre.
Le secteur des engrais s’est déplacé hors de l’UE
Le secteur des engrais offre une autre illustration de ces questions. Comme leur production est très énergivore, cette industrie a été frappée de plein fouet par le mécanisme ETS. L’activité s’est déplacée en dehors des frontières de l’Union pour y échapper, ce qui a maintenu des prix écologiquement irresponsables, pour le bénéfice de nos agriculteurs qui ont ainsi pu continuer à faire abstraction de l’impact de leur production sur le changement climatique. L’Europe a réagi en exigeant de faire payer le même prix ETS du carbone aux importateurs d’engrais. Alors que cette solution efficace devait être mise en place le 1er janvier, la Commission européenne semble avoir décidé in extremis de les exempter, sous l’impulsion du gouvernement français, lui-même sous la pression des tracteurs stationnés devant l’Assemblée.
Ainsi, nous nous retrouvons dans cette situation ubuesque de n’avoir pas voulu sauver nos producteurs européens d’engrais en les obligeant à se confronter à leur responsabilité climatique, tout en décidant quelques années plus tard d’en dispenser leurs concurrents extra‑européens. Avec aucun bénéfice climatique à la clé, puisque les émissions de CO2 ont simplement migré hors de notre juridiction. En cédant à nos agriculteurs, on sape l’efficacité de notre politique climatique, ce qui pourrait conduire à l’effondrement de notre volonté d’affronter nos responsabilités envers les générations futures. Je crains que cela ne devienne inéluctable sans un retour urgent à la rationalité économique.


