Ce phénomène est appelé depuis paradoxe de Jevons ou effet rebond. L’invention du LED est un bon exemple. Il a permis un gain énergétique fantastique, mais en même temps une réduction très forte du coût par unité de lumière. Du coup, on éclaire davantage encore, de sorte que la consommation d’énergie dévolue à l’éclairage a des chances de s’accroitre encore (point empirique à vérifier). Si le LED permet une réduction de 50% de l’énergie par lumen, mais qu’au total la consommation d’énergie ne baisse que de 40%, l’effet-rebond est de 20% (10/50). Si la consommation d’énergie augmente de 10%, l’effet-rebond est de 120% (60/50).

C’est un argument qu’on entend souvent agité par certains milieux écologistes. Le progrès technique ne serait en aucune sorte une solution à la crise climatique, à cause d’un effet rebond qui non seulement serait positif, mais le plus souvent supérieur à 100%. On voudrait nous faire sortir du piège de la surconsommation énergétique par la technique, mais pour nous y plonger la tête un peu plus.

Pour la petite histoire, il y a deux types d’effets rebond. L’effet direct est celui de l’exemple des LED ou d’un chauffage domestique plus efficace. Le ménage en profite pour mieux se chauffer l’hiver. L’effet indirect apparait lorsqu’un progrès technique permet de dégager un certain pouvoir d’achat, par exemple par une moindre consommation d’énergie, mais que ce pouvoir d’achat est utilisé à acheter des biens plus lourds en carbone, tel un écran-plat venu de l’autre bout de la planète.

Voici une position extrême. Elle me semble avoir le tort de ne pas être posée dynamiquement. En fait, toute véritable innovation est par définition à effet rebond positif. Si on invente le lave-linge, on va laver plus souvent nos vêtements et c’est un peu pour ça qu’on l’invente. Si on invente l’avion, on va utiliser plus souvent l’avion.

Si on fait le calcul global, au niveau de l’ensemble de la consommation, on s’aperçoit que celle-ci ne croît guère plus de 1 à 2 % par tête de façon tendancielle, ce qui correspond in fine au gain de productivité de l’économie. Si donc il y a des effets rebond partout, il doit bien y avoir en même temps des effets de substitution, ce qu’on peut appeler des « effets étouffement » partout également. On supprime les ampoules thermiques mais la consommation de tungstène avec. On diminue ou on subventionne le prix de la bicyclette électrique (effet rebond sur la consommation électrique) mais au détriment d’autres modes de mobilité plus chargés en carbone.

Que disent les études empiriques ?

Un article un peu ancien (2012), mais simple à lire, de l’ACEEE ou American Council for an Energy-Efficient Economy fait une méta-analyse sur la base de plus d’une centaine de recherches sur le sujet. En gros, sur les différents sujets (économie de carburant pour les voitures, d’énergie pour le chauffage ou pour la climatisation, d’énergie pour les appareils domestiques et la lumière, etc.), on observe un effet-rebond bien inférieur à 1, de l’ordre de 10% pour l’effet direct et de 11% pour l’effet indirect, il est vrai beaucoup plus dur à calculer.

Une étude de Goldstein, Martinez et Roy (2011) indique même que cet effet tend à diminuer avec le temps. Au niveau global de l’économie, ces effets sont trivialement petits, ce que suggérait déjà la remarque faite plus haut comparant la consommation et la productivité.

Tout progrès technique n’est pas bon, à vrai dire beaucoup de progrès techniques sont en fait des regrès techniques du point de vue énergétique ou environnemental. Mais l’effet rebond ne peut sans cesse être invoqué comme argument premier pour évincer l’innovation dans le débat sur la limitation nécessaire de la consommation planétaire d’énergie fossile.