Les hommes non qualifiés laissés pour compte sur le marché du travail étatsunien
Le graphique qui suit a un aspect désormais bien connu, un autre qui l’est moins et qui pourtant, s’agissant des États-Unis, pourrait avoir eu des conséquences sociales et politiques majeures.
Le connu, c’est l’incroyable prime qui est donnée, dans nos sociétés de technologie avancée, aux personnes qui disposent d’un diplôme du supérieur. En gros, depuis 1963, l’évolution réelle des salaires de cette catégorie d’emploi a crû de plus de 60 %. À l’inverse, les personnes non qualifiées ont vu pratiquement leur salaire stagner.
Le moins connu, c’est ce qui fait exception à cette dernière affirmation. Stagnation oui, mais pour les hommes qui n’ont pas terminé leurs études secondaires ou bien qui ont juste le bac. Depuis 1980 environ, leurs salaires non seulement font du surplace mais ont fortement baissé, retrouvant en gros aujourd’hui le niveau qu’ils avaient au début des années 1960. Le phénomène est nettement moins marqué pour les femmes : leurs salaires ont crû entre 30 et 35 % sur la période.

Double contraste et donc probablement double ressentiment pour les hommes non qualifiés : ils se voient laissés pour compte par rapport aux hommes de la classe éduquée et urbaine ; mais surtout, et vraisemblablement pire, ils voient que les femmes de même niveau d’études qu’eux s’en sortent beaucoup mieux. Les analystes politiques se sont largement étendus sur la frustration que provoque cette remise en cause d’une certaine masculinité et sur le rôle que cela a pu avoir dans la montée d’un populisme de droite aux États-Unis.
Mais il y a aussi un volet économique : il est probable que l’automatisation et la numérisation de l’industrie ont davantage évincé les hommes que les femmes, sachant la moindre part que ces dernières avaient dans l’industrie. Il reste à voir quel sera l’impact de l’IA sur l’employabilité des personnes peu qualifiées mais aussi sur l’employabilité selon le sexe. Il est possible, disent certains, qu’elle affecte avant tout les personnes occupées dans les activités de service, en gros toutes celles qui travaillent avec un ordinateur devant les yeux, plus que les travaux strictement physiques et manuels. D’où l’importance de proscrire une IA qui ne jouerait qu’à éliminer des postes de travail, et au contraire, de favoriser une IA qui donnerait aux métiers techniques et manuels la capacité d’accroître leur valeur ajoutée et donc leur rémunération.
Rien ne garantit qu’il en aille ainsi.
