Le mot « viager », un peu désuet, vient de « viage », un joli mot de l’ancien français voulant dire la durée de vie restante.

C’est une institution immense en France. Mais, pas de confusion à ce propos : il ne s’agit pas de ce que le public entend habituellement par viager, à savoir la vente d’un bien immobilier en échange du versement d’une rente jusqu’au décès du vendeur. Ce système de financement de l’immobilier est regrettablement peu utilisé, si intelligent qu’il soit. [Voir l’article Vox-Fi sur le viager par la dette] Il s’agit de notre système de retraite par sécurité sociale. Le retraité touche ses droits au travers d’une rente viagère, c’est-à-dire jusqu’à la fin de ses jours. Cet instrument financier, très puissant, mérite qu’on s’y arrête un moment.

 

Au sens propre, il s’agit d’une assurance vie. Mais une assurance-vie fabriquée par un système collectif et obligatoire, capable ainsi de produire des rentes peu coûteuses et performantes. On comprend aisément pourquoi.

 

En effet, un assureur vie privé perd de l’argent si les gens qu’il couvre vivent plus longtemps qu’il avait estimé. Or, il est beaucoup plus facile de prévoir l’espérance de vie d’une population large que d’une population peu nombreuse, a fortiori d’une seule personne. Un système collectif imposant la sortie en rente couvre a priori la totalité de la population, plutôt qu’une base de clientèle forcément limitée. De plus, l’État est le moins coûteux des assureurs car il n’a pas besoin de fonds propres à rémunérer. Enfin, étant générale et obligatoire, la rente offerte peut se passer d’un lourd système de distribution par agents ou courtiers d’assurance se faisant concurrence pour un marché a priori limité une fois pour toute par la démographie, où un client gagné n’est autre qu’un client perdu par un concurrent. On sait que les vertus de la concurrence sont faibles dans ces configurations. C’est cette économie de moyens qui rend le système si populaire dans la plupart des pays, y compris dans ceux dont le système de retraite organise le transfert de ressources entre générations par le biais des marchés financiers (fonds de pension).

 

Sortie en capital et retrait programmé

Les systèmes alternatifs sont la sortie en capital et le retrait programmé. La sortie en capital remet entre les mains du retraité la totalité des droits financiers à retraite, lui laissant le soin d’en faire la gestion financière. Il peut ainsi utiliser les fonds pour une acquisition importante, comme un logement, ou bien d’éponger une grosse dette immobilière. Parfois, un calcul financier conduirait à préférer ces rendements alternatifs plutôt que la pension touchée. Mais cela contrevient au principe d’un État providence, qui est nécessairement paternaliste en matière de retraite car, par préférence pour le présent et pour sous-estimation de son « viage », la plupart des gens aurait dépenser le capital retraite bien avant le décès. Il y aurait de plus un aléa moral, dès lors que l’individu défaillant pourrait se rabattre sur les filets de sécurité collectifs, tel le minimum vieillesse ou l’assurance santé. Enfin, surgit une question d’équité puisque les personnes sans patrimoine n’ont de toute façon pas les moyens d’un placement immobilier ou financier alternatif. Par conséquent, les sorties en capital sont très rares, y compris pour les systèmes par capitalisation où la notion de capital acquis à la retraite a un sens plus matériel que dans un système par répartition. Il faut noter que si d’un coup trop de retraités demandaient la sortie en capital, il y aurait une vraie déstabilisation du système, tant pour un système par capitalisation que par répartition.

Le retrait programmé est une option courante dans les contrats d’assurance-vie, même si formellement il ne s’agit pas d’une assurance. Les droits à retraite forment un capital qui est distribué en rente pour un montant mensuel convenu (ou à l’inverse sur une durée prédéfinie) jusqu’à épuisement des droits. Certains pays laissent ouverte cette option de sortie. On retrouve l’élément d’aléa moral signalé précédemment. Par ailleurs, le risque financier que porte le capital retraite tombe pleinement sur les épaules du retraité, ce qui est sous-optimal puisqu’il s’agit de la personne a priori la moins capable, par rapport à une institution financière ou à une caisse de sécurité sociale, à gérer un tel risque.

 

Au total, la rente viagère apparait comme l’instrument financier dominant dans le transfert intergénérationnel de ressources post-départ à la retraite.

Équité et héritabilité

Un dernier point touche à l’équité d’un système de viager et à la question de l’héritabilité des droits à pension. Par définition, la sortie en capital et le retrait programmé signifient que les droits à retraite sont la pleine propriété du retraité. Il peut donc les léguer. Ce n’est pas le cas pour les systèmes par répartition.

En France, la seule option ouverte en matière de legs est la pension de réversion au conjoint vivant à hauteur de 50%. Étendre au-delà les options de cessibilité se paierait évidemment d’une baisse du montant de la pension.

Mais on soulève par là un profond problème d’équité, dans lequel certains voient une vraie faiblesse des sorties en viager. Il y a en effet une forte inégalité de nature sociale devant la mort. On constate en effet que les bas revenus ou certaines professions (l’ouvrier agricole par exemple) ont une espérance de vie moyenne bien moindre que celle, disons, des cadres dirigeants. Il est impossible éthiquement d’ajuster le montant de la rente viagère selon l’âge probable de décès. Par conséquent, si le système de viager fonctionne à prix unique, on crée ainsi un transfert du pauvre vers le riche, ou des professions manuelles vers les professions de services. Que faire ?

Certains pays prennent cela en compte, comme les Pays-Bas et le Danemark : si le décès du retraité intervient en deçà d’un « viage » convenu, alors les droits à pension résiduels peuvent être partiellement légués aux héritiers naturels. C’est probablement une réforme qu’il faudrait introduire en France.