Les robots et la numérisation vont-ils tuer l’emploi ? On n’en sait trop rien, avouons-le. La majorité des économistes pensent que non et ont l’histoire pour eux, car rien de tel ne s’est passé avant. Une minorité pense que « cette fois, c’est différent » devant l’ampleur du choc que doit subir d’un coup l’économie. La poule, racontait Bertrand Russell, n’avait jamais vu la fermière apporter autre chose que du bon grain tous les matins, et la voici avec un grand couteau.

On a par contre davantage d’assurance sur l’impact géographique du choc. À ce jeu, un pays comme la France peut y trouver son compte. En effet, ce sont des milliers et des milliers de produits dont la production a été emportée depuis 30 ans en Asie avec l’ouverture des frontières et la libéralisation du commerce. Dans de nombreux cas, la numérisation fera perdre des emplois, mais des emplois qui sont déjà partis.

Mais viennent des machines qui non seulement font la découpe des tissus mais aussi la couture de certains vêtements simples comme les T-shirts : Fashion3, du groupe Mulliez, installe une telle usine près de Lille. Il en ira de même très vite pour les costumes et robes. Et les usines s’installeront près de chez nous, par besoin de flexibilité et parce que les bassins de consommation sont ici. La mécanisation viendra très bientôt à bout de la production d’objets complexes mais à fort contenu en main d’œuvre comme les produits électroniques : là aussi, flexibilité et coûts de transport appellent le rapatriement. La robotique agricole avance à grands pas : des machines vont cueillir les pommes et les cerises (elles sont déjà dans les vignes) : voici l’occasion de manger à nouveau des pommes et des cerises bien de chez nous, demain à prix concurrentiels. Va-t-il même falloir replanter ?

La robotisation est donc l’occasion d’une redistribution productive massive, positive pour les uns, négative pour d’autres. La Chine pourrait s’inquiéter : ses grandes entreprises de la côte est se robotisent à toute allure parce qu’elles subissent un coût du travail plus élevé qu’au Vietnam ou aux Philippines. Mais ce faisant, elles interrompent le flux qui a nourri la croissance chinoise, tous ces gens non qualifiés venus des campagnes à l’ouest. Il faudra gérer socialement l’arrêt du « déversement », pour reprendre ce mot de Sauvy. Inquiétude aussi pour des pays comme le Bangladesh ou l’Éthiopie : ces pays pourront-ils reproduire ce déversement, au total vertueux, par lequel les pays émergents gagnent leur place dans la division internationale du travail par reprise d’activités à fort contenu en main d’œuvre des pays avancés ?

Rien n’est acquis pour la France bien sûr, et la Chine ou l’Allemagne peuvent à la fois garder les emplois et les robots. L’impératif de formation est plus fort que jamais, et les entreprises doivent y prendre leur part. On a l’exemple de Jacquemet, une PME de l’Ain dans les fils métalliques industriels : elle a robotisé les fonctions de décharge liées à la production, en formant son personnel à l’usage de ces instruments. Son chiffre d’affaires a explosé.

Ce mouvement de robotisation qui nous inquiète, il faut en France l’accélérer plutôt que de le freiner car les positions relatives des pays sont mouvantes. Le Symop, qui regroupe les professionnels français de la robotique, s’inquiète à juste titre des progrès encore trop lents de la robotisation des entreprises françaises. S’il est un cas où une mesure fiscale a un sens, c’est dans ce domaine. Il faut prévoir un amortissement accéléré, voire une pleine imputation de l’investissement sur le revenu imposable, pour toute entreprise qui s’équipe en certains types de matériels ou qui forment ses salariés à ces nouvelles techniques. C’est d’autant plus justifié que beaucoup de ces entreprises, très manufacturières, utilisent trop peu le généreux crédit d’impôt recherche. En réserver une fraction à cet effet serait efficace.