Si l’on considère que l’activité de production occupe la plus grande partie de la vie éveillée de la grande masse de l’humanité, on ne peut certainement pas accepter sans enquête ni examen que la production ne soit qu’un moyen, un mal nécessaire, un sacrifice fait en vue d’un bien entièrement extérieur au processus de production. Nous sommes poussés à chercher dans le processus économique même des fins autres que la simple consommation du produit, et à voir aussi l’activité économique comme une sphère d’expression personnelle et de réalisation créatrice.

Dès qu’on pose la question, il devient évident que la production comporte d’autres valeurs que la consommation des biens produits. La satisfaction tirée de la consommation elle-même est considérée comme provenant en grande partie de la situation sociale plutôt que des qualités intrinsèques des marchandises. Les personnes qui s’engagent le plus activement et avec le plus de succès dans la création de richesses limitent généralement leur consommation au point de mener une vie personnelle plutôt austère, ce qu’elles doivent faire pour rester en forme et répondre aux exigences physiques et mentales que leur imposent leurs intérêts commerciaux. Au bas de l’échelle socio-économique, la satisfaction des besoins physiques est sans aucun doute le motif dominant dans l’esprit du travailleur non qualifié. Plus haut [dans l’ordre social], la consommation devient de moins en moins une question de physiologie et plus une question d’esthétique ou d’agréments sociaux. Plus haut encore, elle mêle une proportion de plus en plus grande de plaisir dans l’activité même qui ne dépend d’aucune utilisation précise de ses résultats.

Si l’on cherche des motifs liés à la production en tant qu’activité plutôt qu’au produit, le plus évident est son attrait en tant que jeu compétitif. Le désir de richesse prend plus ou moins le caractère d’un désir de capturer les pièces ou les cartes de l’adversaire dans un jeu. Une critique éthique de l’ordre industriel doit donc le considérer de ce point de vue. Dans la mesure où il s’agit d’un jeu, de quel type de jeu s’agit-il ? Il ne fait aucun doute qu’une grande partie de l’opposition radicale à l’ordre social tient à cela. La masse des gens mal payés et sans propriété personnelle protestent tout autant contre un niveau de vie médiocre que contre un jeu qu’elles jugent injuste. Et la frustration vient plus de voir l’empilement de mauvaises cartes contre eux que des gains qu’ils ratent. Dans une classe sociale plus élevée, un ressentiment s’éveille aussi chez les personnes qui n’aiment pas du tout la logique du jeu et se rebellent contre le fait d’être obligées d’y jouer et d’être estimées socialement et personnellement sur la base de leur succès ou de leur échec à ce jeu.

L’attention croissante portée à ce « côté humain » des relations économiques est commune dans les revendications des dirigeants syndicaux, qui parlent beaucoup plus qu’auparavant de « contrôle » et beaucoup moins de salaires et d’heures. Lorsque la frustration devient suffisamment forte, les soucis avec le personnel commencent à interférer sérieusement avec la marche des affaires, et les classes dirigeantes sont obligées d’y prêter attention. Il est probablement juste de dire que l’inégalité dans la jouissance des produits est maintenant moins importante comme source d’opposition au système concurrentiel que l’inégalité beaucoup plus grande dans la distribution du pouvoir économique, des opportunités et du prestige. Le sentiment d’antagonisme est sans doute accentué par le contraste entre la rhétorique politique sur la liberté et l’égalité dont nos citoyens sont si largement nourris, et les faits d’autocratie et de servitude dont les travailleurs ont (à tort ou à raison) le sentiment qu’ils caractérisent leur vie réelle.

Les économistes commencent à se rendre compte à quel point l’efficacité dans les affaires et dans l’industrie tient à cet attrait pour une activité intéressante en soi ; à quel point, le motif de l’appétit ou de la cupidité est faible ; et à quel point la force motrice de notre vie économique dépend de la nécessité de rendre et de maintenir le jeu intéressant. […] Tant que nous avions la frontière [de l’Ouest américain] et qu’il y avait non seulement « de la place au sommet » mais une route ouverte vers le sommet, le problème n’était pas grave. Mais dans une société plus stable, la tendance est de rendre le jeu très intéressant pour un petit nombre de « capitaines d’industrie » et de « Napoléons de la finance », mais d’obtenir ce résultat en rendant monotone la vie des gens qui par derrière font le travail. Il y a des limites au-delà desquelles ce processus ne peut être mené sans susciter un esprit de rébellion qui gâche la partie pour les dirigeants eux-mêmes, sans parler de l’effet sur la production des produits dont les gens sont devenus dépendants.

Dans un jeu compétitif, il est absurde de parler de l’égalité comme d’un idéal, un fait que beaucoup de critiques radicales au système négligent. Certaines des critiques formulées à l’encontre de la société actuelle reviennent à condamner une course à pied comme injuste parce que quelqu’un est arrivé en tête. Nous devons garder à l’esprit que le système économique est un mécanisme de satisfaction des besoins en même temps qu’un jeu concurrentiel, et que les deux fonctions sont inséparables, alors que les deux ensembles d’idéaux sont différents. Pour l’efficacité de la production, une grande concentration de l’autorité est nécessaire. Mais cette concentration viole le principe de l’égalité des chances dans le jeu ; et lorsque le pouvoir de contrôle entraîne le droit de consommer le produit en conséquence, comme c’est le cas en réalité, il en résulte une inégalité flagrante. Il semble y avoir un conflit profond entre la liberté et l’égalité d’une part, et l’efficacité d’autre part.

Dans un système qui est à la fois un mécanisme de satisfaction des besoins et un jeu compétitif, il semble que trois idéaux éthiques soient en conflit. Le premier est le principe, déjà mentionné, de la répartition [du revenu] en fonction de l’effort. Le second est le principe « des outils à ceux qui peuvent les utiliser ». C’est une condition nécessaire de l’efficacité, mais elle implique de donner au meilleur joueur la meilleure main, au coureur le plus rapide le bénéfice du handicap, et viole ainsi de façon flagrante le troisième idéal, qui est de maintenir les conditions d’équité du jeu.

 

La définition d’un jeu

Toute tentative de formuler avec précision les conditions d’un jeu équitable et intéressant conduit à des problèmes redoutables. La différence entre le jeu et le travail est subtile et reste obscure malgré toutes les tentatives des psychologues pour l’aborder. C’est un vieux rêve, toujours fascinant, que tout travail puisse être converti en jeu dans les bonnes conditions. Nous savons que presque tous les types de travail peuvent être imprégnés de l’esprit ludique, comme c’est plus ou moins le cas des arts créatifs, des professions libérales dans une certaine mesure, et notamment des affaires elles-mêmes, comme nous l’avons déjà observé. Pourtant, les définitions du jeu ne vont guère au-delà de l’affirmation selon laquelle il s’agit d’une activité agréable. Il est généralement défini comme une activité qui constitue sa propre fin, qui est réalisée pour son propre plaisir.

Nous nous intéressons ici plutôt à la psychologie particulière des jeux de compétition qu’au problème général du jeu, qui comprend aussi bien le cérémonial social non compétitif que le jeu aléatoire solitaire et les jeux formels joués en solitaire. Quelques remarques peuvent être faites sur la différence entre un bon et un mauvais jeu compétitif. En premier lieu, il faut noter les trois éléments qui vont déterminer qui va gagner et qui contribuent à l’intérêt de la partie : le talent dans le jeu, l’effort et la chance. La capacité à jouer est, comme toute capacité humaine, un mélange de dons innés et d’une formation acquise par la dépense antérieure d’efforts dans la pratique du jeu, ou peut-être dans une activité connexe de caractère récréatif ou sérieux. Un bon jeu doit mettre à l’épreuve les capacités des joueurs et, pour ce faire, il doit les obliger à fournir un effort. En même temps, il doit impliquer plus qu’une mesure purement objective de la capacité (en supposant un effort maximal). Le résultat doit être imprévisible : s’il n’y a pas d’élément de chance, il n’y a pas de jeu. Il n’y a pas de jeu dans le fait de soulever des poids une fois que l’on sait combien on peut soulever, même si le résultat mesure la capacité.

Un bon jeu exige une proportion raisonnable, bien que loin d’être définie, entre les trois éléments, le talent, l’effort et la chance – bien qu’il semble que la plupart des gens sont fascinés par le hasard pur, malgré le fait évident qu’un jeu compétitif de hasard pur implique une contradiction logique. Certes, tout le monde s’accorde à dire que les jeux d’adresse sont « supérieurs » aux jeux de hasard. L’effort est suscité par l’intérêt et l’intérêt intelligent dépend du fait que l’effort fait une différence dans le résultat. Mais l’effort est futile ou superflu s’il y a une trop grande différence entre les capacités des joueurs, et le jeu est gâché. Le chasseur qui se considère comme un sportif donne toujours une chance à sa proie. Enfin, on admettra sans doute que certains jeux sont de « classe supérieure » à d’autres, en fonction vraisemblablement des qualités humaines nécessaires pour y jouer avec succès et y prendre plaisir.

 

Les affaires vues comme un jeu

Il ne fait aucun doute que beaucoup ne seraient pas d’accord pour classer les affaires parmi les jeux compétitifs. Le résultat d’un tel jeu est un test très imprécis de la capacité réelle, car les conditions dans lesquelles les différents individus entrent dans la compétition sont trop inégales. L’élément chance dans ce « jeu » est si important – bien plus important que veulent l’admettre ceux qui y réussissent le mieux – que la capacité et l’effort peuvent ne compter pour rien. Et cet élément de chance fonctionne de manière cumulative, comme dans les jeux d’argent en général. L’effet de la chance lors de la première main ou du premier tour, au lieu de tendre à s’égaliser conformément à la loi des grands nombres dans la suite du jeu, confère au joueur qui remporte un premier succès un avantage différentiel dans les mains ou les tours suivants, et ainsi de suite indéfiniment. Un individu donné peut être éliminé par les résultats de sa première aventure, ou placé dans une position où il est extraordinairement difficile de revenir dans le jeu.

Là encore, les différences de capacité à jouer le jeu des affaires sont démesurément grandes d’une personne à l’autre. Mais tel que le jeu est organisé, les concurrents faibles sont jetés en compétition avec les forts dans une grande mêlée ; il n’y a pas de classification des participants ou de répartition des handicaps comme cela est toujours nécessaire à l’esprit sportif lorsque des concurrents de niveau inégal doivent se rencontrer. En fait, la situation est même pire : il y a des handicaps, mais ils sont répartis à l’avantage des forts plutôt que des faibles. On en vient à croire que l’aptitude aux affaires est dans une certaine mesure héréditaire. Et les institutions sociales y ajoutent les avantages d’une formation meilleure, de conditions privilégiées d’entrée dans le jeu, et même d’une distribution anticipée des prix.

La distribution des prix s’écarte d’une autre manière de l’esprit sportif dans son sens le plus élevé. Dans une compétition où l’on sait que les forces des concurrents sont inégales, mais où les inégalités ne sont pas assez bien déterminées pour permettre de classer les joueurs ou d’égaliser les chances au moyen de handicaps, il est possible de soutenir l’intérêt en offrant un plus grand nombre de prix de valeurs plus ou moins égales. Cette méthode entraîne une classification automatique des concurrents par le déroulement du jeu lui-même. Mais dans le jeu d’entreprise, la tendance est de démultiplier les inégalités de performance par une inégalité de la répartition des gains. Supposons que nous organisions une course à pied entre mille personnes prises au hasard dans la population. À un extrême, on pourrait tous les mettre en ligne et les faire courir pour un seul premier prix ; à l’autre extrême, le prix serait partagé de manière égale indépendamment des résultats de la course. Du point de vue du sport, les deux procédures seraient aussi absurdes l’une que l’autre. Si les détracteurs de la concurrence ont tendance à fétichiser l’égalité, le système économique lui-même va sans doute très loin dans l’extrême opposé.

Quelle que soit l’opinion favorable que l’on peut avoir du jeu des affaires, il faut être bien peu libéral pour ne pas admettre que d’autres ont le droit d’avoir une opinion différente et qu’un grand nombre de personnes admirables n’aiment pas du tout ce jeu. Il est donc justifié de considérer comme malheureuse la domination du jeu des affaires sur la vie, ainsi que l’identification virtuelle de la vie sociale à ce jeu telle qu’on la voit dans le monde moderne. Dans un ordre social où toutes les valeurs sont réduites à la mesure de l’argent comme cela se voit des nations industrielles modernes, une fraction considérable des personnes les plus nobles et les plus sensibles mènera une vie malheureuse et même futile. Les gens sont obligés de jouer le jeu économique et d’être jugés par leur succès dans ce jeu, quel que soit leur domaine d’activité ou leur type d’intérêt ; ils doivent mettre de côté d’autres types de compétition ou des activités non compétitives, qui peuvent avoir pour eux un plus grand attrait.

[Vient enfin] la question de l’éthique de la compétition en tant que telle. L’émulation en tant que motif est-elle éthiquement bonne ou mauvaise ? Le succès dans une compétition, quelle qu’elle soit, est-il en soi un objectif noble ?

En fait, il est beaucoup plus facile d’affirmer que l’introduction de la compétition dans la vie économique l’a rendue plus efficace que de dire qu’elle l’a rendue plus agréable ! Les observations directes des ouvriers industriels au travail et de leur quête frénétique et pathétique de loisirs lorsqu’ils ne sont pas de service, ne donnent pas l’impression d’une existence particulièrement heureuse. Comme nous l’avons déjà observé, la production économique a été transformée en un sport fascinant pour les dirigeants, mais cela a été accompli en la réduisant à une corvée mécanique pour la base. Dans le grand public, l’envie de compétition est-elle un appât ou plutôt une cravache ? Du point de vue du plaisir, l’être humain normal préfère-t-il une compétition incessante et presque mortelle, ou l’atmosphère moins fatigante d’une activité entreprise à des fins qui semblent intrinsèquement valables, avec un plus grand degré de l’attitude appréciative d’un spectateur ?

Si, par contre, on adopte le point de vue selon lequel le but de la vie est de réussir les choses (to get things done), les arguments en faveur de la concurrence deviennent beaucoup plus forts. Mais même dans ce cas, des doutes surgissent. On évite difficilement de se demander quelles sont ces choses. Si l’on pense qu’il est important que les choses soient faites, la concurrence peut être totalement indifférente et non sélective, tout aussi efficace comme impulsion vers des fins valables ou indignes. Dans ce cas, la sélection des fins doit être laissée au hasard ou à un autre principe. Il semble toutefois que la concurrence ait tendance à être sélective, et pas dans un sens très exaltant. Il est difficile de croire que l’émulation soit aussi efficace dans les domaines d’activité « supérieurs » qu’elle ne l’est dans le cadre des préoccupations matérielles.

Il est permis [à l’inverse] de penser que peu importe les choses qu’on fait, que toute activité développe les personnalités d’égale manière, et que l’action ou le changement sont ce qui fait que la vie vaut d’être vécue. Du point de vue de la simple activité intéressée, si l’on ne met en cause ni le caractère du résultat ni celui de l’intérêt (au-delà du fait qu’il s’agit d’un intérêt « rationnel » au sens où le résultat est prévu), l’organisation de la vie sur une base compétitive semblerait être abondamment justifiée. Si l’on interprète ainsi la vie, il ne fait aucun doute que la concurrence économique a été un instrument efficace pour amener les forces de la nature sous le contrôle de l’homme et qu’il est largement responsable du progrès matériel de l’ère moderne.

 

Cet article a déjà été publié sur Vox-Fi le 28 juin 2021.