On dénie au Bitcoin le nom de monnaie. On parle seulement à son propos de cryptoactif. Il est certes une réserve de valeur (pour les spéculateurs), un instrument d’échange (souvent pour les malfrats) mais les yoyos de son cours face à la monnaie dominante du pays le disqualifient comme un étalon de valeur, qui est le troisième ingrédient dans la définition classique de la monnaie.

Ce n’est plus le cas des cryptos stables (bonne traduction du stable coin anglais). Leur ajustement au dollar (monnaie qui en est la référence à 99 % aujourd’hui) est désormais étonnant. Il commence à être pareil de détenir un dollar via un compte bancaire ou via une crypto stable en dollar, de sorte qu’on peut parler d’une monnaie au sens plein du terme, un simple démembrement numérique du dollar aux mains d’acteurs privés. Ou presque, on va le voir.

Voici qu’ils émergent en pleine lumière. Leur encours atteint à ce jour 250 Md$ et l’on anticipe 2 Tr$ à l’échéance 2028. Les pays dont le système de paiement reste sommaire ou en partie dollarisé l’adoptent et il devient commun pour les transferts des migrants. Dans les pays avancés, la commission qui est facturée pour leur achat (autour de 0,5 %) les rend compétitifs face aux vrais dollars quand ils sont échangés via VISA ou Mastercard aux commissions bien plus élevées. Les grands distributeurs que sont Walmart et Amazon renâclent d’ailleurs à subir le diktat des cartes de paiement et travaillent à créer leur propre cryptos stables, de même que VISA, ce dernier anticipant à raison une perte d’activité pour lui.

Et le modèle économique est à ce jour tout à fait viable. Les émetteurs sont tenus d’assurer l’adéquation la plus parfaite possible avec le dollar. Ils adossent donc leurs engagements avec des titres sûrs, extrêmement liquides et très peu sensibles aux variations de taux d’intérêt. La dette étatsunienne de très court terme est donc le placement de choix (plus de 90 % de l’adossement). L’émetteur achète ou vend les titres détenus contre cryptos pour assurer l’adéquation et des arbitragistes externes y contribuent.

Faisons alors le calcul : les taux courts sur le dollar sont supérieurs à 4 % aujourd’hui alors que les « dépôts » en cryptos ne sont pas rémunérés. La marge permet de financer largement les coûts opérationnels. Ainsi, Tether, le numéro un mondial avec 70 % de part de marché, déclare des profits de 1 Md$ pour 2025.T1, ceci avec seulement 100 employés.

Une telle profitabilité attire quantité de nouveaux acteurs, d’où la crainte de sérieux problèmes d’interopérabilité. On peut en douter. Toute monnaie a une caractéristique de monopole naturel par le classique effet de réseau qu’on observe par exemple sur les messageries privées. SFR ou Orange en France pourraient-ils lancer demain un nouveau WhatsApp ? Il est donc probable que ce soit une fois de plus des acteurs américains, partis les premiers sur le plus grand marché et la plus grande devise du monde, qui arrivent à s’imposer, Tether et Circle (le numéro deux avec 20 % du marché) en tête de liste.

Presqu’une monnaie, disions-nous, car les cryptos stables n’ont ni cours légal ni garantie du souverain. La monnaie émise par les banques commerciales est quant à elle assise sur leurs réserves à la banque centrale et au pire bénéficie d’une assurance des dépôts. Et elle est interopérable via le marché interbancaire sous l’égide de la banque centrale.

Or, les risques systémiques ne sont pas à écarter. D’abord par une possible course à la baisse des commissions perçues ou la distribution de coupons pour attirer le chaland. C’est une tentation à chercher ailleurs la rentabilité, c’est-à-dire à prendre des libertés avec l’adéquation actif/passif. Et une cagasse quelconque sur un émetteur peut d’un coup provoquer une ruée analogue aux classiques ruées bancaires, la dernière de la sorte ayant été la Silicon Valley Bank, pourtant une entité régulée.

L’ironie est que la survenance d’un tel risque n’affecterait probablement pas les émetteurs de cryptos stables. Le marché de la dette américaine est si stratégique et ces émetteurs en sont de si gros porteurs aujourd’hui que la FED n’hésitera pas à se porter contrepartie en cas de vente brutale suite à une ruée. L’aléa moral est donc important.

Trump, on le sait, encourage les cryptos stables en dollar, y voyant une façon de renforcer l’hégémonie du dollar et peut-être un moyen commode de placer la dette étatsunienne. Il pousse donc le Congrès à adopter une réglementation en urgence pour une normalisation, disons, stimulante. La loi porte le nom très trumpien de Genius et a déjà franchi l’obstacle du Sénat. Elle établit le crypto comme un instrument de paiement plutôt que titre de placement, le faisant échapper à la réglementation des marchés financiers. Elle interdit à la FED de les concurrencer en émettant sa propre monnaie numérique (au vrai, elle y était très réticente). Elle établit bien sûr des règles de gestion de bilan et d’audit pour la sécurité financière – notamment en interdisant la rémunération des cryptos – mais ne va guère au-delà de ce qui existait déjà en matière de blanchiment.

Et l’Europe ? La réglementation existe et est plus rigoureuse que celle qui se prépare aux États-Unis. Tether et Circle s’y sont soumis. Il est donc probable qu’une fois de plus ce soient des acteurs américains qui dominent le marché. Verrait-on alors l’Europe libérée enfin de la domination des opérateurs étatsuniens de cartes de paiement pour tomber dans celles des émetteurs de cryptos ?

Il y a ici un vital enjeu stratégique. Un contrefeu doit être mis en place.

Deux solutions ici, l’une et l’autre plus viables, plus sûres du point de vue de la stabilité financière et plus sobres en matière de blockchain. Soit la BCE prend l’initiative de développer et lancer au plus vite ce que Trump dénie à la FED, à savoir une monnaie numérique de banque centrale. Les banques européennes y étaient hostiles par peur entre autres d’une baisse de leurs dépôts à vue. Mais préfèrent-elles perdre leurs dépôts par la venue de cryptos contrôlées par des acteurs étatsuniens ou bien par une monnaie numérique sous le contrôle conciliant à leur endroit de la BCE ?

La deuxième solution, compatible avec la précédente, respecte l’organisation présente à deux étages du système bancaire. Ce sont les banques elles-mêmes qui lanceraient des cryptos améliorés, plus précisément des jetons ou tokens qui ne seraient que le démembrement numérique de leur propre monnaie. Ceci dans le cadre présent de la gestion des paiements fait par la BCE.

Société Générale a lancé récemment son propre crypto stable en euro et en dollar. S’il s’agit de concurrencer Tether, le pari est hardi. S’il s’agit d’anticiper et de se couler à terme dans cette seconde solution, la BCE doit l’encourager et y pousser d’autres banques.

Car la réalité est celle-ci. La Chine est autonome en matière de monnaie numérique publique, les États-Unis le seront via des opérateurs privés, en assumant le risque associé. La monnaie est chose trop importante pour que l’Europe en abandonne la gestion à d’autres.

 

Une version légèrement adaptée de cet article a déjà été publiée dans l’Agefi. Cet article a été publié sur l’Agefi le 17 juillet 2025.

Cet article a été publié sur Vox-Fi le 29 août 2025.