NFT : Épilogue d’une belle spéculation
La valeur d’une œuvre d’art, eh bien, on la voit dans ce jeu de miroir éternel où mes yeux et les yeux des autres se regardent autant qu’ils regardent l’œuvre elle-même. Cela vaut pour un tableau de Chagall ou le « bleu » de Yves Klein, qui du moins sont négociables. Cela ne l’est pas pour les fresques de Lascaux, dont on ne voit pas qui irait les extraire de leur grotte pour les coller chez un collectionneur anonyme.
Eh bien, cela vaut aussi pour les NFT ou Non-Fungible Token. Et notamment pour l’œuvre qui en a lancé la mode, puis la ruée, à savoir Everydays: The First 5000 Days, le tableau réalisé par le peintre Mike Winkelmann, connu également sous le nom de Beeple, et vendu en 2021 par Christie’s pour 69 M€.
Un NFT, c’est en quelque sorte comme un tiré à part (ou cinquante) d’une œuvre reproduite par lithographie. Sauf qu’ici, le support n’est pas le papier, mais une image numérique dont les techniques cryptos en assurent à la fois la propriété et la non-copie, c’est-à-dire l’impossibilité de réputer authentique toute copie non enregistrée.
La séquence a été rapide. Le phénomène artistique est né vers 2018, est devenu d’un coup furieusement tendance en 2021, avec des milliers d’œuvres et des millions de transactions devenues folles, et a tout à coup plongé fin 2022. Les prix se traînent ou sont rendus à terre à jamais.
Question : on connaît les quelques prix de transaction qui adviennent encore. Mais quelle est la valeur aujourd’hui des NFT, au-delà des prix enregistrés ?
Les économistes se sont intéressés à la valorisation des actifs très illiquides, dans lesquels on range les œuvres d’art, certaines maisons et palais, des monnaies anciennes, des voitures de collection, etc. Ils savent que les prix de transactions, provenant de la dite vérité du marché, peuvent être absolument trompeurs en raison de ce biais classique sur tout marché : on a tendance à vendre ce qui est liquide et dont le prix a monté ; mais on garde l’actif par-devers soi si le prix a baissé. La petite facétie boursière reste valide : « c’est quoi un investissement à long terme ? C’est un investissement à court terme qui a mal tourné. » On vend les perles, on garde la daube.
On doit à trois chercheurs (Goetzmann, Huang et Nozari dans The Non-Fungible Token Bubble) d’avoir étudié le phénomène s’agissant des NFT au travers des deux grandes plateformes NFT : SuperRare, soit 96 688 données d’œuvres NFT créées entre avril 2018 et décembre 2024 ; et OpenSea avec ses plus de 9 millions de transactions sur NFT. La blockchain permet de suivre chaque création, enchère, mise en vente, vente et transfert, ce qui représente un niveau d’exhaustivité des données dont les chercheurs qui étudient les marchés traditionnels de l’art ou de l’immobilier ne peuvent que rêver.
« Les chiffres bruts sont impressionnants. Sur SuperRare, le rendement médian réalisé sur les NFT revendus était de 170 % en dollars, avec un pic en octobre 2021, à environ 490 fois son niveau initial. » Cela ferait des NFT l’une des plus grandes bulles d’investissement de toute l’histoire mondiale, faisant comme si les prix lors de la célèbre bulle des bulbes (de tulipe) en février 1637 n’avaient guère eu plus de volatilité que s’ils avaient résulté d’un marché soviétique piloté par le Gosplan.
Il y a un hic, disent les auteurs. Seuls 6,2 % des NFT sur SuperRare ont été revendus. Oui, 170 % de rendement, mais sur un tout petit flux de transactions, probablement de la part de propriétaires qui ont trouvé le benêt pour acheter. Pour les autres, la colle.
Nos auteurs ont alors creusé un peu plus en identifiant 199 agents actifs sur SuperRare ayant acheté plus de 30 NFT. Leur rendement moyen était de 94 %, une belle performance. Mais cette moyenne était tirée vers le haut par quelques succès spectaculaires. La médiane était négative de 85 % en évaluant à zéro les invendus et près des deux tiers d’entre eux ont perdu de l’argent.
En clair, toute la rentabilité reposait sur une toute petite tête d’épingle : 75 transactions sur 13 019 au total. Il n’y a aucune stratégie de diversification (ce qui supposerait d’acheter un très grand nombre de NFT, soit 400 d’après les auteurs sachant leur volatilité). Ce n’est plus de l’investissement, c’est de la loterie. Le venture capital tente quand même de faire mieux.
Alors les intervenants se sont mis à recourir au truc bien connu sur les marchés de l’art : les ventes incestueuses, où l’on mimique un marché liquide en s’interchangeant les daubes au sein d’un petit groupe. (C’est une stratégie de défense pour colmater les brèches, mais aussi d’attaque s’il s’agit de lancer la mode d’un jeune artiste « prometteur ».)
Bref, vendez à la casse vos derniers NFT. Et posez-vous la question pour vos bitcoins.
En bonus, le fameux tableau de Beeple affiché en tee du post. La seule parution de ce post vaut doublement de son prix.



