Mauvaise nouvelle pour l’Europe. Le projet EPI (European Payments Initiative) d’une carte et porte-monnaie numériques interbanques est mort-né.  Les banques européennes n’ont pas réussi à se mettre d’accord.  Il n’y aura pas de schéma de paiement européen et donc pas de carte de paiement aux couleurs d’EPI. Le duopole Visa / Mastercard conserve sa place et sa profitabilité stupéfiante (une capitalisation cumulée de plus de 700 Md$).

C’est dommage pour les usagers européens qui continueront à payer des commissions de duopole aux deux acteurs dominants ; c’est un enjeu perdu de souveraineté qui remet un bien public aussi important que les moyens de paiement entre les mains d’opérateurs privés non européens.

Si donc les acteurs privés n’arrivent pas à faire émerger une solution, c’est à la banque centrale de veiller à son perfectionnement, à sa sécurité et à son fonctionnement à moindre coût. Car, à nouveau, un système de paiements est un bien public.

Les bonnes nouvelles viennent du Brésil ou de l’Inde. Il existe là-bas des systèmes de paiement instantané promus par la banque centrale qui connaissent un succès étonnant. (Ce n’est un paradoxe qu’en apparence que les innovations en matière de paiements viennent souvent des pays émergents. Dans les pays avancés, les effets de réseau inhérents aux plates-formes de paiement renforcent le pouvoir de marché des acteurs dominants. Partant d’une page blanche, les coûts d’héritage des systèmes anciens y sont moindres.)

Ainsi du système Pix au Brésil, bien décrit par un excellent papier de la BRI.

C’est en 2018 que la banque centrale du Brésil (BCB) a décidé de lancer un système de paiement instantané exploité et détenu par elle, avec l’objectif de renforcer l’efficacité et la concurrence, d’encourager la numérisation du marché des paiements et de promouvoir l’inclusion financière. Pix a été lancé en novembre 2020.

La BCB joue deux rôles dans Pix : elle exploite et fixe les règles générales du système qui reste décentralisé puisque la relation avec les particuliers est faite par des prestataires spécialisés mis en concurrence (PSP). La BCB a entièrement développé l’infrastructure, fixe les règles et les spécifications techniques et met le système à disposition comme un bien public gratuit. (Les PSP se contentent de reverser un montant modique –une redevance de 0,01 BRL pour 10 transactions– pour en couvrir les coûts.)

Depuis son lancement, Pix a connu une croissance stupéfiante. À fin février 2022, soit 15 mois après son lancement, 114 millions de personnes, soit 67 % de la population adulte brésilienne, avaient effectué ou reçu une transaction Pix. Le nombre des transactions par Pix rejoint désormais (graphique 1) celui effectué par les cartes de débit et de crédit, même si la progression ne se fait pas ouvertement encore par déclin de l’usage des cartes mais plutôt au détriment des virements bancaires.

 

Graphique 1 : Nombre des transactions selon le moyen de paiement

Le mouvement concerne de plus en plus les entreprises : 60 % des entreprises ayant une relation avec le système financier national se sont inscrites dans Pix. Ainsi, Pix a contribué à élargir l’univers des utilisateurs de paiements numériques.

Le rôle des PSP est de distribuer le produit et de vérifier numériquement l’identité des utilisateurs. Elles utilisent pour cela l’interface existante en matière de reconnaissance du client (KYC) qu’elles gèrent en propre ou que leur fournissent leurs banques correspondantes.

Comment cela marche ? Rien de plus simple. Les particuliers obtiennent une clé Pix et un code QR pour initier des transferts pour leurs transactions quotidiennes. Dans le cadre de son programme d’inclusion financière, la BCB a décidé de rendre les transferts Pix gratuits pour les particuliers. Par contre, les PSP peuvent fixer des frais pour les entreprises bénéficiaires (pour les achats) et les payeurs (pour les transferts). Pour les commerçants, c’est-à-dire le gros des entreprises concernées, les paiements Pix se révèlent bien moins chers, avec un coût moyen pour les commerçants de 0,22 %, que d’autres solutions comme les paiements par carte. En comparaison, les frais sont de 2,2 % pour les cartes de crédit au Brésil, de 1,7 % aux États-Unis, de 1,5 % au Canada et de 1,5 % au Royaume-Uni. Ils sont de 0,3 % dans l’Union européenne (graphique 2), sachant qu’en UE les cartes de crédit ne sont que des cartes à débit différé.

 

Graphique 2 : Coût d’une transaction par carte de paiement (débit et crédit)

S’agissant de l’inclusion financière des particuliers, on voit à quel point on est loin du compte en Europe. Le Compte Nickel, promu par BNPP et qu’elle présente comme la vraie réponse à cette question, est très coûteux face à une solution de la sorte. Voir ce billet de Vox-Fi à ce sujet.

La BCB entend bien développer Pix dans d’autres directions. On voit naturellement le lien, une fois l’infrastructure bien en place, avec la MNBC, monnaie numérique banque centrale.