Payer en espèces (ou cash) ?
Le vocabulaire financier (qui n’est pas toujours le vocabulaire de la finance) est toujours riche d’enseignements…
On paie en espèces sonnantes et trébuchantes (ou odorantes[1]), en référence à la table du changeur[2] sur laquelle, depuis le Moyen Âge, on fait tomber les pièces ou on les pèse pour en vérifier la qualité (en particulier, le fait qu’elles ne soient pas rognées — c’est à cela que servent les petites stries étranges sur le bord de vos pièces).
Mais pourquoi payer « en espèces » ? Quel lointain rapport entretiennent les formes monétaires avec les théories de Buffon et Darwin (et, avant eux, des naturalistes suédois Carl von Linné et français René Antoine Ferchault de Réaumur) ?
Eh bien, absolument aucun ! Le terme « espèce », qui désigne une catégorie d’êtres vivants du même type, vient du latin species, qui renvoie à une idée d’observation[3]. Certes, dans son sens premier attesté dès le XIIe siècle de « signe », on aurait pu se dire… mais non, les « espèces » avec lesquelles vous réglez votre dû font référence aux « épices » (une acception de species en bas latin qui désigne les denrées puis, plus tard, les substances aromatiques).

Illustration : Les Collecteurs d’impôts est un tableau attribué au peintre flamand Quentin Metsys (ou Massys). Il est conservé au musée du Louvre à Paris ; un autre exemplaire se trouve au musée Liechtenstein à Vienne.
Alors, oui, mais pas les épices précieuses qui structurèrent le commerce mondial de l’Antiquité à la Renaissance (au moins), permirent que l’on construisît Venise et Gênes et poussèrent les Européens à aller vers l’Est (pour les Portugais) puis vers l’Ouest (pour un marin génois au service de l’Espagne) afin de rapporter directement poivre, safran, clous de girofle, muscade et gingembre sans multiplier les intermédiaires.
Les épices dont il est question ici font référence à une espèce (sic !) de préparation (épicée ou non) que l’on pourrait appeler douceur et qui relèverait aujourd’hui de la confiserie.
Il semble qu’au XIIe siècle, l’habitude se répandit que les justiciables satisfaits de leur jugement offrent au juge quelques douceurs. L’usage se fixa tant et si bien qu’une ordonnance de 1402 commanda que les plaideurs s’acquittent d’une taxe pour voir leur affaire jugée[4] et que le paiement en épices devienne un paiement en espèces.
La prochaine fois qu’on vous enjoint de payer en espèces, sortez dragées et bonbons…
En anglais, l’usage veut que l’on paie « cash »[5]. Point d’épices ici, mais la référence à un petit coffre (chest ou casket, le débat reste ouvert) où étaient conservées pièces et autres monnaies. Payer cash, c’est donc plutôt payer comptant en ouvrant la caisse.
Les deux langues, français et anglais, se rejoignent sur la notion de paiement en liquide — mais c’est une autre histoire qui n’implique ni bière ni aucune autre boisson, et, sur ce, bonne soirée : c’est l’heure du pub !
Une des sources de ce billet est le blog de l’Académie française, Dire, ne pas dire. Ceux de nos lecteurs qui sont sur LinkedIn peuvent suivre l’auteur de ce billet tous les vendredis sur #lesperlesduvendredi.
[1] Rien à voir avec la célèbre expression « l’argent n’a pas d’odeur », qui nous vient de la fiscalité locale à Rome à l’époque de Vespasien.
[2] Pour tout savoir sur la table de changeur (banco en italien, auquel nous devons banque et banqueroute grâce aux marchands lombards — oui, ce n’est pas un hasard si la rue des Lombards n’est pas très loin du Pont au Change à Paris… et si la Banque d’Angleterre est, à Londres, au débouché de Lombard Street — mais c’est une autre histoire !), on pourra utilement consulter le site du musée de la Banque nationale de Belgique ou, pour une version plus École du Louvre, cet article orienté « arts décoratifs ».
[3] De ce sens « observer » nous vient aussi le terme « espion » (« spy » en anglais), mais sur les rapports entre finance et espionnage et sur le lien entre James Bond et la gestion d’actifs, c’est une autre histoire !
[4] Cet usage donna l’adage « Non deliberetur donec solvantur species » (justice ne sera pas rendue avant que les épices n’aient été acquittées) des arrêts du Parlement. Et, au fond, certains timbres fiscaux sont de lointains cousins des pastilles de Vichy, des berlingots ou des bergamotes de Nancy… mais ce n’est plus la même langue qui les lèche et les premiers ont le goût un peu rêche du devoir quand les seconds ont celui du plaisir coupable.
[5] Le paiement en espèces peut aussi faire penser au payment in kind (ou PIK, ne pas confondre avec le PIK — Potsdam Institute for Climate Impact Research !) car alors là, on risque le contresens ultime…
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