1.

Partons du cas le plus simple où l’activité humaine aurait un besoin impératif, c’est-à-dire non substituable, d’une ressource dont le stock est fini, disons le lithium, le pétrole ou les poissons de la mer. Si la ressource est finie, l’activité s’arrête au bout d’un temps. La fin, inexorable, correspond à un taux de croissance sur la période de – 100%. Dans cette hypothèse, la recommandation de la décroissance ne fait que retarder le verdict final. C’est appréciable, mais ne suffit pas.

Ce sort tragique, fréquemment approché par les sociétés humaines dans le passé, est en général évité par la substitution de nouvelles ressources à celles qui s’épuisent. Ceci était en gros le message des économistes dans les années 1973-74 en réponse à la sortie du Rapport Meadows (dit du Club de Rome) en 1972. Plus précisément, l’épuisement de la ressource conduit à une hausse tendancielle de son prix, qui appelle davantage d’efforts mis à s’en passer, ou à mieux l’utiliser, ou à reculer les limites de son exploitation. Voir ici Robert Solow pour cet argument. Si le poisson de mer disparait, la hausse de son prix fait devenir rentable l’élevage en mer ou met sur le marché d’autres protéines, avec la réserve faite plus haut sur le chagrin qu’on ressentira à cette disparition.

Dans ses multiples livres, l’essayiste et spécialiste de l’énergie qu’est Jean-Marc Jancovici fait cette remarque s’agissant du pétrole : son exploitation est l’une des rares activités qui soit (ou qui a été) « à rendements croissants ». Extraire du pétrole donne les moyens énergétiques d’en extraire à nouveau avec une consommation en pétrole toujours moindre. On peut creuser plus profond ou dans des lieux plus difficilement accessibles, ceci à un coût en énergie, joule ou kwh, plus faible par unité extraite. Il note que le prix du pétrole sur une longue période, de 1880 à 1999 a toujours été de l’ordre de 20 dollars le baril (en dollars de 2010) malgré ses oscillations, alors qu’évidemment le PIB a crû immensément. C’est pour cela que les énergies fossiles ont constamment gagné le match qui pouvait les opposer à d’autres sources d’énergie. Et en voici pour le signal-prix promu par les économistes : il ne s’est pas manifesté ici parce qu’en réalité, il n’y a jamais vraiment eu de rareté bloquante sur le pétrole et les énergies fossiles.

Mais il y a une autre activité à rendements croissants, beaucoup plus importante : la production de connaissances. Les innovations ont toujours été jusqu’ici des fruits accessibles sur l’arbre du savoir, et ont toujours servi à en cueillir de plus hauts. Avec une claire rupture vers la fin du 18ème siècle que signalent les historiens : la venue de la révolution charbon/pétrole et l’impulsion qu’elle a donnée à la croissance du produit par tête[1]. Elle a permis de s’extraire du régime de croissance « malthusien » où, dit grossièrement, le facteur bloquant était la quantité de terre arable et la population qu’elle pouvait nourrir ; elle nous a conduit à un système économique où la croissance par tête de long terme suit le rythme des progrès de la science et des techniques, avec même la possibilité que le rythme de l’innovation s’élève en proportion des ressources qui y sont consacrées. Si l’on faisait demain un bon en avant dans l’extraction de l’hydrogène ou dans le dessalement de l’eau de mer, la levée des deux verrous importants que sont l’énergie propre et l’eau douce redonnerait un temps de vie supplémentaire.

Cela fait l’objet de débats virulents. Il est possible, disent certains économistes, qu’on connaisse depuis deux ou trois décennies un ralentissement du progrès technique qui pourrait marquer un changement durable de régime [1]. Il semble qu’il y ait des rendements très décroissants dans la recherche et l’innovation comme l’indique ce récent billet de Vox-Fi, « Less is Moore ».

De plus, le progrès technique peut avoir des effets pervers par le même canal des prix évoqué plus haut. Par exemple, l’innovation qu’a été le LED en matière d’éclairage réduit fortement la consommation électrique à luminosité égale et a fait décroître de 90% le coût des ampoules en dix ans. Mais on en profite pour mettre des diodes et des LED partout, mettant à risque le bilan énergétique. C’est le fameux « effet rebond » qu’utilisent aujourd’hui les détracteurs de la 5G, précisément parce qu’elle fait franchir un pas majeur dans les capacités d’information transmise.

On a exactement ici les termes du débat entre les promoteurs de la décroissance et leurs opposants. Les premiers refusent ce jeu faustien d’une fuite en avant basée sur la croissance pour résoudre les problèmes qu’elle ne fait que créer ; les seconds relèvent le gant en montrant que l’arrêt du jeu priverait de l’innovation permettant la sortie par le haut du verrou malthusien. Les premiers vont parler de « précaution », les seconds rappellent le vers de William Blake : « You never know what is enough unless you know what is more than enough. » Voudrait-on même cet arrêt, disent-ils, que nous y sommes condamnés, vraies victimes de Prométhée.

 

2.

Vient le réchauffement climatique et la dégradation de l’environnement. Rentrent-ils dans cette logique ? On pourrait dire pour y demeurer que l’air pur et raisonnablement frais est une ressource qui s’épuise en liaison avec l’activité humaine et le CO2 qu’elle dégage. Mais l’image est imparfaite. C’est toute la nouveauté du défi climatique. La contrainte que fait peser cette « ressource rare » est très molle en réalité : pourra-t-on supporter 2°C de plus, ou 4°C, ou plus ? Une terre 2°C plus chaude connaîtra peut-être une croissance plus rapide (mesurée par l’actuel indicateur du PIB par tête) si cela impose le développement d’activités pour en réduire l’impact sur la vie humaine. Surtout, le signal-prix fonctionne encore moins que pour le pétrole : il n’est pas vrai que l’épuisement de cette « ressource » en augmente le prix, puisque tout simplement il n’y a pas ni prix ni marché pour cet air pur ou, dit à l’envers, de prix pour le CO2 qui le détruit.

Cette régulation automatique par les prix disparait davantage encore s’agissant de la destruction du vivant. L’économiste ici est muet pour l’instant, et à vrai dire il n’est pas le seul. Il faut une intervention humaine délibérée, c’est-à-dire une régulation par le politique, conduite probablement au niveau mondial et à une échelle inédite à ce jour. L’enjeu politique est immense.

 

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3. 

L’incertitude reste entière, mais un petit cadrage est utile. Aujourd’hui, la production anthropique de CO2 par an est de l’ordre de 40 milliards de tonnes, alors que sa dissipation naturelle, par les océans et la photosynthèse, est de l’ordre de 20 milliards. Pour en revenir à un seuil d’équilibre ou soutenable, laissant le stock total inchangé, il faut donc en rester à une production de 20 milliards de tonnes ou 2 ppm par an, ce qui représente aujourd’hui 0,5% de la concentration de 416 ppm qu’indiquent les dernières estimations de l’ONU. Nul doute que revenir rapidement à ce niveau dans l’état présent des techniques implique un choc récessif. C’est bien un cycle de croissance qui se clôt et Malthus redresse la tête. Mais, dans la logique de cette note, la question est de savoir si ce choc restera transitoire, permettant ou non ensuite la reprise infinie de la croissance. Une première réponse est que la « contrainte CO2 » recule chaque année de ce 2 ppm, lui laissant un certain espace. Mais ce gain est d’un montant fixe chaque année, de sorte qu’une croissance à taux positif sur la durée est impossible[1]. La seule réponse reste un ensemble d’innovation permettant de tirer davantage d’énergie de ce budget annuel de 2 ppm.

Ainsi, la croissance est possible à l’infini, mais reste bridée au niveau permis par les gains de productivité sur la ressource dont la contrainte mord le plus, qu’il s’agisse du CO2 ou de tout autre élément de l’environnement terrestre. Voici une autre définition de la croissance soutenable. On est bien sûr très loin d’être dans des croissances linéaires ; il y a des effets de rupture et de chaos, également des effets d’inertie et de retard qui jouent sur des siècles, tout cela remplissant les revues scientifiques. De même, la population peut baisser et donner à tout ceci une perspective très différente. Mais, pour donner un chiffre, une efficacité énergétique qui s’accroitrait (en termes de ppm) de 0,5% par an permet de lever la contrainte précédente. Ce 0,5% de croissance annuelle par tête serait quand même le double de ce qu’a connu l’humanité depuis l’an 1000[2].

À nouveau, rien n’est garanti, mais l’objectif ici n’était pas de décrire un futur probable, mais d’examiner la possibilité théorique d’une croissance à l’infini.

 

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[1] Voir à cet égard les travaux décisifs de Kenneth Pomeranz. Il ajoute à cela l’extension en une fois des surfaces de culture dans les colonies esclavagistes américaines, qui libéraient du sol et de la main-d’œuvre au Royaume-Uni pour la pleine mise en valeur du charbon nouvellement conquis. Voir K. Pomeranz, Une grand divergence. La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale, Albin Michel-Maison des sciences de l’homme, 2010.

[2] Robert J. Gordon, “The Rise and Fall of American Growth: The U.S. Standard of Living since the Civil War”, Princeton University Press, 2017.

[3] Si la base est de 100 aujourd’hui et que je dispose d’un bonus annuel de 0,5, je peux croître de 0,5% la première année, mais uniquement de 0,5 / 100,5 la seconde, c’est-à-dire de 0,497%. Et ainsi de suite jusqu’à 0%.

[4] Selon les calculs d’Angus Maddison, L’économie mondiale : une perspective millénaire, Études du Centre de développement de l’OCDE, 2001.