On commente ici le remarquable travail de trois historiens-économistes travaillant à Paris et à Lausanne : I. Grosfeld, S. Orcan Sakalli et E. Zhuravskaya (Middleman Minorities and Ethnic Violence: Anti-Jewish Pogroms in the Russian Empire, Review of Economic Studies, 2020). I. Grosfeld présente ce travail conjoint dans un format PowerPoint très complet.

Les violences antisémites ont toujours existé dans l’Empire tsariste, mais elles ont pris une dimension bien plus importante au tournant des XIXᵉ et XXᵉ siècles. Et ceci dans une région de l’Empire très délimitée appelée la Zone de résidence. Elle s’étendait de la Baltique à la mer Noire et recoupait l’énorme territoire conquis par les tsars lors de l’annexion des terres de la communauté lituano-polonaise (partage final de la Pologne en 1795).
Elle comptait, vers la fin du XIXᵉ siècle, une population de 4,8 millions de Juifs, soit un peu plus d’un dixième de la population, et recouvrait à peu près le lieu de l’étude de Timothy Snyder sur les massacres de l’époque nazie et stalinienne (voir son livre Les Terres de sang, Gallimard, 2012). Le pouvoir tsariste y avait déporté délibérément près de 700 000 Juifs vivant à l’est de ce territoire, dans une sorte de frénésie antisémite visible lors du règne d’Alexandre III.

Les Juifs étaient donc particulièrement opprimés par le pouvoir : taxation doublée, interdiction de circuler et d’exercer certaines professions, notamment agricoles, ainsi que de posséder des terres. Ils étaient en général pauvres — plus, en tout cas, que la population majoritaire — et se composaient essentiellement d’artisans et de commerçants, avec une élite bourgeoise très réduite, visible dans l’actuelle Pologne.

Une partie d’entre eux s’était établie dans l’activité d’intermédiaire financier, notamment dans le négoce et les prêts ou services liés à l’agriculture. Il s’agissait de collecter, stocker et négocier les grains ou de préfinancer l’achat de semences et le stockage. Dans les régions concernées, la part des Juifs au sein de la profession de négociants en grains était très élevée — 88 % — et elle restait majoritaire dans les professions financières (53 %, selon le très précis recensement russe de 1897). On peut supposer qu’ils étaient, pour certains, plus riches que la moyenne de la population juive, mais jamais ils n’ont pu être acceptés parmi l’élite locale.

Il existait donc un fond de violence et, par moments, ce qu’on appelle des pogroms, c’est-à-dire des violences de groupe exercées par des civils, pouvant impliquer des morts, mais aussi — et le plus souvent — des destructions de biens, des vols et des viols. L’analyse faite par les chercheurs montre que ces pogroms se sont essentiellement concentrés sur trois phases aiguës au cours des XIXᵉ et XXᵉ siècles (voir graphique).

 

Trois épisodes donc : autour de 1881, autour de 1905 et, de façon plus durable, entre 1917 et 1922. Et des pogroms toujours situés dans les villes de campagne, rarement dans les grands centres urbains. Le plus important d’entre eux a eu lieu dans la ville de Proskurov et a fait 1 700 morts.

Le résultat principal de l’étude est la démonstration que ces épisodes surviennent principalement lorsque trois facteurs sont réunis :

  • une crise agricole sévère ;
  • des troubles et une insécurité politique (1881 est aussi la date de l’assassinat d’Alexandre II, marquant le retour d’une politique ultra-réactionnaire après la période libérale qu’avait été le règne de ce souverain) ;
  • une forte densité d’intermédiaires financiers juifs dans les zones concernées.

Voici à peu près comment se déploie l’épisode typique de violence. Il faut d’abord une crise agricole. Or celles-ci ont été fréquentes au cours du XIXᵉ siècle, sans pour autant donner lieu à des pogroms, sauf les trois mentionnées. Qu’avaient-elles de particulier ? Deux éléments s’ajoutaient. Le premier tenait à une carence du pouvoir répressif de l’État lors de ces troubles politiques. En temps normal, le pouvoir tsariste réprimait les violences antisémites, ne serait-ce que par son refus de tout désordre.

Il est possible aussi, seconde raison, qu’au moins une partie des autorités souhaitait pas déstabiliser une activité économique, la finance et le commerce, qui jouait un rôle très important dans cette économie agricole. Il fallait du financement, de la logistique commerciale, mais aussi des services d’assurance et de stabilisation. En cas de difficulté d’un client, le banquier et le négociant évaluaient leur risque et mettaient en balance la continuité de la relation commerciale et la perte possible. On voyait donc fréquemment des abandons de dette ou des avances sur campagne dans les périodes où la pénurie rendait très élevé le prix des semences. Deux années consécutives de mauvaises récoltes pouvaient en effet ruiner le paysan, sachant le coût exorbitant du stockage des grains.

Mais, en période de trouble ou lors d’une crise agricole intense, cette relation se rompait : le négociant et le prêteur juifs ne savaient plus quel allait être leur sort personnel. Il existait aussi, dans ces périodes, une crainte latente d’un retour au servage pour les paysans. Le prêteur hésitait à prêter si le paysan risquait de ne pas poursuivre son activité.

Un autre facteur, non mentionné dans l’étude, me semble important. La fonction d’assurance que remplissait cette couche sociale avait ses limites : en cas de choc très sévère, un système financier reposant sur des individus n’avait plus la surface nécessaire pour absorber les impayés, d’où la disparition de la fonction contracyclique. Les pogroms aggravaient d’ailleurs la crise agricole par désorganisation du commerce, même si certains paysans profitaient des troubles pour effacer leurs dettes.

Une analogie intéressante peut être faite avec les relations commerciales interentreprises actuelles et la gestion des délais de paiement. Ceux-ci peuvent, dans certaines limites, atténuer une crise : le fournisseur n’a pas toujours intérêt à voir son client faire défaut. Mais au-delà d’un certain seuil, ces délais deviennent, par faillites en cascade, un facteur aggravant.

Il a fallu voir apparaître des systèmes financiers plus robustes pour assumer cette cyclicité et les risques qu’elle induit. Les Lloyd’s de Londres, à la fin du XVIIᵉ siècle, structuraient une solidarité collective des riches sociétaires sur leurs biens propres et permettaient d’absorber des risques très importants, notamment maritimes.

Une question peu abordée par cette recherche est celle de la solidarité au sein de ces communautés juives d’intermédiaires. On ne peut exercer ces métiers sans nouer des contacts au sein de la communauté : achats et ventes de grains, soutien financier, etc. Il s’agissait de professions de petite dimension, sans commune mesure avec les grands financiers juifs d’Europe de l’Ouest.

Une vaste littérature existe sur ce sujet, initiée par un article fondamental d’Avner Greif en 1989 (Reputation and Coalition in Medieval Trade). Cet article étudiait la communauté dite des Maghribi, des négociants juifs installés dans le monde arabe, qui ont opéré à grande échelle entre les Xe et XIIe siècles. Il montrait que des relations de confiance au sein d’une communauté relativement fermée pouvaient se substituer à un appareil juridique important. La confiance était assurée par la menace d’éviction du groupe. Les conclusions de l’article sont aujourd’hui nuancées, mais demeure le constat de l’importance des réseaux de confiance pour la conduite des affaires — encore aujourd’hui — lorsqu’on veut réduire les coûts de transaction.

La question demeure donc : de quelle façon fonctionnait cette communauté dans la Russie tsariste ? On imagine qu’il existait une forte concurrence entre ses membres, mais aussi des possibilités de collusion, donc des prix excessifs imposés à la paysannerie. On n’aime jamais trop son banquier ou son assureur, et moins encore s’il s’agit d’un voisin qu’on envie.

L’étude écarte comme cause des violences antisémites la compétition pour l’accès aux professions financières tenues par les Juifs — une cause identifiée en Allemagne à la suite de la Réforme. Les historiens ont noté une recrudescence des violences antisémites dans les États protestants, alors que les États catholiques se tenaient à l’écart. Ce phénomène est lié à l’abandon par le protestantisme de l’interdit de l’intérêt, ouvrant ces professions lucratives aux élites protestantes, qui cherchaient alors un appui populaire pour évincer les Juifs. Ce clivage religieux des Länder dans l’expression antisémite s’est retrouvé à l’époque nazie.

L’étude semble minimiser la violence venue de l’État tsariste lui-même. Il est pourtant avéré que, dans les périodes considérées, les autorités locales et leur police agissaient peu pour éteindre les pogroms — si elles ne les encourageaient pas. L’initiative venait parfois du pouvoir central, comme lors du pogrom de Kichinev en 1903, préparé à l’avance avec l’appui de von Plehve, ministre de l’Intérieur auprès de Nicolas II. L’élite russe, à la différence de celle de l’Europe de l’Ouest sous l’Ancien Régime, n’entretenait aucun lien économique avec cette population de financiers, et l’intérêt à les protéger était donc moindre. On recommande ici la lecture du livre d’Henri Minczeles (Histoire générale du Bund), qui traite — à travers l’histoire de ce mouvement politique juif majeur — des violences de cette période. Tout ne peut se ramener à une explication économique.

De même, les auteurs ne confirment pas la thèse d’un antisémitisme violent fondé sur la logique du bouc émissaire ou du ressentiment, caractéristique de l’antisémitisme médiéval puis moderne, notamment en Allemagne. Voir à ce sujet Ressentiment et Apocalypse. Essai sur l’antisémitisme nazi, de Philippe Burrin (Le Seuil, 2004). La violence épargnait les milieux urbains et les professions non liées à l’intermédiation financière agricole. Il n’y avait pas non plus d’instrumentalisation politique de l’antisémitisme, même si certains groupes tentaient, par la propagande, de propager la haine (notamment en attribuant l’assassinat d’Alexandre II aux Juifs).

C’est un point de questionnement. L’antisémitisme par ressentiment appartient à toutes les époques et semble lié à l’interdiction faite aux Juifs, en terre chrétienne, d’exercer des activités agricoles et à la restriction d’accès des chrétiens aux métiers de la finance. En reléguant les Juifs dans ces métiers, on favorisait leur spécialisation dans des professions sophistiquées, nécessitant éducation, calcul, comptabilité et réseaux de confiance — d’autant plus solides qu’ils devaient se protéger de l’oppression. Historiquement, c’est le propre des minorités ethniques au sein d’une communauté majoritaire anomique de prendre en charge ces fonctions d’intermédiation. On retrouve ce schéma ailleurs : les Ibos au Nigeria, les Bamilékés au Cameroun, les Arméniens et les Juifs dans l’Empire ottoman, la diaspora chinoise en Asie du Sud-Est. Il se met alors en place une boucle amplificatrice : ces professions favorisent l’éducation, laquelle renforce la réussite et l’accès à l’élite sociale. Quand l’oppression se desserre, notamment après la Révolution française, cet avantage culturel permet une ascension rapide, nourrissant un nouvel antisémitisme par ressentiment.

C’est, au final, un remarquable travail qui montre combien la coopération entre économistes et historiens peut enrichir la compréhension des phénomènes sociaux.

 

Carte : répartition des pogroms dans la Zone de résidence