En synthèse, ce que Turgot a appris tient en l’évidence de trois leçons :

1 – Les grandes idées s’appuient sur des principes simples :

Son premier acte fut de soumettre au Roi une déclaration de principe : « pas de banqueroute, pas d’augmentation de taxes, pas d’emprunt ». Ces priorités concentrées, cette logique lui valurent, face à une situation financière désespérée, d’obtenir un succès aussi rapide que remarquable, de réduire le déficit, de faire baisser les taux d’intérêts et d’infléchir la dette…

En outre, en préambule d’un de ses décrets, Turgot indiquait qu’il avait réécrit trois fois le même texte « … pour que n’importe quel juge de village puisse l’expliquer, en parler… ».

On est loin de nos propositions contemporaines qui, en visant l’exhaustivité, certes, comblent notre Administration (on se souvient sans malice des dix priorités et des 300 actions de la Commission Attali), mais qu’en reste-t-il ?

Aujourd’hui, les Banques centrales ont pris la main, mais sont-elles pour autant lisibles ? Trop d’ambitions détaillées rendent l’action insécure, inintelligible et inefficace.

Une simple phrase : «… aucun déficit pendant trois ans… » aurait sans doute pu mieux marquer les esprits. Il n’en a rien été, et rien ne s’est fait lorsqu’il était (encore) possible de le faire.

 

 2 – Lorsqu’on est seul à avoir raison, on a tort :

Détenir une vérité, seul ou trop tôt, conduira inexorablement à de douloureuses déconvenues. Une réflexion aussi juste et brillante soit-elle, des textes provocants, stimulants, dignes d’intérêts vous amèneront tout droit à votre perte si le terrain d’acceptation est miné par le scepticisme et les nuisances de toute sorte. La politique de Turgot a rassemblé contre lui tous les tenants d’intérêts privilégiés, de statut et de rang menacés, y compris Marie-Antoinette qu’il privait d’actions de faveur auprès de ses favoris.

Que penser alors de la résistance (doux euphémisme) de la société civile française contemporaine face aux réformes ? Alors qu’une majorité de français détiennent d’une façon ou d’une autre une part de privilèges (sous-tarification, lobby, statut, emploi, retraite, fortune), comment imaginer qu’elle acceptera des changements radicaux ? Gare aux réveils douloureux.

Les princes sont versatiles, la conjoncture aussi : la médiocre moisson de 1774 a autant précipité la chute de Turgot que la perte de confiance du Roi, qui le lâcha en rase campagne, reculant devant l’ampleur de son plan: la réforme totale des privilèges était condamnée à attendre, 1789 pointait déjà.

Trahi par ses amis, seul, ne pouvant achever son œuvre, il fut conduit à la démission, deux ans après sa prise de fonctions… Toute similitude avec la situation française présente est-elle vraiment purement fortuite ? Mauvaise récolte, pandémie … mêmes conséquences ?

 

3 – L’histoire rattrape toujours les faiseurs de « bouc-émissaire ».

Les intrigues de Cour qui rejettent la responsabilité sur le premier «bouc-émissaire » qui passe à portée de médias et tendent à effacer les inconséquences, les indécisions, les faiblesses de la Cour, finissent toujours par le payer.

La pandémie restera probablement dans l’Histoire comme l’un de ces moments où le monde bascule et est emporté vers un autre temps. Le temps de Turgot fut aussi celui d’une révolution sur bien des points proches des temps nouveaux en termes de ruptures, même si, dans la forme (et c’est heureux), on pense en être très éloigné.

Puisse l’esprit de Turgot inspirer à nouveau nos dirigeants et nos « grands penseurs » réformateurs.

 

 

(1) Dont la paternité est sans doute partagée avec son mentor de Gournay selon l’avis de Alain Laurent, auteur de Turgot aux Belles Lettres.

(2) Turgot, édit de suppression des jurandes (1776)

(3) Se rapporter au colloque international « Turgot notre contemporain ? » à l’initiative de Ysabel de Naurois Turgot, présidente de la Société des Amis de Turgot.

(4) « L’éclat de Turgot » journal des économistes et des études humaines – Mars 1995