On soumet à discussion dans cette note une méthode généralisée, homogène et peu coûteuse à terme, pour mettre en place une telle comptabilité carbone. Elle est à ma connaissance originale. Une première partie expose la logique d’une comptabilité carbone, la seconde présente la méthode de façon plus technique ; la dernière aborde certains développements qui peuvent être faits sur base d’une estimation fiable et universelle des contenus carbone des biens et services.

 

I- Pourquoi une comptabilité carbone

Aujourd’hui, deux grands instruments aident à réduire les émissions de CO2 par action sur les choix des acteurs économiques. Le premier procède par réglementation et quotas, par exemple au travers des normes d’émission de CO2 imposées aux constructeurs automobiles. La seconde utilise le signal des prix : on donne un prix forfaitaire au carbone émis, soit par un mécanisme de taxation (la taxe carbone), soit par la fixation d’un quota, puis organisation d’un marché où chaque entreprise négocie selon ses besoins un excédent ou un déficit par rapport à ce quota. Ces deux instruments sont très efficaces s’agissant de la sobriété carbone des entreprises. Le premier suppose une réglementation et une surveillance assez fines pour que les entreprises puissent effectuer de façon réaliste le programme d’économie qui leur est demandé. Le second procède de façon décentralisée et par incitation, puisque l’entreprise cherche à minimiser ses coûts ou à profiter, dans le cas d’un marché de permis d’émission, d’une performance supérieure au quota qui lui est fixé. Par contre, ces deux instruments sollicitent très peu le consommateur, si ce n’est que certains produits ne lui sont plus accessibles (instrument 1) ou sont plus coûteux (instruments 1 et 2). Ils rencontrent des limites d’acceptabilité sociale si l’on considère, pour les produits intenses en carbone dont particulièrement le chauffage et le transport, que les personnes à bas revenu sont les plus sensibles au prix et pourtant souvent les moins en mesure de baisser leur consommation ou d’accéder aux biens techniquement plus sobres en carbone.

Un troisième instrument apparait, qui a vocation à compléter les deux autres. Il s’appuie sur une motivation non directement pécuniaire des agents, à savoir leur souhait de sobriété carbone. Pour cela, on met à disposition des entreprises et des ménages une information clé, à savoir la trace carbone ou la quantité physique de carbone globalement contenue dans chacun des biens et services qu’ils achètent.

On a déjà l’embryon de cette approche quand on note sur une échelle de couleurs la consommation en carbone du logement à la location ou à la vente, ou de certains biens d’équipement du ménage. Toutefois cette information permet en général de connaître le coût en énergie de l’usage du bien (par exemple la consommation d’énergie pour le chauffage du logement ou pour l’utilisation de la machine à laver) et donc le budget énergie qui pèsera sur le ménage après l’achat) mais non son contenu carbone avant l’achat : combien de kilos de CO2 il a fallu pour fabriquer la machine à laver. De plus, cela n’existe pas ou peu pour les biens de consommation courante, ni pour les services, ni pour le gros du commerce interentreprise.

Or, il faut donner un levier à la personne qui entend consommer de façon sobre, ou à l’entreprise qui, par choix personnel ou par pression de ses investisseurs, salariés ou clients, entend réduire son empreinte carbone. Pour ce faire, l’idéal serait que tous les biens de l’économie, qu’ils soient biens finals, biens intermédiaires ou biens d’investissement, fassent figurer leur coût ou contenu carbone[1], à savoir la quantité physique totale de CO2 émis avant qu’ils arrivent entre les mains des ménages et des entreprises qui les achètent.

Munie d’une telle information, l’entreprise pourra orienter sa politique d’achat vers des intrants ou des biens d’équipements à moindre contenu CO2. À coût économique égal, elle retiendra le bien le moins intense en carbone. À intensité carbone égale, elle retiendra le bien le mieux disant sur d’autres aspects. Un projet pourra coûter davantage en énergie fossile consommée directement (le carburant consommé), mais moins au total si l’on prend en compte le carbone immobilisé dans les autres intrants du projet. Elle pourra aussi présenter aux tiers un bilan carbone suivi sur la durée ou comparé à celui d’entreprises du même secteur d’activité.

Par contenu carbone, il faut entendre les émissions directes occasionnées par la production d’un bien ou d’un service (par exemple, pour le service de transport, le carburant consommé par l’entreprise de transport) mais aussi indirectes (l’énergie fossile qui a été consommée dans les pneus, les pièces de rechange, l’huile ou les camions afin de produire le service de transport). Le contenu direct est relativement facile à connaître, puisque l’entreprise connaît ses achats de carburants et fait aisément la conversion en  carbone, ou son fournisseur le fait pour elle. Par contre, le contenu indirect, par exemple celui des pneus achetés, suppose une information externe dont ne dispose pas aujourd’hui l’entreprise. Il en va de même pour le ménage dans ses décisions de consommation : il connaît son budget essence, mais non le contenu CO2 des yaourts ou des biscuits consommés, alors qu’il connaît, il faut le noter, leur contenu en sucre ou en matières grasses.

Disposer des bonnes données

Tout l’enjeu est l’extraction et la diffusion de l’information pertinente sur les contenus carbone. Le carbone qui sera émis par le système productif trouve son origine chez certains « producteurs primaires », essentiellement les compagnies pétrolières (et par importation dans le cas de la France). Il faut y ajouter des secteurs tels la cimenterie (en raison de la carbonisation du calcaire) ou le secteur de l’élevage, et retrancher les industries qui retirent le carbone d’un cycle de production ou de l’atmosphère.

Il faut distinguer contenu carbone et émission de carbone. L’acte proprement polluant est, dans le cas de l’énergie fossile, celui qui voit la combustion du gaz ou des produits dérivés du pétrole. Ainsi, le fabricant de verre émet du CO2 si son four fonctionne au gaz. Du point de vue de la comptabilité carbone, le verre fabriqué aura un contenu en carbone, celui qui aura été émis pour le fonctionnement du four. Mais l’entreprise qui utilise le verre, par exemple pour faire des portes vitrées, fabrique un produit qui lui aussi « contient » du carbone, celui qui a été « incorporé » dans le verre lors de sa fusion chez le fabriquant, même s’il y a bien longtemps que le carbone a été rejeté dans l’atmosphère. Tous les produits de l’économie, par cascade, incorporent ou « contiennent » du carbone, soit de façon directe, soit de façon indirecte dans les produits qui eux-mêmes « contiennent » du carbone.

Les entreprises qui se sont engagées dans une démarche de sobriété carbone, Danone par exemple, l’une des  pionnières dans ce domaine, recourent à des cabinets d’experts qui font une analyse monographique des processus de production et des intrants achetés par l’entreprise. Ils procèdent de façon ascendante. Le calcul est assez facile pour le carburant ou le lait consommés ; mais l’expert doit aussi estimer le contenu carbone des cuves de stockage, des emballages, des ordinateurs, etc. Et s’il veut une estimation complète, il doit faire un pas de plus vers les fournisseurs de rang 2 (les tôles qui rentrent dans la fabrication des cuves, le papier pour l’emballage, les écrans des ordinateurs, etc.) ; puis vers les fournisseurs de rang 3 : le métal dans la production des tôles, etc. De pas en pas, il remonte les filières de production jusqu’aux fournisseurs primaires de carbone. Sachant l’infinie complexité des flux interentreprises, un calcul précis est impossible par une méthode monographique ascendante. L’expert pallie cette complexité en usant de coefficients techniques forfaitaires, qu’il peut connaître de par ses enquêtes chez d’autres clients, ou par usage de mercuriales qui commencent à circuler (par exemple faites par l’ADEME) mais qui restent encore imprécises et incomplètes. À cette imprécision, s’ajoutent le manque d’harmonisation, la duplication des études, la non-exhaustivité et le coût qu’engendre tout ce processus.

C’est ici qu’intervient la comptabilité carbone universelle (CCU) : le fournisseur fournit directement à son acheteur la quantité de CO2 contenu dans les biens et services qu’il lui vend. D’où lui-même tire-t-il une telle information ? Également de ses fournisseurs, et ainsi de suite en amont dans les filières de production. On en arrive ainsi aux producteurs primaires de carbone, qu’ils soient importés ou produits domestiquement. Mais la démarche est descendante puisque l’information passe toujours du fournisseur à son client. Et l’information figure simplement sur la facture.

II- Le mécanisme de la comptabilité carbone universelle

Le projet est simple dans son énoncé et dans son exécution, une fois l’infrastructure mise en place. Chaque entreprise indique dans les factures adressées à ses clients le contenu en carbone du bien ou du service vendu. La facture fait figurer, à côté de la colonne en euros, une seconde colonne qui indique la quantité physique de carbone contenu dans la production du bien.

Du point de vue du client, les choses sont claires. Soit il ne produit pas lui-même de produits carbonés primaires et il se contente de répercuter dans les factures à ses propres clients – et ventilés selon la façon dont les biens facturés ont utilisés les intrants – le total des contenus carbone figurant sur les factures reçues de ses fournisseurs. Soit il est lui-même pour une part producteur primaire – éventuellement une production négative s’il retire du carbone— et il ajoute dans ses factures-clients le contenu carbone qu’il aura lui-même généré ex-nihilo et qu’il lui faudra estimer. Dans tous les cas :

Le fait comptable générateur, pour les flux en euros ou en carbone, c’est la facture, carbone « acheté » ou carbone « vendu ». Pour obtenir le contenu carbone associé à l’activité d’une entreprise, on fait la somme des contenus carbone figurant dans les factures-client, un montant homogène aux ventes ou chiffre d’affaires de l’entreprise. On ne s’écarte donc pas de la comptabilité classique en unités monétaires, ce qui restera un principe général de la CCU ; on ne fait que lui accoler les contenus carbone[2]. Pour les biens de consommation ne faisant pas l’objet de facture, l’information figure, quand c’est possible, sur l’étiquette ou le dépliant technique associé.

Pour un système de comptabilité carbone universellement en place dans un pays, le mécanisme de transmission de l’information carbone ne nécessite rien d’autres que l’addition par le comptable des contenus carbone de la totalité des biens et services achetés, à laquelle s’ajoute l’estimation du contenu carbone, positif ou négatif, des biens carbonés primaires. Il faut insister sur l’universalité du mécanisme : c’est bien la totalité des factures entrantes (pour le carbone contenu dans les achats) et sortantes (pour le carbone transmis dans les ventes) qui est prise en compte, quel que soit le fournisseur, y compris par exemple les banques et assurances pour le service rendu. Et c’est la totalité des entreprises du pays qui, dans l’idéal, est soumise à ce mécanisme (on verra ce qu’il en est des importations).

Si les contenus carbone s’additionnent entre les différents produits de l’entreprise, donnant le bilan carbone de la période, il faut veiller qu’ils ne s’additionnent pas forcément entre diverses entreprises, en raison du risque de générer des doubles comptes. Si l’entreprise A incorpore 10 tonnes de carbone dans ses ventes de plaques de verre, et livre la moitié de cette production à son client l’entreprise B de portes vitrées, qui incorpore 20 tonnes de CO2 dans ses produits, le chiffre agrégé n’est pas 30 tonnes, puisqu’on additionnerait deux fois les 5 tonnes livrées par A à B. On ne s’écarte pas de la comptabilité en euros qui élimine également les flux internes quand elle procède à des « consolidations ».

Une analogie est utile ici. La CCU est à la fois différente et très proche dans son fonctionnement de la TVA. Différente puisque l’entreprise qui déclare la TVA procède par ajout successif non cumulable, sachant qu’elle se fait rembourser la TVA sur ses achats[3] ; mais proche aussi puisque, dans les deux cas, la collecte de l’information – et de l’argent dans le cas de la TVA – se fait de façon décentralisée sans qu’aucun organisme central n’intervienne.

La détermination des contenus carbone 

On a vu le principe comptable au niveau d’une entreprise, il faut voir à présent comme s’obtient l’information sur l’ensemble des entreprises. À nouveau, chaque entreprise connait ses achats directs en énergie, qu’elle est capable d’associer à un contenu en tonnes de carbone. Par contre, elle ne connaît pas le contenu carbone de ses autres intrants si le fournisseur lui-même ne les connaît pas. On montre d’abord comment, en théorie, on peut pourtant connaître dans l’immédiat le contenu carbone total de chacun des biens et services. On verra ensuite comme procéder en pratique, ceci à partir de l’exemple suivant.

On simplifie à l’extrême l’appareil productif du pays. Il se compose de trois secteurs d’activité (ou entreprises) et de trois biens : un secteur e qui fournit le carbone primaire exclusivement aux entreprises à partir de l’importation ; un secteur i qui fabrique un bien industriel et le vend à elle-même, au secteur de service et aux ménages pour leur consommation ; et un secteur s qui fournit un service à l’entreprise industrielle, à elle-même et aux ménages.

Si on s’intéresse à la consommation carbone de l’entreprise de service, il faut connaître, en plus de la consommation directe en énergie d’une unité du produit service, la consommation intermédiaire en bien industriel et en service de cette entreprise puisque ces intrants ont eux-mêmes un contenu carbone direct. Mais, pour se répéter, ces intrants contiennent aussi du produit industriel et du service, et donc du contenu carbone de deuxième rang. Ainsi de suite. C’est l’ensemble des ramifications productives qu’il faut suivre de pas en pas vers l’amont, ici limité à deux entreprises.

Le tableau qui suit représente la structure productive de l’économie.

La première ligne du tableau représente la consommation de l’entreprise industrielle dans les deux produits, industriel et service. Il s’agit de quantités physiques : par exemple, 0,6 sera la quantité du bien industriel (par exemple nombre de machines) qu’il faut pour faire une unité du bien industriel ; 0,5 la quantité de service (par exemple en unité de temps) pour une unité du bien industriel. Un tel tableau est proche en simplifié du TES ou tableau entrées-sorties qu’établissent les comptes nationaux dans tous les pays.

On lit dans la dernière colonne la demande directe en énergie (assimilable au carbone) des deux entreprises pour leur production unitaire. Ici, di = 10 et ds = 6, avec l’indice i ou s selon l’entreprise, l’unité étant cette fois la tonne d’équivalent CO2.

Il y a désormais assez d’informations pour connaître immédiatement les contenus carbone directement et indirectement contenus dans chaque unité des deux biens, et, en multipliant par les quantités produites, le contenu total en carbone de chacun des biens vendus par les deux entreprises (encadré 1). Cet encadré peut être aisément omis par le lecteur.

Comment procéder en pratique ?

On vient de montrer un mode de calcul des contenus en carbone. Ce n’est bien sûr pas une méthode envisageable pour les calculer, l’économie étant beaucoup trop complexe et les techniques de production trop mobiles. En pratique, on procède par voie itérative.

Une première voie consiste à remarquer que le carbone ne fait que se diffuser dans l’économie à partir de ses sources primaires, le secteur de l’énergie en premier lieu. Si donc, tout en amont en général, le fournisseur primaire communique à ses clients le contenu en carbone du bien livré, de proche en proche, par les échanges interentreprises, l’information se diffusera. L’encadré 2 montre qu’on aboutit exactement à la solution théorique montrée dans l’encadré 1. Usant d’une image comparant les flux interentreprises à des tuyaux, ces tuyaux s’emplissent progressivement de carbone.

Cependant, l’économie a des flux internes très complexes et souvent circulaires (un bien en bout de chaine de production peut être l’intrant d’un producteur primaire). La convergence vers les contenus complets en carbone sera, pour beaucoup d’entreprises, assez longue. Or, le succès public du projet CCU repose sur l’obtention rapide d’une information relativement fiable pour tous, pour susciter une dynamique et, s’agissant des livraisons aux ménages, de n’enclencher les dépenses d’étiquetage ou autre qu’une fois le système à peu près stabilisé.

On préconise d’accélérer la production de la bonne information en incitant les entreprises qui en ont les moyens d’ajouter provisoirement dans leurs factures client les estimations à dires d’expert du contenu carbone (dont le contenu direct) dont elles disposent. Leurs clients répercuteront à leur tour pour leur part une information plus complète. Assez rapidement, les entreprises retiendront, plutôt que leurs estimations, les contenus déclarés par leurs fournisseurs[4].

Il importe de rappeler qu’une fois en place, le système est d’une simplicité extrême : les entreprises qui ne sont pas producteurs primaires de carbone, c’est-à-dire l’immense majorité, ne font que passer en aval une information reçue en amont.

III- Lutilisation du système

La comptabilité carbone a un double intérêt : 1/ munir les entreprises et les ménages des données pertinentes pour leurs choix d’achat et d’investissement, ce qui leur permet d’arbitrer entre le coût financier et la performance au regard du carbone ; 2/ permettre aux parties prenantes, dans le cadre de l’ESG, de suivre les performances carbone de l’entreprise au fil du temps. Parmi ces parties prenantes, il sera fréquent que la pression la plus forte vienne des acheteurs, qui, eux-mêmes pressés en aval par leurs propres clients ou par des consommateurs motivés, voudront, à prix égal, des produits sobres en carbone. Dans d’autres cas, ce seront les actionnaires et investisseurs qui interviendront, pour des motifs de réputation. Dans d’autres cas enfin, les salariés pour leur satisfaction propre. Le régulateur, de son côté, trouvera intéressant de connaître les performances carbone des entreprises d’un même secteur pour éventuellement intervenir dans la fixation de quota de carbone.

Un indicateur simple de performance carbone rapportera les ventes (ou la valeur ajoutée) d’un produit à la quantité totale de carbone qu’il a fallu pour le produire. On sait l’impérieux défi qu’est la « productivité carbone » de l’économie : faire que la croissance de l’économie se fasse avec de moins en moins de carbone, c’est-à-dire soulager le coût carbone supportée par la nature. Toujours en raison du parallélisme entre les comptabilités euros et carbone, on règle pareillement les questions de changement de périmètre de l’entreprise et on sait rendre homogène l’indicateur au fil du temps.

Comme c’est déjà le cas pour certaines entreprises, les documents extra-comptables, dans le cadre des démarches ESG, font figurer les progrès d’année en année en matière d’émission CO2. Danone va plus loin et impute un prix à l’unité de carbone, de sorte qu’en mesurant un coût financier du carbone, elle est en mesure d’exhiber un résultat opérationnel net de ce coût, c’est-à-dire de ce qu’elle a pris à la nature dans son activité de production. Cela agit comme une sorte de taxe carbone virtuelle. Cette monétisation du carbone consommé est intéressante ; elle n’est cependant pas partie prenante du projet CCU qui en reste à la production à coût réduit d’informations fiables. Cela fait partie des utilisations de la CCU[5].

C’est l’occasion de faire le parallèle entre la CCU et la taxe carbone. Cette dernière applique une rareté économique à un bien oublié par le marché, à savoir le climat. Elle frappe les producteurs primaires de CO2. L’effet de la taxe se répand ensuite en aval dans l’économie, par un mécanisme décentralisé efficace et peu coûteux. Elle envoie un signal-prix, basé sur l’optimisation des coûts par les agents économiques, essentiellement les entreprises. La CCU ne donne pas un signal-prix, mais un signal quantité et procède en quelque sorte en sens inverse, de l’aval vers l’amont. C’est l’acheteur qui tend à faire pression sur son fournisseur pour qu’il réduise le contenu carbone des biens livrés. Il y a donc ajout des deux incitations, la première procédant davantage d’une logique de profit, l’autre d’une logique disons éthique ou citoyenne, mettant en avant la sobriété. Selon les motivations personnelles des agents, c’est l’une ou l’autre qui modifie le plus le comportement de dépenses. De plus, la taxe carbone est encore embryonnaire et toujours sujette à des questions d’acceptation, alors que la CCU, qui dans les faits n’oblige à rien et ne fait qu’apporter une information, est évidemment acceptée sans difficulté par l’acheteur. S’il y a une réticence, elle ne peut venir que du coût d’implantation du système.

Il faut en effet, en regard des avantages évidents de la CCU, évoquer le coût logistique de sa mise en place. Elle implique un changement des systèmes d’information qui demandera un certain temps d’implémentation. Il y a ici l’habituel problème de la décision collective : le mécanisme bénéficie à la collectivité confrontée à l’enjeu climat ; il bénéficie aussi à toutes les entreprises en leur épargnant les coûts répétées d’une analyse ponctuelle de leur bilan carbone. Mais, à court terme, le mécanisme impose à l’entreprise des investissements dans ses logiciels comptables et ses process avant qu’elle puisse en mesurer l’avantage. La puissance publique doit alors encourager, puis sans doute imposer cette mise en place, via l’obligation de factures en deux colonnes.

 

Les problématiques soulevées

  • Que faire pour les produits importés venant de pays qui n’adoptent pas cette réglementation sur les factures ou qui fournissent une information non fiable ? Ici on gardera probablement des coefficients à dire d’expert, mais qui seront progressivement affinés par le système d’information autogénéré par la facturation carbone. Le mieux serait l’adhésion progressive d’autres pays à ce type de comptabilité, comme cela a été le cas historiquement dans le domaine fiscal pour la TVA. De même, pour les produits non marchands du secteur public, il faudra probablement conserver des coefficients techniques et des règles forfaitaires d’allocation.
  • L’achat de biens d’équipement occasionne d’un coup un fort contenu de carbone des achats et donc des ventes, si on retient la convention que c’est la facture qui détermine le contenu carbone. Pour étaler la « charge », il est commode de procéder par amortissement selon un profit d’amortissement qui calque exactement l’amortissement en euros du bien. À nouveau, la CCU n’est que la duplication de la comptabilité en euros. Le contenu carbone sera en quelque sorte « capitalisé » au bilan comme une dette latente. Le coût d’usage en carbone du bien d’équipement, c’est-à-dire son flux d’amortissement, passe quant à lui directement en compte de résultat carbone[6].
  • Comme toute comptabilité, la CCU ne regarde que le passé, à savoir le contenu carbone déjà intégré au produit. Elle repousse à plus tard la mesure du carbone qu’entraînera l’usage futur du bien. C’est à l’acheteur de faire cette estimation lors de son achat. Mais à l’occasion d’un projet d’investissement par appel d’offres, l’acheteur peut le demander à ses fournisseurs. En tout état de cause, la CCU génère des informations physiques de qualité pour de telles analyses. À ce titre, on aurait tort d’assimiler trop vite une forte consommation carbone à une activité « brune » et une faible à une activité « verte ». La société d’ingénierie qui conçoit des centrales à charbon et en vend les plans partout dans le monde émet très probablement très peu de carbone, alors qu’on juge extrêmement polluante la destination de son activité. C’est l’objet des taxonomies carbone, comme celles que promeut l’Union européenne, que de permettre aisément ces projections en matière d’émissions futures. À nouveau, la CCU intervient ici comme fournisseur d’informations, permettant de faire des « plans d’affaire » carbone plus précis.
  • Faut-il aller plus avant dans l’intégration de cette information au reste des informations financières de l’entreprise ? Il existe des réflexions intéressantes sur une comptabilité climat de l’entreprise, telle que le propose par exemple le système pionnier Care – voir Rambaud – Richard (2020)[7]. Les méthodes proposées considèrent utilement l’intégration du contenu carbone dans la comptabilité générale de l’entreprise, mais ne traitent pas de la qualité des données obtenues en amont et de l’économie d’ensemble du système. C’est ce à quoi répond la CCU.

Conclusion

La comptabilité carbone universelle offre un moyen simple d’informer l’ensemble des agents économiques sur les coûts liés à la pollution carbone. La décentralisation du système est un atout important, car les entreprises disposent déjà de toute une infrastructure de comptables et de contrôleurs de gestion, d’auditeurs internes et externes qui aident à répliquer dans de bonnes conditions le travail qu’ils font déjà sur les comptes en euros. Les cabinets expert en comptabilité carbone ont aussi un rôle majeur à jouer dans la mise en place du système et dans la fourniture des informations palliatives qui aident à la fiabilité des contenus en carbone. Ils fournissent aussi l’expertise nécessaire pour beaucoup d’entreprises dans le choix à faire technologies sobres en carbone.

L’importance de l’enjeu et la simplicité de la solution méritent un examen attentif de la CCU.

 

L’idée de CCU telle qu’exposée ici est née des nombreux échanges sur le sujet avec Jérôme Cazes que je remercie. Voir aussi le projet Comptons tous les carbones sur le site R !, Réconcilions-nous.  

 

[1] On préfère dans cette note le mot de contenu carbone au mot de coût carbone. Il y a bien un coût, supporté par la nature, mais on souhaite distinguer la notion de la taxe carbone en notant bien qu’on est dans l’espace des quantités et non d’une comptabilité en euros.

[2] Dans le cas d’un intrant incorporé dans deux biens, la comptabilité analytique permet le partage. Le contrôleur de gestion se sert d’ailleurs du partage en physique pour faire le partage en euros.

[3] Il n’y a pas de “contenu ajouté carbone » si ce n’est la production primaire de produits carbonés. La totalité du carbone consommé se voit exhaustivement au travers de ses factures.

[4] Beaucoup d’intrants sont destinés à des produits liés, par exemple achat groupé d’une peinture qui sert à plusieurs productions. Ce type de partage fait couramment l’objet de comptabilité analytique au sein de l’entreprise ; il n’y a pas de raison que le partage fait sur les chiffres en euros s’écarte de celui fait pour les kilos ou tonne de CO2 émis, d’autant que le contrôleur de gestion part en général d’une allocation physique avant de faire l’allocation en euros.

[5] On peut imaginer pareillement calculer la performance carbone d’une portefeuille d’actions d’entreprise Pour cela, il faut toutefois garder à l’esprit que le « contenu carbone » est un concept d’exploitation. Si l’on regarde le financement de l’exploitation, il faut donc le rapporter tant aux capitaux propres de l’entreprise qu’à sa dette. Une performance « boursière » en carbone doit rester neutre au regard de la structure de financement. Il ne faudrait pas que par simple désendettement, une entreprise améliore la performance boursière de ses actions.

[6] Il y a une égalité comptable de base au niveau de l’économie que rompt l’écriture d’un amortissement : le CO2 consommé à tous les niveaux du système productif est égal en agrégé au CO2 acheté ou fabriqué par les fournisseurs primaires, par exemple le gaz importé. Le correctif est aisé à faire.

[7] Rambaud, A., & Richard, J., Révolution comptable. Pour une entreprise écologique et sociale, Éditions de l’Atelier, 2020.