Il y a une énigme historique. Pourquoi le mouvement socialiste appuyait-il autant les coopératives ouvrières à ses origines et pourquoi a-t-il muté au cours du siècle vers la préconisation d’un contrôle centralisé des activités économiques et des entreprises, jusqu’à son apogée léniniste d’une économie pleinement étatisée ? Ce chemin était-il inévitable ? À l’heure où certains mouvements citoyens cherchent à retrouver des unités de production ou de vie à échelle plus humaine, il est utile de se poser la question.

Le terme socialiste a une longue histoire, mais s’il faut donner une année de naissance, on propose souvent 1837, à l’occasion de la visite que rendit à Paris Robert Owens, le créateur des coopératives de New Lanark, à Charles Fourier, initiateur des fameux phalanstères. Pour ces premiers socialistes, auxquels on peut associer Saint-Simon et un plus tard Proudhon, Louis Blanc et même le « jeune » Marx qui pourtant se défiait des acquis de la Révolution française, il y avait un abîme entre la triple devise révolutionnaire liberté, égalité, fraternité et les conditions que vivait une grande part de la population enrôlée dans les premières usines capitalistes. Et de ces trois mots, on est surpris, à feuilleter les textes fondateurs, que le principal des trois ne soit pas l’égalité, mais plutôt la liberté et la fraternité (qu’ils rebaptisaient solidarité). Une des premières revendications, plutôt que les salaires, était d’en finir avec des conditions de vie et de travail dégradantes où l’ouvrier est asservi à la machine. Il fallait que le travail reprenne son sens d’une activité faite pour les autres et avec les autres, et, retrouvant l’esprit de l’artisanat, muni d’outils ou de machines à la main de ceux qui les opèrent. L’activité devait être tournée vers autrui, elle devait être faite de collaboration, parce que c’est ainsi que se fabrique la solidarité entre les membres de la société, d’abord au sens étroit de l’entreprise puis plus largement au niveau social. L’égalité juridique, tant prônée par les libéraux, ne peut être que le socle sur lequel se bâtit une communauté de producteurs mutuellement complémentaires dans leurs compétences et leurs contributions.

Il fallait donc que le travail soit source directe et visible de coopération, et non une contribution anonyme de gens cherchant leur intérêt personnel et obtenant par la magie du marché un résultat collectif utile à tous, c’est-à-dire utile en premier lieu aux consommateurs et moins aux producteurs dans les usines. (Adam Smith lui-même n’était pas tant éloigné de ce point de vue : lorsqu’il évoque la fameuse division du travail en prenant exemple sur une usine d’aiguilles, celle-ci ne comptait que… 10 personnes.) La coopération productive permettait aux membres d’une communauté de réaliser leurs projets personnels d’action et, ainsi, d’accéder à une vraie liberté. « Au point de vue social, écrivait Proudhon en 1849, liberté et solidarité sont des termes identiques.[1] » Par incidente, l’accent sur la production et le travail comme lieux producteurs de liberté allait mettre à l’arrière-plan cet autre domaine tout aussi important dans l’accès à la liberté : la sphère politique au niveau de laquelle s’exercent en égalité les droits de chacun. Cette omission, frappante chez Marx, allait être lourde de conséquences lorsque le modèle a été appliqué sous sa forme léniniste en Russie.

L’idée solidariste se déclinait sous deux formes : un, des unités de production indépendantes, si possible de petite taille et mises en relation ; deux, des relations entre producteurs qui ne se réduisent pas à des relations de marché. Le jeune Marx a été le plus explicite dans cette seconde direction : le marché ne met en relation les membres de la société que dans leur égoïsme privé, qui met en valeur celui qui possède « le plus d’énergie, de force, d’intelligence ou d’adresse » et non la volonté de coopération mutuelle. Il en irait tout autrement, selon lui, si les biens produits étaient échangés sans passer par des circuits marchands monétarisés.

 

Quel degré de centralisation ?

La défiance face au marché allait s’accroître au fur et à mesure que la version marxiste du socialisme a pris de l’importance au sein du mouvement ouvrier. Mais les choses sont plus complexes s’agissant des unités de production. Dans un idéal communautaire, l’activité économique est mieux exercée comme produit d’une volonté collective plutôt que laissée aux interactions anonymes du marché. À quel niveau, centralisé ou non, devait s’exercer cette action ?

Disons qu’il y a eu une désaffection progressive pour le modèle décentralisée, sensible déjà chez Proudhon qui a des mots assez durs pour les coopératives. Le jeune Marx est progressivement lui aussi devenu le « vieux » Marx, plus sceptique à cet endroit. Plusieurs raisons à cela :

  • Il a d’abord constamment existé dans le courant socialiste au sens large des penseurs plus centralistes. Par exemple Saint-Simon décrivait une banque centrale contrôlant et distribuant des crédits à l’ensemble des entreprises.
  • Si l’on a comme modèle productif des coopératives autogérées, comment s’effectuent les relations économiques entre elles ? Le modèle solidariste est plus difficile à appliquer, parce qu’il faut persuader chaque coopérative, éloignée des autres, d’œuvrer sans suivre son propre intérêt. Fallait-il réintroduire le marché ? Faut-il l’équivalent d’un Gosplan soviétique ?
  • La très grande entreprise naissait, et requerrait des capitaux beaucoup plus importants, hors de portée de simples coopérateurs.

C’est ce dernier point qu’il faut regarder, à la lumière d’un auteur très important dans l’histoire du socialisme, Eduard Bernstein. Collaborateur proche de Friedrich Engels, il allait progressivement s’écarter de ce qui était en train de devenir un dogme figé et sanctifié, la vulgate marxiste. Il allait mener un dur combat, perdu en partie, au sein de SPD allemand, pour lui donner, avec près de 60 ans d’avance le tournant social-démocrate qu’il allait officiellement opter lors du congrès de Bade-Godesberg en 1959. Karl Kautsky, un marxiste plus orthodoxe, allait l’emporter politiquement sur Bernstein dans le contrôle du SPD et l’a affublé du nom de « révisionniste » qui lui est resté. Prêté pour rendu, Lénine allait affubler Kautsky du nom de « renégat ».

Le constat de Bernstein, dans un livre célèbre à l’époque, était qu’il ne pourrait y avoir socialisme qu’à condition qu’il y ait un nombre suffisamment important d’entreprises de très grande taille. Parce qu’une grande entreprise, par définition, était un lieu qui permettait plus aisément un contrôle centralisé et qu’elle bénéficiait de cadres compétents. Il ne manquait pas d’observer qu’une grande entreprise administre ses relations internes et sa production sans aucun recours au marché. Lénine allait faire le même constat, lui qui était resté fasciné, lors de sa visite des Postes allemandes, par la merveille d’organisation qu’elles représentaient.

Une incidente ici : Cela surprend toujours celui qui s’intéresse à l’économie que, dans une économie capitaliste, une très grande part, sinon la majorité, de la production des biens et services échappe en pratique à des relations de marché et s’opère via des directives administratives ou hiérarchiques au sein des groupes ; et que d’ailleurs, si on arrive à contractualiser au sein de l’entreprise des relations d’échange, c’est le signe qu’elles peuvent très bien la quitter et faire l’objet de sous-traitance ou de simples contrats commerciaux.

Lénine en a tiré la conclusion que ce qui marchait pour les Postes pouvait marcher partout et donc qu’une propriété publique des moyens de production était jouable pour l’entièreté de l’économie. Elle allait, par un coup de baguette magique, la débarrasser de l’« exploitation » des travailleurs et d’un investissement laissé à l’anarchie du marché. Et comme il ne s’embarrassait pas de compromis politiques, le degré de contrainte et même de violence qu’il fallait appliquer pour que ce modèle fonctionne pour les innombrables unités de production n’avait pas à entrer en ligne de compte. L’économie de commande qu’imposait la guerre civile qui a suivi la révolution de 1918 le poussait dans le même sens.

 

L’accent est mis sur la grande entreprise

Bernstein était plus subtil. Le rôle primordial, dans la route vers le socialisme, était tenu par la grande entreprise. « La diffusion de la grande entreprise capitaliste dans l’industrie et l’agriculture fournit la base matérielle durable et sans cesse croissante pour une pression vers une transformation socialiste de la société. Dans ces entreprises, la production est déjà organisée socialement. […] De même que pour la production, les conditions de vie du travailleur tendent également vers la socialisation et une organisation coopérative du travail. » (p. 98) Le lecteur reconnaît dans ces mots exactement ce qu’allait dire un demi-siècle plus tard Joseph Schumpeter sur un ton désabusé. Bernstein voyait, très orthodoxement, dans cette socialisation du prolétariat le levier pour la prise du pouvoir politique, mais par la voie des urnes.

Il ajoutait aussitôt qu’on était très loin de cela puisque, même dans les pays les plus avancés industriellement, les grandes entreprises restaient très minoritaires en termes d’emploi, et la tendance à la continue concentration du capital, telle que prévue par Marx, ne semblait nullement se dérouler.

Si l’État devait prendre le contrôle d’un grand groupe industriel, il pouvait compter sur l’ordre hiérarchique pour, ayant nommé le dirigeant, que les choses continuent sans trop de rupture. Mais, dit-il parlant de l’Allemagne, il s’agit de prendre le contrôle de plusieurs centaines de milliers d’entreprise dans l’industrie et de 300.000 dans l’agriculture. « Imaginez les ressources énormes de jugement, d’expertise et de talent managérial qu’un gouvernement ou une assemblée nationale doit avoir à sa commande pour être capable de diriger ou même de contrôler un organisme si gigantesque. » Il souligne avec humour qu’on trouvera bien une batterie de gens de l’intelligentsia prêt à prendre de telles responsabilités, « mais c’est précisément dans cet embarras de richesse que le danger réside et ce que la malice d’une armée ennemie ne peut accomplir peut aisément être réalisé par une armée montante de bons amis. Même en temps normal, la bienveillance est un client douteux. »

Vient ici l’idée du pouvoir ouvrier : « Personne ne peut être assez fou pour supposer que, lors d’une crise politique, les autorités locales [ou celles de l’État central] pourraient prendre le contrôle du management de toutes les usines et commerces et les piloter avec succès. Elles devraient soit les laisser dans les mains des précédents propriétaires, ou, si elles tiennent à l’expropriation, elles auraient à passer les entreprises entre les mains d’une coopérative ouvrière sur une forme quelconque de contrat de location-gérance. »

Bernstein s’interroge alors sur le potentiel des coopératives économiques. Pour noter en premier que le marxisme en était venu à les juger négativement. L’échec de la Commune de Paris avait rendu le mouvement socialiste beaucoup plus sceptique sur l’exercice d’une gestion ouvrière sans prise préalable du pouvoir politique. La gestion ouvrière devenait une diversion. Les syndicats eux-mêmes devaient davantage être tournés vers la sensibilisation politique des ouvriers que dans l’amélioration, assez vaine de façon ultime, de la condition ouvrière. Les expériences de Owen ainsi que d’autres apparues à la suite ne plaidaient pas non plus pour le modèle. Marx, note-t-il, reconnaissait tout au plus que les coopératives de production puissent avoir leur utilité, à la différence des coopératives de consommation ou de commerce. Or, les premières disparaissaient sous la contrainte des fonds externes qu’elles étaient tenues de lever pour constituer le stock de capital. Ce sont les secondes qui prospéraient : les années 1860-70 ont vu une véritable florescence du mouvement coopératif dans l’agriculture (où il s’agissait de syndicats de producteurs), dans l’assurance (qui à l’époque ne demandait pas beaucoup de fonds propres pour être opérées), ou du simple commerce. Mais on se méfiait des coopératives de commerce parce qu’elles poussaient à faire baisser les prix pour les membres consommateurs, au détriment des salaires ouvriers.

Bernstein va même plus loin que Marx dans sa défiance des coopératives ouvrières, ce qu’on appelle SCOP aujourd’hui en droit français. Dans un passage surprenant (p. 118), il dit : « Mais […] il est tout à fait erroné de supposer que l’usine moderne génère une plus grande disposition au travail coopératif. Prenez l’histoire du mouvement coopératif qui vous plait, et vous trouverez qu’une usine coopérative autogérée apparait toujours comme un problème insoluble en ce que là où les choses vont à peu près bien, elle se désintègre par manque de discipline. C’est comme avec le républicanisme et l’État centralisé moderne. Plus l’État est gros, plus grands sont les problèmes de l’administration républicaine. De la même manière, une organisation républicaine dans l’atelier devient un problème toujours plus difficile quand l’entreprise devient plus grande et plus compliquée. […] Il est simplement impossible que le manager doit l’employé des gens qu’il manage et qu’il soit dépendant pour son poste de leur faveur ou mauvaise humeur. »

Ainsi, par quelque bout qu’on le prenne, vienne-t-elle du courant réformiste ou révolutionnaire, la priorité était donnée à la grande firme capitaliste qu’il fallait, une fois le pouvoir venu, saisir à son sommet, de façon à imprimer à l’économie la marque du projet collectif. S’agissant du reste de l’économie, Bernstein apparait comme un bon réformiste : dès lors qu’on évite de créer des monopoles, que les salariés ont de réelles garanties sur leurs salaires et que personne n’est obligé pour vivre de vendre son travail dans des conditions inacceptables, « cela devient une question indifférente pour la société si, en plus d’entreprises publiques et coopératives, il y a des entreprises gérées par des individus pour leur propre profit. » (p. 119). Et il finit par un avertissement visionnaire à ce qu’a été l’aventure soviétique : « À défaut de cela, il est évident que la soi-disant appropriation sociale des moyens de production ne résulterait en rien d’autre qu’en une dévastation massive des forces productives, une expérimentation dénuée de sens et une violence inutile. La domination politique de la classe ouvrière ne pourrait, en fait, n’être instaurée que sous la forme d’un pouvoir central dictatorial soutenu par la dictature terroriste de clubs révolutionnaires. »

Voilà ce qui aide à expliquer le désamour d’une grande partie du courant politique socialiste vis-à-vis des coopératives, ouvrières ou non.

 

[1] Pierre-Joseph Proudhon, Les confessions d’un révolutionnaire, 1949, ch. 15.