Tim Cook achève en beauté son mandat à la tête d’Apple. Il a réussi une succession qui n’avait rien de facile si l’on note que son prédécesseur portait le nom de Steve Jobs, un visionnaire par beaucoup d’aspects, notamment celui de l’avoir identifié comme son successeur. Il a transformé la formidable innovation qu’a été l’iPhone en machine à cash et fait de l’entreprise un colosse pesant 4 T$.

Pas de doute, ses actionnaires peuvent se féliciter de sa gestion.

Un livre est toutefois paru récemment sur Apple et particulièrement sur la gestion de Tim Cook : « Apple in China » de Patrick McGee. Un bon résumé se trouve dans cet article du NYTimes. La vision est clairement moins positive.

Pour une raison simple : nous sommes à l’ère Trump et il est tentant de juger Apple au regard de la rivalité stratégique États-Unis vs Chine. De ce point de vue, Apple, qui a logé la quasi-totalité de sa capacité productive en Chine (sous l’égide partielle de Taïwan si on y inclut Foxconn), a joué un rôle majeur dans le développement manufacturier chinois et dans sa désormais haute technicité en ingénierie électronique.

L’attaque est virulente. Pour citer McGee : « Si les tensions sino-américaines continuent de s’exacerber — surtout si Pékin met à exécution ses menaces contre Taïwan, cette démocratie qui produit la grande majorité des puces électroniques mondiales —, M. Cook […] sera l’homme qui non seulement aura compromis l’avenir de son entreprise (toujours très dépendante de la Chine), mais aura livré la suprématie technologique de l’Occident à sa principale menace. »

Il continue ainsi : « Année après année, M. Cook a éliminé les micro-risques du modèle d’Apple, rendant ses résultats financiers plus lisses et plus prévisibles. Mais il s’est en même temps montré aveugle à un macro-risque : transférer l’essentiel des opérations d’Apple vers la Chine, précisément au moment où celle-ci devenait l’adversaire le plus redoutable de l’Amérique. »

De fait, Apple a investi des centaines de milliards de dollars sur le continent et facilité un transfert massif de savoir-faire industriel vers des centaines d’usines chinoises. Et on ne se fâche pas contre le dragon chinois : par crainte d’une rétorsion de Pékin, Apple a supprimé des dizaines de milliers d’applications de son App Store chinois et Tim Cook s’est gardé de visiter Taïwan — une démocratie florissante — alors qu’il s’agit de l’un de ses principaux fournisseurs de puces.

Et donc, haro sur Cook. McGee rappelle à ce sujet l’histoire de Jack Welch, le galactique ex-dirigeant de General Electric, encensé par les revues de management du monde entier. En ses deux décennies à la tête du groupe, il a offert aux actionnaires un rendement boursier de 21% par an, à peine moins grand que celui offert par Tim Cook aux siens. Et pourtant, General Electric n’est plus aujourd’hui que l’ombre d’elle-même. La domination affichée des fonctions marketing, commercial et finances a fortement pesé à vider l’entreprise de sa valeur industrielle et de sa capacité innovatrice.

Une attaque trop virulente ?

Au fond, que reproche McGee à Apple ? D’avoir armé industriellement un adversaire stratégique des États-Unis. C’est un aspect non négligeable, mais qui marque une vision très étroite. Car quel serait le contrefactuel ? Que l’Occident, au-delà d’Apple, ait pu créer une barrière étanche autour de la Chine pour la laisser à jamais dans le dénuement qu’elle avait dans les années 1980 ? Ce simple énoncé en montre la stupidité. La Chine est devenue un rival redoutable, mais il est certainement préférable, dans une perspective plus large, y compris même à terme pour les États-Unis, qu’un milliard et demi d’habitants de la planète soit sorti de la pauvreté et puisse étaler aujourd’hui des réalisations dans de multiples domaines.

Notons qu’Apple fait partie des quelques entreprises qui n’ont pas été éliminées par ce jeu chinois, au sens où l’entreprise reste l’une des plus profitables au monde, sans que ses surprofits soient menacés à ce jour. S’ils devaient l’être, ce serait probablement davantage pour avoir manqué la marche de l’IA face aux autres grands de la tech étatsunienne que par la concurrence chinoise.

La performance n’est pas mince. Habituellement, le sort des grandes entreprises occidentales suivait une route assez déprimante. Constatant un coût du travail fortement plus bas en Chine, elles filaient là-bas pour accroître leurs profits, pensant conserver leurs prix sur les marchés occidentaux. Mais les fournisseurs chinois, forts de la maîtrise technologique qu’on leur offrait sur un plateau, s’apercevaient qu’ils pouvaient vendre en direct sur les marchés occidentaux. Il ne leur manquait que les réseaux de distribution et le savoir-faire commercial, choses qui s’apprennent à l’expérience. Un bout de la rente allait donc dans leur poche, ceci jusqu’à complètement évincer leurs anciens donneurs d’ordre à la fois de leurs produits et de leurs clients. Cela a été le cas dans l’électroménager ou le textile, puis dans des produits à plus forte valeur ajoutée comme les éoliennes, les panneaux solaires et l’automobile. Seuls le talent marketing et la puissance de sa marque ont à ce jour évité à Apple un tel sort. Mais Xiaomi, Huawei, OPPO ou Honor constituent à présent des concurrents redoutables et, s’agissant des seuls portables, au même niveau technique.

Apple reste à ce jour une formidable entreprise. Le procès qui lui est fait d’avoir aidé la Chine repose sur des faits avérés. Mais le bon regard sur la chose ne conduit pas au pessimisme comme si le développement économique n’était qu’un jeu à somme nulle.