Recherche publique ou privée ? Un basculement progressif
Les banquiers centraux de la planète ont plaisir à se rencontrer annuellement à Jackson Hole dans le Wyoming et pour cela prennent pour prétexte la discussion de thèmes académiques jugés – souvent à raison – importants. Une intervention marquante cette année a été celle d’un des meilleurs économistes de la croissance, Ufuk Akcigit, sur le thème de la R&D.
Pour démarrer d’entrée sur un constat frappant : la R&D privée ne cesse de progresser (2,5 % du PIB aux États-Unis en 2023) avec une vive accélération récente alors que celle de la R&D publique poursuit son recul (0,6 % du PIB).

On pourrait voir ici la vitalité inventive du secteur de la Tech avec la création de nombreuses startups par un fondateur-inventeur, de surcroît bien financé par une industrie dynamique du venture capital. La réponse est négative. Le nombre de telles startups s’effrite d’année en année et ce sont plutôt les grands de la Tech qui sont les moteurs dans ces dépenses de R&D (voir par exemple la frénésie récente d’investissement dans l’IA). Au cours des quinze dernières années, le nombre de startups fondées par un inventeur a chuté de 44 %.
L’étude révèle aussi que si les budgets publics sont en baisse, ils vont toutefois massivement aux grosses entreprises, illustrant l’effet Matthieu qui prévaut dans ce domaine : à celui qui a, il sera donné beaucoup ; mais peu à celui qui a peu.
Au total, une recherche davantage entre les mains des grands groupes et une vitalité moindre dans la création de nouvelles startups et donc de petites entreprises qui ont le potentiel de devenir grandes.
Les grands groupes attirent donc de plus en plus les talents, notamment au détriment des labos de recherche des universités et des entreprises de taille moyenne. Le graphique qui suit montre l’explosion salariale pour les chercheurs stars dans le privé (voir le récent « binge » de Meta dans son recrutement de stars de l’IA) et l’écart qui se creuse avec ce qu’obtiennent les mêmes stars si elles restent dans leurs labos universitaires : de l’ordre de 2 M$ pour le top 1 % pour les uns, 400 K$ pour les autres. (Nota : l’auteur est un universitaire star, mais, chance pour l’université de Chicago dont il fait partie, le marché des économistes dans le privé reste très étroit).

La conclusion reste en suspens. Mais il semble bien que la recherche publique a comme avantage que ses résultats se diffusent plus largement et qu’elle est à l’origine de nombreuses startups qui attisent la concurrence et sont davantage enclines à des innovations de rupture et non à préserver les marges bénéficiaires des acteurs dominants en place. De même, il n’est pas forcément bienvenu que la recherche fondamentale, apanage des labos universitaires, cède à l’excès sa place à la recherche appliquée pour une écologie saine de la R&D.
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