« Sapiens » ou « L’intelligence collective » ? Ce que la science dit aujourd’hui de l’évolution de l’humanité
Vox-Fi présente aujourd’hui et inhabituellement un texte qui n’est strictement ni économique ni financier. Mais ses lecteurs ont très souvent lu et sinon ne peuvent ignorer le livre de Yuval Harari, « Sapiens », qui a connu une diffusion mondiale. Dans un langage tout aussi accessible mais sans un succès éditorial équivalent, certains auteurs présentent une tout autre histoire des origines de l’humanité. C’est le cas notamment de Joseph Henrich (L’intelligence collective – Comment la culture a façonné l’évolution humaine, Les Arènes, 2019).
Ici, Joseph Heath marque clairement la différence entre les deux approches. Il explique pourquoi la position de Henrich est conforme avec l’état de la science la plus actuelle, ce que n’est pas le livre de Harari.
Le texte a été traduit de l’anglais et assez fortement édité. Nos lecteurs consulteront à loisir la version anglaise du papier et au passage s’abonneront avec profit au substack de Joseph Heath.
Non, je n’ai pas aimé « Sapiens » et ai préféré « L’intelligence collective ». La théorie de l’évolution humaine que présente Yuval Harari dans son livre est totalement non scientifique et erronée alors que Joseph Hendrich, à la pointe de la recherche en ce domaine, en présente efficacement les résultats les plus actuels.
Non seulement le livre de Harari m’a agacé, mais tous les commentaires critiques que je vois en ligne ne font que chipoter (du genre « il simplifie un peu ceci » ou « il exagère un peu là »), sans pointer les erreurs criantes de son raisonnement. Qui plus est, beaucoup de lecteurs de Harari ont également lu les travaux de Joseph Henrich, et pourtant ne semblent pas réaliser que la théorie que défend Harari est l’exact opposé de celle de Henrich.
Il est donc utile de commencer par comprendre ce que doit expliquer toute théorie de l’évolution humaine.
Les êtres humains possèdent quatre traits distinctifs qui manquent nettement chez les autres animaux.
- L’intelligence. Les humains possèdent une intelligence supérieure, non seulement pour les tâches instrumentales, mais aussi dans leur capacité à mener des raisonnements mathématiques, hypothétiques/contrefactuels et logiques.
- Le langage. Les humains utilisent un langage oral grammaticalement complexe, avec une différenciation propositionnelle permettant une représentation de l’état des choses indépendante du contexte.
- La coopération. Les humains font preuve d’une forme distinctive d’ultra-socialité, impliquant une coopération complexe au sein de grands groupes d’individus sans lien de parenté.
- La culture. Les humains pratiquent la transmission de comportements appris dans tout environnement, produisant un vaste corpus d’artefacts culturels et de savoirs qui s’améliorent de manière cumulative au fil du temps.
Ce qui rend le domaine de la théorie de l’évolution humaine si fascinant aujourd’hui, c’est qu’au fond, nous ne savons pas vraiment comment l’une ou l’autre de ces capacités a évolué. À un certain niveau, elles ont dû être adaptatives, mais personne ne comprend précisément pourquoi ni comment.
Ce qui est mystérieux aussi, c’est que l’échelle temporelle évolutive de tout cela est extrêmement courte. (Homo erectus n’apparaît qu’il y a 2 millions d’années, etc.) L’évolution est très lente. Une espèce comme les fourmis, qui existent depuis 150 millions d’années, a eu le temps de développer toutes sortes d’adaptations sophistiquées. L’ensemble du genre Homo, en revanche, n’existe tout simplement pas depuis assez longtemps. Cela rend extrêmement improbable que les quatre traits listés ci-dessus aient évolué de manière indépendante. De plus, ces capacités complexes n’ont que peu de chances d’avoir émergé « de zéro » sous forme de modules cognitifs autonomes. Là encore, faute de temps, elles ont plus probablement émergé par un « ajustement » relativement mineur d’un système déjà présent chez les primates.
Pour ne prendre qu’un exemple, les humains partagent avec d’autres primates deux heuristiques innées pour évaluer les nombres : un système de subitisation, qui nous permet de « compter » jusqu’à trois, et un système d’estimation grossière, qui nous permet de distinguer « beaucoup » de « peu » en observant des ensembles d’objets. Les tests sur les nourrissons humains ne montrent pratiquement aucune différence dans le fonctionnement de ces aptitudes chez les humains, les chimpanzés, les orangs-outans, etc. Et pourtant, on nous demande de croire que, d’une manière ou d’une autre, au cours du dernier million d’années, une autre force évolutive est apparue et, sans améliorer l’un ou l’autre de ces deux aptitudes existantes, a doté les humains d’un troisième module « mathématique », nous donnant la capacité non seulement de compter au-delà de trois, mais aussi de faire de l’algèbre, de la géométrie, du calcul, de l’analyse réelle, de l’algèbre linéaire, etc. Cela n’est pas crédible. C’est pourquoi l’opinion la plus répandue est que nos capacités mathématiques doivent être un sous-produit d’une autre capacité, très probablement le langage.
Un facteur unique de déclenchement
Depuis une quarantaine d’années, le grand Prix de la théorie de l’évolution humaine est promis au théoricien capable d’identifier une modification unique et relativement mineure du comportement des primates (capacité, aptitude, cognition, etc.) qui aurait pu produire les quatre qualités humaines énumérées ci-dessus. Comme la théorie la plus plausible ne postulerait qu’une seule adaptation, cela signifie que chaque théorie en lice doit proposer un ordre d’explication parmi les quatre traits listés.
Toute théorie aura donc une structure similaire : elle postulera une modification initiale, montrera en quoi elle était adaptative, puis expliquera comment elle a engendré un deuxième trait majeur, puis un troisième, et enfin un quatrième. Par exemple, Harari postule la séquence suivante : 1. intelligence, 2. langage, 3. coopération, 4. Culture, ordre d’explication considéré comme correct pendant la majeure partie du XXe siècle. Henrich, en revanche, postule la séquence suivante : 4. culture, 3. coopération, 2. langage, 1. intelligence. C’est l’hypothèse passionnante qui suscite intérêt et attention depuis quelques décennies.
On comprend maintenant pourquoi j’ai dit que la vision de Henrich était l’exact opposé de celle de Harari – elle inverse littéralement l’ordre d’explication. Permettez-moi donc de dire quelques mots sur la séquence de Harari et les raisons pour lesquelles les scientifiques s’en sont détournés, avant de présenter brièvement celle de Henrich.
La position « intelligence d’abord » est évidemment une version scientifique de l’idée familière, remontant à Platon et Aristote, selon laquelle la rationalité humaine est la qualité principale qui nous élève au-dessus des brutes. Elle pointe également vers un trait physiologique saillant des êtres humains, clairement visible dans les archives fossiles : l’encéphalisation. Nous avons de gros cerveaux, logés dans de gros crânes. Cela pousse beaucoup de gens à supposer que la première étape de l’évolution humaine a consisté à devenir plus intelligents, vraisemblablement en réponse à un défi environnemental qui le rendait adaptatif (permettre de fabriquer de meilleurs outils, de devenir de meilleurs chasseurs, etc.).
Le problème avec l’intelligence comme point de départ – ce que Harari reconnaît étrangement lui-même – ce sont les coûts énormes que nos gros cerveaux nous imposent, tant physiologiquement (ils consomment beaucoup d’énergie) que sur le plan reproductif (ils entraînent un fort taux de mortalité lors de l’accouchement). On ne voit tout simplement pas quels bénéfices compensatoires auraient pu être disponibles dans la savane africaine pour justifier ces compromis. Si l’objectif était simplement de survivre et de se reproduire, en maîtrisant le feu et en fabriquant quelques outils en pierre, le cerveau humain semble étrangement surdimensionné pour la tâche, sans parler de son coût énorme et de son inefficacité. C’est pourtant l’histoire que Harari choisit de raconter.
L’apparition du langage
Vient ensuite le langage. À ce stade, Harari élude la question. Le langage serait simplement une aubaine : « La théorie la plus communément admise soutient que des mutations génétiques accidentelles ont modifié le câblage interne du cerveau des Sapiens, leur permettant de penser de manière sans précédent et de communiquer au moyen d’un type de langage entièrement nouveau. On pourrait appeler cela la mutation de l’Arbre de la Connaissance. »
Cette explication souffre d’au moins deux problèmes. Elle se heurte d’abord à un problème de démarrage. Pour que cette incroyable mutation rendant possible le langage complexe ait été adaptative, elle aurait dû conférer un avantage au premier individu à la posséder. Or, être la première personne née avec la capacité de communiquer d’une manière « sans précédent » n’est pas très utile, car à qui parler ? Cette compétence aurait dû être un sous-produit d’autre chose, qui s’est répandue parce qu’elle était directement adaptative. Ce n’est qu’une fois largement répandue dans la population que le langage a pu se développer.
Un second problème est que de nombreux animaux émettent des sons et font des signaux ; la raison pour laquelle cela n’évolue pas vers quelque chose de plus complexe est que, sans coopération, le langage est sans valeur informative. Si l’on prend un groupe de primates antisociaux et qu’on leur donne la capacité de parler, ce qu’ils diront ne sera que l’expression de leurs intérêts propres. Rien ne sera crédible, au-delà de ce qu’on peut inférer en observant leur comportement. C’est pourquoi les systèmes de signalisation que l’on observe dans la nature sont souvent coûteux – il leur faut rendre le signal crédible. Le langage humain, qui n’est pour l’essentiel qu’un petit bavardage (cheap talk), réussit à être informatif. Cela ne semble possible que parce qu’il existe une disposition préalable à un comportement coopératif. L’ordre d’explication semble donc inversé – il faut que la coopération soit en place avant que le langage puisse évoluer.
Harari soutient pourtant le contraire – que la coopération est une conséquence du langage. Mais on se heurte à un problème d’action collective. La structure de l’interaction ne donne aux individus aucune incitation à coopérer. La solution ne peut pas être qu’ils coopèrent parce que, s’ils ne le font pas, d’autres les dénonceront et ils auront moins d’opportunités de coopérer à l’avenir.
Une place erronée de la culture
Enfin, la partie la plus manifestement fausse de l’histoire de Harari est le positionnement qu’elle donne à la culture, en dernier dans son ordre d’explication. À vrai dire, Harari ne croit pas vraiment en la culture ; son analyse est plutôt sociobiologique, car il ne considère pas la culture comme un système d’héritage soumis à une dynamique évolutive. Il soutient plutôt que le développement de la coopération permet à davantage de personnes de travailler ensemble sur des choses comme les outils, ce qui donne naissance à des artefacts plus complexes. Ce n’est pas une représentation fidèle du progrès technologique. Si l’on examine le développement de l’agriculture à la charrue, par exemple, on n’observe pas un groupe de contemporains s’associant pour créer des machines plus avancées, mais un processus d’amélioration très progressive et fragmentaire au fil du temps.
En observant le panorama, on constate que l’ordre d’explication traditionnel, malgré un certain attrait de bon sens, est criblé d’objections à chaque étape. C’est pourquoi il fut excitant de voir des théoriciens défendre sérieusement des approches véritablement novatrices, telles que celle de Henrich.
La grande rupture qu’apporte Henrich est la thèse selon laquelle la culture est l’adaptation première et originelle. Il faut être un peu spécifique ici. La culture humaine est rendue possible par un style particulier d’apprentissage social, de sorte que l’adaptation originelle – l’« ajustement » des capacités primates de base – a été l’émergence de l’imitation. Les bébés humains sont devenus très bons, non pas seulement à copier ce que font les autres, mais à les copier aveuglément – répétant les comportements exacts qu’ils observent. Cela a permis qu’une culture complexe se développe, assez paradoxalement, en la libérant du goulot d’étranglement imposé par l’intelligence individuelle. Les chimpanzés apprennent en observant les autres, mais ils tendent à voir le comportement comme une source d’inspiration, puis utilisent leur propre intelligence pour reproduire la performance. Ils observent la roue et la réinventent en quelque sorte pour eux-mêmes. Les humains, en revanche, sont disposés à copier les autres même quand ils ne comprennent pas ce qu’ils voient. Cela signifie qu’avec le temps, quelque chose comme une procédure de fabrication d’outils peut devenir de plus en plus complexe, au fur et à mesure que des gens y apportent de petites améliorations, et pourtant la génération suivante est toujours capable de la reproduire, précisément parce qu’elle n’a pas besoin de comprendre comment elle fonctionne pour la copier.
Si la culture a d’une manière ou d’une autre engendré la coopération, il faut bien sûr autre chose que l’imitation pour l’expliquer. La partie la plus ingénieuse du récit de Henrich est précisément la façon dont il rend compte du passage de la culture (4) à la coopération (3).
Si les bébés humains n’apprenaient que de leurs parents, aucun modèle comportemental ne pourrait émerger culturellement qui n’aurait pas déjà donné lieu à une évolution biologique. On n’aurait pas l’émergence de la coopération. Or, comme nous le savons tous, les enfants apprennent à partir d’autres sources que leurs parents. Parmi elles, les plus importantes sont les « modèles » et les « groupes de pairs ». Chacune est régie par une heuristique puissante : « imiter les personnes qui réussissent » dans le cas des modèles, et « imiter la majorité » dans le cas des pairs (ce dernier biais étant ce que nous appelons le conformisme). Cet apprentissage social conformiste accroît l’homogénéité au sein des groupes sociaux, renforçant la sélection de groupe comme force dans l’évolution culturelle humaine. Le mécanisme du conflit inter-groupes, qui est une force faible en faveur de la coopération dans l’évolution biologique, devient une force puissante favorisant la coopération dans l’évolution culturelle. Les groupes dont les normes comportementales sont plus prosociales ont plus de chances d’exercer une domination culturelle sur les autres. De ce fait, les cultures humaines sont devenues plus coopératives au fil du temps.
Mais ce n’est pas la fin de l’histoire. Les attentes culturelles ont pu devenir plus coopératives, mais les êtres humains étaient toujours des primates agressifs, antisociaux et individualistes. Le deuxième volet de la théorie soutient qu’au fur et à mesure que les attentes culturelles divergeaient de nos dispositions biologiques, la conformité culturelle a commencé à agir comme une force de sélection sociale, déclenchant un processus d’auto-domestication de l’espèce humaine. (Richard Wrangham a écrit là-dessus de façon intéressante.) La thèse, en gros, est que dans un contexte culturel plus coopératif, les mâles excessivement agressifs et dominants ont vu leurs opportunités reproductives se réduire, ce qui a conduit à une série de changements biologiques rendant les humains plus prosociaux par disposition. La coopérativité, selon cette vision, a commencé par n’être qu’un mode culturel, avant de s’inscrire partiellement dans notre nature par un processus de coévolution gène-culture.
Une fois ces deux étapes d’explication en place, les deux autres ne posent plus de grande difficulté. Il va de soi que les humains deviennent plus intéressants à écouter dès lors qu’existe la possibilité qu’ils disent la vérité (ou respectent des règles). La vision de Henrich est que l’encéphalisation a été pilotée par la croissance explosive de la culture. En particulier, à mesure que les adaptations culturelles permettaient aux humains de s’installer dans des environnements où nous étions biologiquement peu équipés pour survivre, la capacité d’assimiler le plus rapidement possible le maximum de culture ambiante a conféré des avantages de survie. Ainsi, les gains liés à l’amélioration de la cognition et de la mémoire sont devenus considérables, à mesure que la culture nous offrait toujours plus de choses valant la peine d’être connues.
Voilà donc mon bref résumé de la vision alternative qui suscite bien sûr quantité de points d’interrogation. Rien de tout cela n’est encore une science établie ; je me contente de décrire où se situe la pointe de la pensée évolutionnaire au cours des dernières décennies.
C’est un problème quand des gens comme Harari surviennent et compliquent les choses, en prenant l’ancienne vision obsolète et en la présentant comme si elle était compatible avec les dernières avancées de la pensée scientifique.
