Se marier ou faire des études ? Un regard sur l’évolution récente du marché du mariage
Un problème comptable simple se pose en matière de mariage (ou de vie en couple) et part du point suivant, bien établi : les gens ont tendance à trouver leur conjoint dans leur groupe de référence. En particulier, le diplôme du supérieur est un marqueur très net d’homogamie : on se marie ou on vit maritalement entre diplômés.
Mais, deuxième temps, les femmes ont tendance à avoir fait davantage d’études que les hommes, ceci dans à peu près tous les pays développés. On le voit sur la courbe qui suit, donnant le ratio hommes/femmes aux États-Unis parmi les gens ayant un diplôme du supérieur (Bac + 4). L’inversion s’est faite pour les femmes nées en 1955, qui ont obtenu leur diplôme autour de 1980. L’inversion s’est faite à peu près aux mêmes dates en France.

Donc, troisième temps, s’il y a homogamie d’éducation, comment font les femmes éduquées pour trouver leurs conjoints alors que ceux-ci se font plus rares ?
Deux solutions :
- Elles ont du mal à s’accoupler, d’où des taux de célibat plus élevés pour elles.
- Elles arrivent à se marier, mais sont obligées de « déroger » en épousant des hommes à statut éducatif inférieur.
Si la solution 1 prévaut, les femmes ayant fait moins d’études n’ont pas de restriction « comptable » à trouver leur conjoint, puisque les hommes dans cette situation sont plus nombreux. Mais dans cette configuration, ce sont les hommes les moins qualifiés qui « restent sur le carreau », et ceci par ce qu’on appelle l’hypergamie féminine, c’est-à-dire la tendance séculaire qu’ont les femmes à chercher un conjoint plus « qualifié » (dans diverses dimensions, dont le diplôme) qu’elles, et en tout cas mieux placé dans la hiérarchie sociale.
Si la solution 2 prévaut, les femmes diplômées acceptent d’épouser des hommes moins diplômés, mais choisissent de préférence ceux avec lesquels l’écart est le plus faible pour déroger le moins possible à l’hypergamie féminine. Ces hommes n’étant plus sur le marché du mariage, le marché s’assèche pour les femmes moins éduquées qui ont tendance à rester célibataires, faute d’un homme à marier.
Alors, cher lecteur ! Solution 1 ou solution 2 ?
S’agissant des États-Unis, la solution 2 s’est massivement imposée. C’est ce que montre une étude récente : Bachelors without Bachelor’s: Gender Gaps in Education and Declining Marriage Rates, de Clara Chambers, Benjamin Goldman et Joseph Winkelmann. Voici le graphique où l’on observe que les femmes éduquées ont globalement protégé leur mariabilité au détriment des femmes les moins éduquées :

Voit-on pour autant diminuer le souhait ascensionnel des femmes étatsuniennes. Non. Car à défaut du critère du diplôme qui est choisi, c’est celui de l’argent qu’elles retiennent. Beaucoup de femmes éduquées font fi du diplôme dans le choix de conjoint, mais jugent la réussite sociale par le niveau de revenu. Se mariant plus tard en raison de leurs études et d’un début de carrière sans être encombré par le mariage et les enfants, le facteur revenu a le temps d’apparaître et de jouer son rôle d’appariement.
On vérifie la chose géographiquement. Dans les régions des États-Unis où les hommes sans diplôme universitaire bénéficient de meilleures perspectives d’emploi, l’écart de taux de mariage entre les femmes diplômées et celles qui ne le sont pas est plus faible. Ainsi, le taux de mariage des femmes moins éduquées n’atteint en moyenne que 44,5 % dans les régions qui souffrent économiquement, contre 66,0 % dans les régions très dynamiques.
Ces résultats suggèrent que les difficultés scolaires et économiques rencontrées par les hommes moins qualifiés ont été un facteur déterminant du creusement des inégalités sociales en matière de formation des familles. Les auteurs font une prévision : les femmes étatsuniennes non diplômées nées au milieu des années 1990 auront moins d’une chance sur deux en 2035, donc à 45 ans, d’être ou d’avoir été mariées. C’est un facteur fort de déstabilisation sociale. Les analystes politiques ne pourront pas ne pas en tenir compte.
Et en France ?
La solution 2 a mis plus de temps à apparaître en France et le fait de façon moins prononcée qu’aux États-Unis, comme le montre une étude de Milan Bouchet-Valat, chercheur à l’INED : Hypergamie et célibat selon le statut social en France depuis 1969. Une convergence entre femmes et hommes ?
Bouchet-Valat note : « La proportion des couples dans lesquels la femme est plus diplômée que son conjoint a doublé depuis 1969, passant de 18 % à 37 %. À l’inverse, la proportion de couples dans lesquels l’homme est le plus diplômé a légèrement augmenté puis a stagné entre 1969 et le début des années 1980, avant de diminuer lentement, passant de 35 % en 1980 à 25 % en 2016. »
On quitte progressivement la situation d’un célibat asymétrique (plus fort chez les femmes éduquées et les hommes non éduqués). Désormais, les femmes éduquées ne se marient pas moins que les femmes moins éduquées. Est-ce à dire qu’on tombe dans la situation étatsunienne ? Pas vraiment. L’équilibre est intermédiaire parce que le souhait ou la pratique de se marier « vers le haut » chez les femmes (l’hypergamie) y semble moindre en France qu’aux États-Unis. Une des raisons possibles à cela serait une inégalité des revenus moins forte en France et donc une moindre capacité pour les femmes françaises à se raccrocher « vers le haut » à un conjoint à revenu plus élevé. C’est peut-être de l’homogamie par défaut.


