Le Blog reprend avec la permission de l’auteur de larges extraits d‘un de ses articles publiés en 19931. Celui-ci montre, avec humour, l’importance déterminante de la comptabilité et des égalités comptables pour le raisonnement économique. À vrai dire, selon l’auteur, il n’y a guère de vérités des économistes qui ne soient avant tout de nature comptable. Leurs autres vérités sont moins certaines, on le sait bien depuis que la crise financière a éclaté. Transposée dans l’entreprise, cette proposition pourrait montrer pourquoi le directeur financier l’emporte souvent dans les discussions de direction générale (et pour cela agace ses collègues) : par habitude, il sait voir l’aspect comptable des arguments échangés, et donc leurs forces et faiblesses.

« Ce que les économistes connaissent vraiment et véritablement, et ce que les non-économistes ne connaissent pas, sont les sujets comptables », avait l’habitude de rappeler Thomas Schelling2. Il en mentionnait cinq :

  1. les comptes nationaux s’additionnent, le produit national étant égal au revenu national ;
  2. la balance des paiements s’additionne également ;
  3. l’offre de monnaie est « créée » par un système de banques pour qui chacune d’elles ne détient en réserve qu’une fraction de la monnaie déposée chez elle ;
  4. la quatrième et la cinquième consistent en une paire de vérités comptables démographiques, qu’on peut illustrer en disant que la croissance de la population non-mariée s’accroît de deux lorsqu’un mari et une femme divorcent.

Voici à peu près tout ce qu’un économiste pourrait jurer devant Dieu comme étant des vérités. Apprendre à penser comme un économiste signifie en bonne partie apprendre à assembler des bouts de logique comptable. Cette affirmation de Schelling n’est pas propre à enthousiasmer la plupart des économistes. Ils pensent être notablement plus intelligents que leurs collègues du département gestion-comptabilité de leur université, qui sont incapables de manier des profondes propositions comportementales du type Max U sous la contrainte B = 0. (Il est dommage que les départements comptables et maintenant les sociologues s’amusent aujourd’hui à singer les économistes et donc à formuler leurs propositions sous la forme Max U.)

Mais dès que vous rentrez dans un argument économique, vous allez très probablement vous heurter à un comptable. Prenez l’argument selon lequel les prestations d’assurance vieillesse de la Sécurité sociale réduisent le taux d’épargne privé. Tout économiste sait qu’il y a quelque chose de vrai là-dedans. Si on laisse de côté la controverse sur la magnitude de l’effet, nous savons – au sens de savoir vraiment et véritablement – que l’épargne privée que constitue une personne pour ses vieux jours est fongible avec l’épargne publique faite dans le même objectif. Peut-être n’est-ce pas parfaitement fongible, mais aucun économiste digne de ce nom supposera sans y penser davantage que la présence de la Sécurité sociale n’a aucun effet sur l’épargne pour la retraite. C’est de la simple comptabilité. Une pension du gouvernement est aussi un actif financier.

On retrouve un sujet analogue dans l’éternel débat de savoir sur qui pèse la charge de la dette publique. L’homme de la rue – et le député de base – n’ont pas idée de l’aspect comptable de la question. Robert Barro a mis le doigt depuis longtemps sur le fait que les intérêts de la dette de l’État correspondent à de vilaines charges à payer demain appelées « impôts ». La seule question qui reste alors – et ayant un caractère empirique – est : les gens ont-ils une once de sens comptable ?

Il est difficile de trouver un argument économique de quelque importance qui ne soit pas dominé par un point comptable plus ou moins retors. Et toujours suffisamment retors pour qu’il arrive à tromper la plupart des économistes jusqu’à ce qu’un autre économiste vienne le remarquer. La première génération d’économistes pensait, tableau noir à l’appui, que la société se porterait mieux si on empêchait les spéculateurs d’intervenir sur les prix. Les consommateurs préfèrent des prix qui varient selon les bonnes ou les mauvaises années, de la même façon que les gens dans les boutiques de vêtements préfèrent acheter beaucoup quand les prix sont bas et moins quand les prix sont hauts. Cette proposition a été prise au sérieux au point d’en faire un nouveau théorème. C’est alors que Samuelson en a montré l’erreur comptable. Si on pouvait trouver une seule personne, en dehors du Père Noël disait-il, qui achète cher et revende pas cher contre son propre intérêt, alors les consommateurs s’enrichiraient avec des prix variables. Mais si vous faites le calcul comptable proprement, l’enrichissement du consommateur est plus qu’effacé par l’appauvrissement des producteurs et des spéculateurs. Avec des données comptables consolidées, des prix stables sont préférables.

Partout où vous portez les yeux en économie, il y a un bilan ou un compte d’exploitation ou une convention sur la valeur du temps pour la ménagère qui vous regarde. Par exemple, le poids que fait peser l’inflation dépend lui-aussi d’une relation comptable. Il n’est pas vrai, disent les journaux, que tout le monde est pénalisé par l’inflation. L’argument comptable primaire dirait que tout dollar dépensé en prix plus élevés finit comme dollar du côté des revenus. Et donc, en moyenne, les gens ne s’avèrent pas pénalisés. Attendez une minute, nous dit Philippe Cagan : le compte n’y est pas ! Il faut voir les bilans. Le détenteur d’un billet d’un dollar est frappé par l’inflation, même s’il s’en sort bien sous d’autres aspects. Du début à la fin, il s’agit d’un argument comptable3.

Prenez la notion de « capital humain », inventé par Théodore Schultz. Ce n’est rien d’autre que l’acceptation de compter les talents humains de la même façon qu’on comptabilise les usines et les machines. En 1964, Schultz a passé un trimestre à l’université d’Auburn en Alabama à interviewer des agriculteurs du voisinage. Un jour, il interviewa un couple âgé et pauvre de fermiers et fut frappé de voir à quel point ils paraissaient satisfaits de leur sort. « Pourquoi, étant si pauvres, êtes-vous si contents », demanda-t-il. Ils répondirent : « ne vous trompez pas, monsieur le professeur. Nous ne sommes pas pauvres. On a utilisé notre ferme pour éduquer nos quatre enfants jusqu’à l’université, transformant une terre fertile et une porcherie bien soignée en connaissance chez eux du droit et du latin. Vous voyez bien que nous sommes riches. » Les fermiers montraient à Schutlz que le capital physique, celui que les économistes prétendent bien connaître, est d’une certaine manière comme le capital humain de l’éducation. L’intuition est comptable.

Nous les économistes méprisons la comptabilité, mais ne cessons de la réinventer. Peut-être devraient-on étudier le sujet un peu plus, ou du moins faire que nos étudiants l’étudient un peu plus. Après tout, il n’y a que cela de vrai et de véritable dans ce que nous connaissons.

 

1.  « Other Things Equal », Eastern Economic Journal, vol. 19, n°1, hiver 1993.

2. Prix Nobel d’économie et grand spécialiste de la théorie des jeux, ndlr.

3. L’argument comptable primaire tient pourtant : le gouvernement voit sa dette se déprécier à l’occasion, ndlr.

 

Cet article a été publié sur Vox-Fi le 26 août 2011.