Une monnaie numérique banque centrale (MNBC) est une très bonne idée. Elle permet aux ménages et aux entreprises d’effectuer des transactions à faible coût, notamment sur les valeurs mobilières et à l’international. Plus excitant encore, la MNBC fournit le socle d’un système financier efficace et agile, complètement à l’abri des crises récurrentes.

Mais la MNBC pose problème, car elle compromet de nombreux autres objectifs questionnables des gouvernements et des banques centrales. Les banques centrales veulent soutenir les banques commerciales, qui tirent profit des dépôts. Et il est peu probable que les gouvernements veuillent autoriser l’anonymat qui est le grand attribut de la monnaie liquide.

 

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Un accès ouvert aux réserves de la banque centrale

Dans une première vision, la MNBC consiste à donner à tout un chacun accès aux réserves bancaires. Les réserves sont des comptes rémunérés que les banques détiennent à la banque centrale. Lorsque la banque A souhaite payer la banque B, elle en informe la banque centrale, qui se contente de bouger un chiffre d’un compte à l’autre dans son ordinateur. La transaction s’effectue en quelques millisecondes et ne coûte pratiquement rien. Pourquoi n’avons-nous pas ça ? On le devrait.

Maintenant, permettre à tout le monde l’accès aux réserves n’est pas une idée commode. Les banques centrales ne sont pas compétentes pour les détails quotidiens de l’interface avec des millions de comptes. Si vous perdez votre mot de passe, si vous avez fait un paiement par erreur ou si vous êtes à découvert, pensez-vous que la BCE répondra au téléphone, ou même qu’elle fera fonctionner un site web sans problème ?

Ainsi, la MNBC sera probablement en pratique réservée à un éventail d’institutions financières non bancaires, qui s’occuperont des services de détail aux consommateurs, moyennant des frais modiques. Mais en disant cela, on redécouvre pour l’essentiel ce qu’on appelle des banques étroites (narrow banks) : des institutions financières qui acceptent des dépôts et les restituent à 100 % contre réserves à la banque centrale, et qui fournissent des services de transactions électroniques à grande vitesse.

Les banques étroites sont une idée merveilleuse, car elles ne peuvent tout simplement pas faire faillite ni être sujettes à des ruées et des crises. Si nos régulateurs stipulent que tous les dépôts doivent être effectués dans des banques étroites et que les banques régulières doivent lever des fonds en vendant des actions ou des dettes à long terme, nous aurons un système financier à jamais à l’abri des crises, et les banques régulières n’auront besoin de pratiquement aucune réglementation.

Pourquoi alors n’avons-nous pas déjà des banques étroites – soit des banques ordinaires, soit des fonds monétaires proposant des cartes de débit ? La réponse paradoxale est simple : ces mêmes banques centrales et régulateurs qui envisagent d’émettre des MNBC interdisent les banques étroites.

Un, disent-ils, les gens pourraient fuir les dépôts bancaires en cas de crise. Mais les gens, et surtout les institutions financières, peuvent déjà se ruer vers les liquidités, les fonds monétaires, les fonds communs de placement, les billets de trésorerie, les repos et bien d’autres titres.  Au cœur de ce qu’est une ruée bancaire, il faut voir ce les gens fuient, et non ce vers quoi ils se ruent. Remplacer les dépôts bancaires par de la MNBC permettrait de stopper la ruée, non de l’accélérer.

Deux, si les gens détiennent davantage de MNBC à la place des dépôts bancaires, les banques perdront une source de financement bon marché et iront augmenter les taux d’intérêt créditeurs.

Disons plutôt : chaque fois qu’on vous demande de soutenir une réglementation qui vous oblige à acheter un produit surévalué (taux d’intérêt trop bas), inefficace (transactions lentes et coûteuses) et fragile (sujet à des crises) afin qu’une industrie oligopolistique hautement réglementée puisse bénéficier d’un coût de financement moindre et qu’elle répercutera soi-disant de manière bienveillante sur les emprunteurs, eh bien ! méfiance. Peut-être que ce coût de financement réduit profite principalement aux actionnaires et au management des banques !

En fait, les banques peuvent réunir tout l’argent dont elles ont besoin en empruntant à long terme ou en émettant des actions. Si notre société souhaite subventionner les prêts bancaires, faisons-le directement et via le budget, et non en nous forçant tous à détenir des produits de qualité inférieure.

 

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L’anonymat des transactions

Dans une seconde vision de la MNBC, il s’agit d’un substitut à l’argent liquide. On s’inspire ici des cryptomonnaies, mais ces dernières ont une infrastructure électronique différente et moins efficace. Une monnaie numérique garantie par la banque centrale est d’une nature financière identique à des réserves accessibles à tous. Elle peut être vue comme l’argent liquide du 21e siècle sans avoir besoin du niveau de service que procure un compte bancaire. Oubliez votre mot de passe, faites-vous escroquer, et l’argent disparaitra, tout comme aujourd’hui on peut perdre son portefeuille. (Elon Musk aurait oublié son mot de passe et perdu 100.000 dollars de bitcoin. Dommage).

Mais l’anonymat est l’un des principaux attributs de l’argent liquide. Personne ne sait combien vous en avez, et personne ne surveille vos transactions. Le défi que présentent les cryptomonnaies comme le bitcoin est qu’elles offrent l’anonymat. Si les banques centrales veulent remplacer la monnaie papier, sont-elles vraiment prêtes à autoriser des transactions totalement anonymes ?

Une motivation mal cachée pour mettre en place une MNBC est de pourchasser les transactions illégales. Mais si un pays – en particulier les pays d’Europe – mettait un terme à toutes les transactions illégales, son économie s’arrêterait net. Imaginez si chaque taxe devait être payée, chaque travailleur informel licencié ou rendu légal, y compris chaque femme de ménage et nounou, chaque transaction ouverte à toute enquête légale ? L’argent liquide est une soupape de sécurité importante face à une réglementation idiote et des taxes étouffantes.

Et imaginez la perte de notre liberté politique si chaque transaction était consignée par écrit quelque part et disponible pour une enquête judiciaire ou sujette à une fuite embarrassante. Le respect de la vie privée dans les transactions est l’un des droits essentiels d’une société libre.

En sens inverse, l’évasion fiscale, la mafia, la corruption et les activités illégales généralisées sont également néfastes pour l’économie et la société. Les cryptomonnaies sont les préférées des pirates informatiques et des margoulins.

Du coup, l’argent liquide assure une sorte d’équilibre, juste assez incommode pour limiter ses mauvais usages, juste assez privé pour permettre une certaine soupape de sécurité.

Nous voici face à un dilemme. La MNBC va-t-elle permettre une totale confidentialité ? Elle sera alors beaucoup plus efficace contre les utilisations illégales. Les transactions de la MNBC seront-elles visibles pour les régulateurs et les autorités fiscales ? Alors, cela va étouffer l’économie. Peut-on construire une MNBC qui offre une certaine protection de la vie privée, y compris pour des usages illégaux, tout en bloquant la fraude fiscale massive et les activités véritablement illégales ?

C’est le problème difficile auquel nos sociétés devront faire face. Cela plaide, je pense, pour des monnaies numériques garanties par des réserves de banques centrales, mais gérées par des institutions financières privées indépendantes, qui pourront effectivement garantir certaines formes de vie privée et exiger le respect de la loi avant que les gouvernements ne regardent les données. Mais pour atteindre cet équilibre, il faudra que l’électeur de base et les défenseurs de la vie privée insistent fortement sur la nécessité de protéger solidement la confidentialité de leurs transactions, ce que les gouvernements et les bureaucrates avides de pouvoir ne sont pas enclins à autoriser.

La MNBC, et ses équivalents financiers de banques étroites et de cryptomonnaies privées garanties par la banque centrale, ne sont rien d’autre qu’une monnaie, mise à l’heure de la technologie du 21e siècle. La monnaie liquide a été une grande invention. Les banques ont commencé à émettre de la monnaie, ce qui a conduit à des crises. Puis, au 19e siècle, les gouvernements ont repris la main et émis de la monnaie, ce qui s’est avéré beaucoup plus sûr et à l’abri des ruées. Les banques ont pu financer les prêts par d’autres moyens.

Il faut à toute force mettre à jour la monnaie pour qu’elle soit plus sûre, plus rapide, électronique et qu’elle rapporte des intérêts. Il y a peu à craindre sur le plan financier, et beaucoup à gagner. Il se pourrait que les banques y perdent leurs subventions, que les gouvernements soient tenus d’apprécier à sa valeur la confidentialité des transactions, et qu’ils réforment taxes et réglementations afin que l’application de la loi ne mette pas leurs économies en péril. Dans les deux cas, il s’agit de gains, non de coûts.

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Nota : le présent texte provient, après traduction et légère édition, du blog de John Cochrane, The Grumpy Economist, qu’on recommande à nos lecteurs. Il est tiré à son tour d’un texte que Cochrane a fait paraître dans Il Sole 24 Ore sur la monnaie numérique banque centrale. On le trouve ici en version protégée et en version libre.