Maurice Druon, dans sa formidable saga Les Rois maudits, fait parler un personnage qui est probablement l’inventeur des indulgences – ces modalités de rachat des péchés qui allaient tant scandaliser Luther et remuer à jamais la chrétienté. Nous étions sous le règne de Louis X le Hutin, au début du XIVᵉ siècle. Le personnage en question est le cardinal Jacques Duèze, qui allait devenir quelques années plus tard le pape Jean XXII, basé en Avignon, considéré au demeurant comme un grand pape et un excellent administrateur.

Druon le fait parler :
« Mettons l’impôt sur les péchés ; ce sera source intarissable. L’homme est pécheur par nature, mais plus disposé à faire pénitence de cœur qu’à faire pénitence de bourse. Il éprouvera plus vivement le regret de ses fautes et hésitera davantage à retomber dans ses errements si une taxe accompagne nos absolutions. Qui tient à s’amender doit acquitter amende. »
— « Est‑ce une plaisanterie ? » pensa Poitiers, qui n’était pas complètement accoutumé à l’inventive syllogistique du cardinal [il s’agit ici du comte de Poitiers, futur Philippe V].

Le vieux prélat était parfaitement sérieux. Son imagination, au cours de ses dernières nuits de veille, avait échafaudé tout un système fort précis, sur lequel il préparait un mémoire et qu’il soumettrait, disait‑il modestement, au prochain pape. Il s’agissait de l’institution d’une Sainte Pénitencerie, sorte de chancellerie du péché qui délivrerait des bulles d’absolution moyennant des taxes d’enregistrement perçues au profit du Saint‑Siège[1].

Être absous pour réintégrer la communauté

C’est évidemment romancé, mais le fait est historique. Une fois pape, Jean XXII a en effet prêché régulièrement sur ce thème. Il ne s’agissait pas de monnayer l’absolution ou d’éliminer la pénitence qu’impliquait un méfait ; dans son esprit initial, cette innovation n’était qu’un droit d’enregistrement sur un acte démontrant que le pénitent était désormais libéré de sa faute, en quelque sorte opposable aux tiers. Il fallait en effet pouvoir justifier qu’on était absous pour être de nouveau admis aux sacrements et donc partie prenante de la communauté.

Pour l’anecdote, les modalités tarifaires de la « taxe » étaient très précises. Le calcul se faisait en gros, monnaie qui valait environ six livres. Ainsi le parricide, le fratricide ou le meurtre d’un parent entre laïcs étaient taxés entre cinq et sept gros, de même que l’inceste, le viol d’une vierge ou le vol d’objets sacrés. Le mari qui avait battu sa femme ou l’avait fait avorter était astreint à verser six gros, et sept si l’épouse avait eu les cheveux arrachés. La plus forte amende, soit vingt‑sept gros, frappait la falsification des lettres apostoliques, c’est‑à‑dire de la signature du pape.

Les indulgences ont fortement choqué, comme on le sait, puisqu’elles furent l’une des causes du plus grand schisme de l’histoire du christianisme. Mais on peut l’être moins si l’on observe que ce n’était que la réplique d’une pratique courante en droit civil à cette époque. Il y avait des lettres de grâce et de rémission accordées par le roi et dont l’inscription aux registres donnait lieu à la perception d’une taxe. Or, l’Église de l’époque était comme un appareil d’État : elle rendait justice dans un champ que les rois allaient certes progressivement rétrécir, mais au nom duquel elle imposait des pénitences à la place de la justice civile.

Nos sociétés modernes ne font pas autrement quand il s’agit de délits : la pénitence pour les délits de simple police, c’est l’amende. Ce qu’a simplement permis l’évolution des mœurs, c’est une séparation nette de la justice pénale et de la justice civile. On juge un crime en cour de justice et cela ne peut être « racheté » par aucun versement monétaire. Il y a ici un absolu moral : comment l’argent pourrait‑il effacer l’inacceptable, en dehors du fait que cela mettrait en place une justice des riches – disposant, par leur argent, d’un capital‑crimes librement dépensable – et une justice des pauvres ?

Pour cette raison d’ailleurs, certains s’insurgent aujourd’hui contre les amendes forfaitaires pour infraction au code de la route, estimant qu’elles devraient être proportionnelles au revenu du délinquant.

Rien n’était aussi tranché à l’époque dont on parle. La justice criminelle pouvait être féroce, mais acceptait aussi le règlement par indemnité pécuniaire. Dans de nombreuses sociétés traditionnelles, la justice coutumière pratiquait, pour éviter un débordement de vengeances, un « prix du sang » – base sur laquelle on pouvait « racheter » un crime de sang par remise de bétail ou autres compensations. Les indulgences ne venaient donc pas de nulle part. Et si, de plus, elles finançaient l’institution, tout était au mieux. De fait, Jean XXII a fortement restauré les finances et le prestige de l’Église. Il fallut que les idées de la Réforme, puis celles des Lumières – particulièrement celles de Kant – finissent par s’imposer.

La survivance des indulgences

Y a‑t‑il survivance de la chose dans le monde moderne, au‑delà des amendes ? Voilà où l’économiste intervient, puisqu’il s’agit après tout du sujet bien connu des « incitations », qu’il pense pouvoir piloter par un système de prix bien ajusté. Car Jacques Duèze le disait : le pécheur « hésitera davantage à retomber dans ses errements si une taxe accompagne (ses) absolutions ».

On dessine aujourd’hui des taxes dites « comportementales » (l’amende en fait partie, tout comme la taxe sur le tabac) pour leur vertu dissuasive. Si elle joue bien son rôle, la taxe est en effet destinée à s’effacer, car le comportement déviant qui la causait s’éteint sous sa pression. On souhaite, dans l’idéal, qu’elles rapportent le moins possible au fisc – même si celui‑ci y trouve un gisement favorable qui ne l’incite pas forcément à la rendre efficace.

Mais peut‑on généraliser leur rôle ? C’est là que le bât blesse. Ce qui choquait dans les indulgences, c’était le message moral destructeur envoyé : le bien comme le mal aurait un prix implicite – celui de la taxe. Prenons les pénalités qui pèsent sur les communes lorsqu’elles ne respectent pas le quota de logements sociaux imposé par la loi. Celle‑ci, comme toute loi, devrait s’appliquer dans son absolu : ce sont choses qu’on ne fait pas, et il convient de se remettre au plus vite dans le droit. Elle se dévalue elle‑même en prévoyant une échappatoire, à savoir le moyen pécuniaire de s’en dispenser sur son territoire.

Une autre loi impose un quota de personnes handicapées parmi le personnel de toute entreprise. Mais là encore, l’entreprise peut s’en libérer en acquittant une pénalité, ce qu’elle fait la plupart du temps. Ces exemples attestent de la complexité du design de toute loi, censée être à la fois exécutoire et adaptée au réel.

Mais ici, la pénalité est un mauvais pis‑aller : elle devient un simple signal‑prix et donc le coût d’opportunité de l’infraction. Il y a alors un « prix » du mal‑logé ou de la personne handicapée. Et si le scrupule moral s’efface par le simple acquittement de la pénalité, il peut même apparaître un « effet rebond » qui encourage le délit. Luther l’évoquait dans la trente‑neuvième de ses fameuses quatre‑vingt‑quinze thèses : « C’est une chose extraordinairement difficile, même pour les plus habiles théologiens, d’exalter en même temps devant le peuple la puissance des indulgences et la nécessité de la contrition. »

Tout un champ de la morale publique est absorbé par le calcul économique. Des théories ont été bâties en ce sens, sous l’impulsion de Gary Becker, prix Nobel d’économie, qui embrassent l’ensemble des comportements humains sous un principe d’optimisation. Indulgences encore pour toutes ces grandes entreprises qui « achètent » leur bon comportement climatique par le mécanisme des crédits carbone, en compensant leurs émissions par la plantation de quelques hectares d’arbres ici, ou de panneaux solaires là, plutôt que de les réduire à la source.

La frontière reste floue – et il est inévitable qu’elle le demeure. Car le prix implicite de la bonne conscience peut devenir, par les mécanismes d’une taxe carbone ou d’un marché des droits d’émission, la reconnaissance que la pollution est un coût et qu’on doit lui donner un prix. Mais les entreprises, toujours attentives à éviter la pénitence de bourse – comme on le fait dire à Jean XXII – ne doivent pas l’oublier : les indulgences ont pu choquer, et en même temps ne pas choquer. Il importe de rester attentifs au dilemme moral qu’elles continuent, sous de multiples formes, à porter.

 

[1] Maurice Druon, Les rois maudits, tome 4, p. 67.

 

Cet article a été publié sur Esprit en mars 2026.