La Chine accumule à vitesse renforcée les excédents commerciaux. Particulièrement vis-à-vis de l’UE, où l’accélération est notable depuis 2020 et devrait se poursuivre en 2025 avec le report vers l’Europe d’exportations plus difficiles à faire passer sur le marché étatsunien. L’excédent chinois représente désormais près de 2 % du PIB de l’Union au début de 2025, et les importations de l’ordre de 3 %.

Il importe de voir que cela repose sur un dysfonctionnement majeur du marché des changes : le renminbi s’est en fait déprécié de plus de 10 % depuis le début de 2022, alors que l’explosion du déficit devrait, en toute logique, conduire à un réajustement des parités. Ainsi, la compétitivité chinoise est devenue spectaculaire. Son industrie automobile arrive désormais à produire les modèles électriques d’entrée de gamme à moins de 10 000 €, entre un tiers et une moitié moins chers que ce qu’arrivent à faire les meilleurs des constructeurs européens.

Ainsi, le graphique qui suit. La montée de l’euro depuis 2022, ceci dans un trend croissant depuis 2015, est très vive : plus de 10 %, ceci au moment où sa balance commerciale s’améliore très rapidement.

 

On incrimine à tort les subventions hors marché du gouvernement chinois à ses producteurs. Par exemple, les subventions aux panneaux solaires ont été abolies à compter de 2021 ; les aides aux ménages pour l’achat de véhicules électriques, plus récemment.

On critique également une compétition trop forte entre les producteurs chinois, qui les pousse à baisser leurs prix et à ne pas rémunérer suffisamment leur capital. Mais cela s’appelle de la bonne concurrence et n’est en rien, du point de vue européen, de la manipulation de marché.

La réalité est bien que le marché des changes, largement contrôlé par la Banque populaire de Chine, ne s’ajuste pas aux réalités économiques.

Un phénomène analogue était apparu dans les relations avec le Japon dans les années d’avant 1985 : on combinait un très bas taux de change du yen et des excédents commerciaux japonais spectaculaires. Les puissances occidentales, faisant le constat que le cours du yen ne s’ajustait pas spontanément à la réalité des échanges commerciaux, avaient fait pression sur le Japon pour qu’il réévalue fortement sa monnaie, notamment en montant ses taux d’intérêt (les accords du Plaza).

Même chose, à un degré moindre, pour la Chine il y a 20 ans. La grande crise financière de 2008 avait été l’occasion d’un réajustement, partiellement imposé par les États-Unis, de la parité du renminbi/yuan, qui était passée progressivement de plus de 10 contre un euro à 7 au début de 2015.

Mais aujourd’hui, la Chine est trop puissante pour qu’on puisse lui imposer quoi que ce soit si elle n’en a pas envie. Elle préfère cheminer sur une corde raide : continuer à exporter à tout-va et incommoder ses partenaires commerciaux en risquant des contrecoups protectionnistes, ou bien ajuster son taux de change à la réalité commerciale, mais risquer de plomber la croissance.

C’est regrettable. Le taux de change est l’instrument le plus commode, le moins déstabilisant, si l’on veut réorienter progressivement l’appareil économique chinois vers davantage de demande intérieure et moins d’exportation.

Que peut faire l’Europe si elle veut éviter de rentrer dans une logique trumpienne de montée des droits de douane sur les exportations chinoises ?

La seule voie est entre les mains de la BCE : baisser drastiquement ses taux d’intérêt pour faire baisser l’euro (soit dit en passant, autant vis-à-vis du dollar que du yuan). Elle pourrait certes objecter qu’il n’entre pas dans son mandat de favoriser la compétitivité et qu’un euro trop bas pourrait relancer une vague d’inflation. Elle craindrait aussi qu’on l’accuse de vouloir donner un coup de main à la politique budgétaire en réduisant le coût de la dette publique. Pourtant, c’est bien ce qu’il faudrait faire. Son taux d’intervention est progressivement passé de 4,5 % en mars 2024 à 2 % aujourd’hui, mais il est plausible, sachant la conjoncture européenne, qu’on devrait être davantage proche des taux qui ont prévalu entre 2016 et 2022 — ils étaient à zéro.