En 1972, le rapport Meadows prônait la croissance zéro pour éviter que l’épuisement des ressources naturelles ne conduise à une catastrophe pour l’humanité. Intégrant croissance économique et utilisation des matières premières dans un même modèle, l’équipe réunie par le Club de Rome offrait une version moderne de la contradiction entre croissance exponentielle et finitude des ressources déjà notée par Thomas Malthus en 1798. Bien que les conclusions catastrophistes du rapport Meadows aient fait long feu, l’école de pensée malthusienne est toujours vivace. Elle se retrouve chez les partisans de la « décroissance », vue comme seule alternative crédible à une régulation économique mondiale réputée incapable de prévenir les catastrophes écologiques à venir. Nourrie d’analyses technologiques, économiques et sociales, l’école décroissantiste souffre pourtant du même travers que le rapport Meadows : une profonde sous-estimation de la dynamique des économies de marché, de leur sensibilité aux variations de prix relatifs et de leur capacité à innover. Et, face à l’impérieuse nécessité de réduire drastiquement les émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES), et même de les inverser à terme dans les pays industrialisés, les propositions décroissantistes ne sont pas crédibles dans le cadre des démocraties libérales. En sous-estimant, voire dénigrant, le rôle de l’innovation, en ignorant la dématérialisation des économies modernes engagée depuis vingt ans, elles minent les chances de parvenir à réduire les émissions sans chute des niveaux de vie.

 

Le rapport au Club de Rome se trompait mais il a toujours ses fans

Le rapport Meadows ne manquait pas de mérite, si l’on considère les moyens dont disposaient les chercheurs à la fin des années 60. Son originalité était d’intégrer dans un cadre dynamique de stocks et de flux la croissance démographique, la production par tête (agricole et industrielle), la pollution industrielle et l’exploitation des ressources naturelles. Plusieurs scenarios furent explorés grâce à l’utilisation du modèle de simulation sur calculateur Word3 créé à cette fin au MIT. Si les extrapolations du modèle à l’échelle macro (population, PIB mondial…) furent relativement robustes jusqu’à l’orée du 21ème siècle, l’indigence de sa modélisation économique et ses conclusions catastrophistes l’ont largement discrédité. Ainsi, le scenario de base, dans lequel les tendances économiques et les réserves de matières premières restaient inchangées, anticipait un pic, puis un effondrement des productions industrielle et alimentaire mondiales au cours de la première décennie du 21ème siècle. Rien de tel ne s’est produit : depuis l’an 2000, la production industrielle mondiale a progressé de 54%[1] et la population de 28%, soit une augmentation de la production par habitant de la planète de 22%. La production de céréales par habitant a augmenté de 17% entre 2000 et 2018, alors que le modèle anticipait une chute vertigineuse, annonciatrice de famines.

Si le rapport Meadows et la méthodologie sous-jacente ont perdu leur crédit auprès de la majorité des chercheurs en économie, y compris environnementale, il est resté populaire au sein de la mouvance écologiste. Par exemple, Jean-Marc Jancovici, spécialiste reconnu de l’énergie et du changement climatique, membre du Haut Conseil pour le Climat, défend la méthodologie du rapport dans une recension approfondie mise à jour en 2009, et le considère supérieur « aux modèles économiques qui guident les politiques publiques », affirmation surprenante comme nous le verrons.

Deux arguments viennent cependant à la rescousse de l’équipe Meadows. D’une part, on ne peut pas demander à un modèle, aussi subtil soit-il, de fournir des projections précises à un horizon de 50 ans. D’autre part, le rapport a fait prendre conscience de la forte non-linéarité des évolutions : à une période de croissance régulière (donc exponentielle) peut succéder un ralentissement progressif, puis une chute brutale, lorsque les contraintes de matières premières ou environnementales se resserrent. Un des mérites de Word3 était en effet d’intégrer la pollution industrielle dans les variables du système.

 

Du danger de négliger les prix et l’innovation. Les mésaventures du « peak oil »

Le modèle du MIT fournissait une version moderne de l’analyse malthusienne des cycles démographiques, pris en tenaille entre la dynamique exponentielle de la population, et celle, linéaire, des ressources alimentaires. L’économiste statisticien et historien Simon Kuznets avait pourtant observé que la contrainte malthusienne avait été historiquement désamorcée par les innovations à l’origine de l’augmentation de la productivité dans son article de 1967, « Population et Croissance Économique ». L’équipe du MIT avait bien tenté de tenir compte du progrès technologique et de la productivité, mais de façon mécanique. C’était justement là que le bât blessait : en adoptant une modélisation inspirée de la physique, l’équipe Meadows négligeait des dynamiques fondamentales de l’économie de marché comme l’évolution des prix relatifs et leur impact sur l’offre et la demande, ou les incitations à innover. Pratiquement, lorsqu’une ressource se fait rare, son prix augmente, ce qui encourage à la fois la recherche de nouveaux gisements et celle de substituts, par l’innovation technologique en particulier.

Un bon exemple est fourni par les mésaventures de la théorie du « peak oil » développée par le géophysicien King Hubbert pour la production américaine de pétrole. Comme Hubbert l’avait remarquablement anticipé dès 1956, le pic de production fut atteint en 1970, suivi d’un déclin rapide. Tout allait bien pour le « peak oil » … jusqu’à ce que la flambée des prix des années 2000 ne stimule l’innovation technologique et relance la production américaine au point que le pic de 1970 fut dépassé en 2014.

 

Les zéro-croissantistes ont ignoré les travaux de Nordhaus

Le mouvement écologiste des années 70 conclut du rapport Meadows qu’il fallait renoncer à la croissance. Ce furent les belles années du thème de la croissance zéro. Il se trouve que la croissance de la productivité (donc du revenu par habitant) commença à fléchir peu après dans les pays industrialisés, surtout en Europe, où, en plus du choc pétrolier de 1973, la période de reconstruction et de rattrapage technologique vers les États-Unis –les « trente glorieuses »- touchait à sa fin. « Crise » et « Croissance zéro » purent coexister dans les débats, même si ceux qui dénonçaient la première était souvent qualifiés de productivistes par les adeptes de la seconde. Notons que les mouvement écologistes de cette époque n’étaient guère intéressés par le risque de changement climatique dû aux émissions anthropogéniques de gaz à effet de serre, et que ni le CO2 ni le méthane ne figuraient dans les variables de Word3.

Pourtant, l’économiste et futur prix Nobel William Nordhaus travaillait déjà à l’intégration dans un modèle économique mondial de la dynamique d’accumulation du CO2 dans l’atmosphère. Dans son article « Pouvons-nous contrôler le dioxyde de carbone » paru en 1975, il faisait remarquer que si le thème de la pollution était très débattu, il restait vu comme un problème local, alors que l’effet de serre causé par l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère est une menace globale. La famille de modèles DICE développés par Nordhaus et repris depuis par de nombreuses institutions, étaient, du point de vue du changement climatique, plus avancés et plus rigoureux que celui du rapport Meadows. Surtout, ces modèles permettaient une estimation du coût économique des dommages causés par les émissions, ce qui les rend bien plus adaptés aux arbitrages et aux décisions publiques que celui du rapport Meadows[2].

On doit bien admettre qu’estimer le prix virtuel du carbone, qui permet d’en évaluer les externalités, c’est-à-dire le coût des dégâts futurs des émissions, est plus ingrat et fait moins de bruit que d’appeler à stopper la croissance.

 

De la croissance zéro à la décroissance

De l’objectif croissance zéro, une partie du mouvement écologiste en est venu à prôner la décroissance économique. C’est le cas de la candidate aux primaires EELV Delphine Batho, dont le programme affiche la décroissance économique comme premier pilier, et seul principe politique cohérent avec le dernier rapport du GIEC. Elle résumait ainsi l’argumentation décroissantiste lors du débat organisé par LCI le 8 septembre :

« La croissance économique du PIB égale l’augmentation de la consommation d’énergie, égale l’augmentation de la consommation de matières premières. C’est donc la base même de la négation des limites planétaires ».

Delphine Batho a le mérite de la clarté et de la cohérence, là où ses concurrents, sans critiquer ni vraiment soutenir la thèse décroissantiste, préfèrent botter en touche en discutant des instruments de mesure de la croissance économique, débat certes important, mais qui élude le sujet.

Il est donc intéressant de suivre le raisonnement de Mme Batho, d’autant plus qu’il est aussi avancé par M. Jancovici, lequel, s’appuyant sur les données de PIB et de consommation d’énergie mondiaux des 60 dernières années, remarque que « historiquement, la relation entre PIB et énergie est quasi-proportionnelle ». Il en déduit que « marier croissance et préservation du climat semble un pari impossible à tenir ».

 

[1] Selon les données de juin 2021 du CPB hollandais.

[2] Avec James Tobin (prix Nobel en 1981), Nordhaus avait écrit un article en 1972 qui devrait intéresser les décroissantistes d’aujourd’hui : « Is Growth Obsolete ? » (NBER 7620). Les deux économistes s’intéressaient déjà à la critique de la croissance, proposaient une « mesure du bien-être économique » alternative au PNB, et intégraient les ressources naturelles dans une fonction de production. Ils faisaient remarquer que l’objection des environnementalistes (formalisée dans le rapport Meadows) revenait à considérer qu’il n’y avait pas de substitution possible aux dites matières premières. Leurs propres estimations indiquaient au contraire que la substitution entre ressources d’un côté, capital et travail de l’autre, était élevée.

 

Cet article a été publié sur Telos le 20 septembre 2021. Il est repris par Vox-Fi avec due autorisation.

La seconde partie de cet article sera publiée sur Vox-Fi le 27 septembre 2021.