Vers des « Tariffs » sur les mots ?
À l’heure où certains brandissent des tableaux pour appliquer brutalement des nouveaux droits de douane afin de réguler le commerce mondial, tout le monde s’affole et dénonce un impérialisme de forme comme de fond, et sort sa calculette pour en chiffrer les impacts.
Mais il est un autre commerce mondial qui se déséquilibre en silence, doucement et sûrement, c’est celui des mots.
Des mots qui, par exemple, en France, envahissent le vocabulaire comme autant de produits asiatiques à bas coût, comme une slow fashion qui s’implante en douceur dans nos esprits.
Des mots qui prennent de la valeur, d’autres qui en perdent, des mots à la mode qui se démodent très vite, des mots qui voudraient avoir l’air, mais qui n’ont pas l’air du tout !
Des mots avant tout anglais, comme on peut les entendre par exemple sur BFM Business à longueur de temps, dans une sorte de compétition d’analystes financiers invités successivement sur le plateau.
« Parmi les market movers de la journée, on le voit sur le chart, on remarque cette entreprise X, qui lors de son dernier CMD (capital market day), s’affirme comme un véritable game changer de son secteur, a bien délivré au dernier trimestre, avec une croissance double digit supérieure à sa guidance et, grâce à son pricing power, a su imposer un modèle tailor made, optimisant le soft et le hard data, tout en préservant un nécessaire human in the loop à l’heure de l’IA et en s’adaptant à l’affordability de ses consumers. »
La radio gagnerait (ou perdrait ?) peut-être des auditeurs en dehors de son cercle d’initiés si elle disait simplement :
« Parmi les variations significatives de la journée, on le voit sur le graphique, on remarque cette entreprise X, qui lors de sa dernière réunion investisseurs, s’affirme comme un levier de transformation majeur de son secteur, a sorti de bons chiffres au dernier trimestre, avec une croissance à deux chiffres supérieure à ses projections financières et, grâce à sa capacité à augmenter ses prix, a su imposer un modèle sur-mesure, optimisant les données quantitatives et qualitatives, tout en préservant une nécessaire validation humaine à l’heure de l’IA et en s’adaptant au pouvoir d’achat de ses clients. »
Cela frise le ridicule parfois, mais c’est finalement drôle (en fait, j’adore cette radio !), quand l’animateur s’oblige à traduire les anglicismes, ou quand l’analyste financier invité se prend à son propre piège, prononçant par exemple « c’est la vitesse qui praïme (au lieu de prime) » !
Dans cette bourse internationale des mots, on pourrait s’échanger 10 « EBITDA » (Earnings Before Interest, Taxes, Depreciation and Amortization) contre 1 « EBE » (Excédent Brut d’Exploitation), 2 « bottom line » contre 1 « Compte de résultat net », 3 « high yield » contre 1 « haut rendement ».
Sur le marché intérieur français, à la bourse des mots, on pourrait aussi s’échanger 5 « du coup » contre 1 « par conséquent » ce qui serait bon pour cultiver la biodiversité de la langue française et sa richesse. Ce tic de langage « du coup » a d’ailleurs perdu de sa valeur, il cote désormais 8 contre 1 « de ce fait » tant son usage s’est répandu.
Ce qui est rare est cher, cela reste une vérité pour le pétrole, les minerais rares, et aussi pour les mots.
Mais alors, si on veut redresser la balance commerciale des mots, faudrait-il encadrer cette mondialisation sans limites, dont les effets sont profonds sur le langage et aussi sur notre façon de penser ? Car la langue, c’est une âme et une culture, qu’il est important de respecter et de conserver.
Bref, faudrait-il imposer des droits de douane sur les mots ?
Certes, la tectonique des plaques du langage bouge lentement. En effet, malgré ce déferlement de l’anglais dans toute la sphère financière et culturelle française, la langue française résiste, et reste la quatrième langue parlée dans le monde, après l’anglais, le mandarin et l’espagnol. C’est aussi la deuxième langue apprise après l’anglais, question de démographie, en particulier en Afrique.
Néanmoins, la question se pose, mérite attention et réflexion, et sans doute une action en profondeur. Avec d’une part, de la douceur pour ne pas être « taxé » de protectionniste, et d’autre part en utilisant la langue de la diplomatie internationale, c’est-à-dire le français !
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